Le jour où tout le village a appris que Pierre allait revenir, il semblait que le temps sétait arrêté à Saint-Florent. Les filles sagitaient, se faisaient belles, arrangeaient leurs cheveux, dévalisaient les petites boutiques du bourg pour trouver une robe élégante. Moi, Élodie, orpheline, je navais ni lenvie, ni les moyens de jouer à ces coquetteries. Jétais simplement moi, sans artifices. Et pourtant, à peine avait-il posé les pieds au village, quil est tombé amoureux de moi. Comme quoi…
Les jalousies ont rapidement frappé à ma porte: toutes les jeunes femmes enviaient ma chance. Pierre, même lors de sa première apparition sur la Place des Tilleuls, avait captivé tous les regards. Grand, les épaules larges, le visage harmonieux… Et puis il venait de Paris, il avait poursuivi ses études en Angleterre, ses parents possédaient des commerces dans toute la région dÎle-de-France; en prime, le grand-père, Monsieur Henri, avait été maire et se plaisait à dire quil avait mené tous ses enfants vers des carrières brillantes. Maintenant il espérait la même chose pour ses petits-enfants et en parlait avec bienveillance.
La nouvelle du retour de Pierre avait donc traversé toutes les ruelles, porté par le bruit des conversations et les commères du marché. Les filles préparaient leur meilleure version delles-mêmes. De mon côté, jétais fidèle à qui je suis, sans décor. Cest cette simplicité qui semblait avoir touché Pierre.
Peu importe les tentatives des autres pour attirer son attention, rien na marché. À la fin de lété, il ma emmenée avec lui à Paris. Avant le départ, Monsieur Henri ma donné quelques conseils: «La petite, tu nas pas eu la vie facile, Pierre. Prends soin delle.» Il me la promis.
La vie parisienne, cest un autre monde: le rythme effréné, le métro, la foule, les attentes. Jespérais que Pierre resterait ce garçon doux et attentionné qui ma tant donné le vertige. Mais très vite les choses ont changé. Tant que nous préparions notre mariage, il y avait de lexcitation partagée, de la tendresse. Mais après la lune de miel, Pierre a changé. Il semblait gêné de ma présence, me cachait presque à ses amis.
Ma belle-mère, Madame Louise, me lançait des regards acérés en me parlant entre ses dents. Je sentais bien quà ses yeux je n’étais pas à la hauteur de son fils le prince du quartier. Je faisais le ménage, cuisinais des pots-au-feu, mais rien nallait jamais: la soupe manquait de sel, les chemises étaient mal repassées, le parquet mal ciré. À létroit dans notre appartement, il était impossible de fuir sa sévérité. Je nai pas réussi à trouver du travail et Pierre linterdisait presque:
Avec ton niveau détude, combien espères-tu gagner? Reste à la maison.
Jai donc accepté cette vie de femme au foyer. Quand je suis tombée enceinte, Pierre brûlait de bonheur, et tout semblait sapaiser. Louise navait plus de récriminations, elle sermonnait même son fils: il devait être doux envers moi. Puis, la tragédie a frappé. Jai perdu mon bébé, et tout sest effondré.
Tu nes bonne à rien, ni lintelligence ni la santé, juste un joli minois, mais quen faire? soupirait Louise. Et Pierre, les bras croisés, souriait comme si lhistoire dune autre femme sétalait devant lui.
La deuxième grossesse na rien changé. Pierre na plus montré denthousiasme; seulement de lagacement face à mon corps qui changeait. Sa mère le réprimandait encore, insistant: un enfant doit naître dans lamour.
Mais lamour, je ne le retrouvais nulle part. Nous faisions chambre à part, il disparaissait de plus en plus. Je passais mes nuits à pleurer en silence, car il nétait plus question de fuir. Mes parents nétant plus là, je ne voulais pas imposer une telle vie à mon futur enfant. Je mappliquais à préserver mon couple, retenant mes larmes.
Lorsque le moment daccoucher est venu, il ny avait personne pour maccompagner Pierre nétait pas rentré depuis une semaine. Jai appelé le SAMU moi-même. La petite est née sans que je prévienne personne. Jignorais où rentrer. Pourtant, devant la maternité mattendait une voiture décorée de ballons. Jai couru, croyant voir Pierre mais non, seulement Louise et Monsieur Henri, habillés pour la fête, un bouquet à la main.
Merci pour ce cadeau, ma chérie. Je naurais jamais rêvé plus belle arrière-petite-fille! senthousiasmait Henri. Louise, elle, regardait intensément la petite, ne la lâchant pas du regard.
À la maison la table était dressée, Louise avait préparé mon gâteau préféré.
Je naurais jamais cru que Pierre se montrerait aussi indigne, a lâché Louise sans filtre. Voilà quil ségare, abandonne sa femme et sa fille. Mais ne ten fais pas, on sen sortira sans lui. On verra combien de temps il tiendra sans nous. Personne ne te fera de mal ici. Je vais veiller à ce quil soit officiellement rayé de notre appartement. Il aura assez de place ailleurs il risque davoir dautres femmes encore!
Comment voulons-nous lappeler? a demandé Henri. Peut-être Margaux, comme ta mère?
Jai fondu en larmes, ce que je ne métais plus permis depuis longtemps. Louise ma caressé les cheveux:
Ne tinquiète pas, tu connaîtras encore le bonheur. Regarde comme tu es épanouie en mère. Lui na pas su voir ta lumière.
Jirai vivre au village, là-bas nous serons mieux.
Tu as raison, ma soutenu Henri. Nous élèverons Margaux ensemble.
***
Deux ans plus tard, de retour à Saint-Florent, Paul, un garçon du village, est venu demander ma main. Avant Pierre, jamais je naurais posé les yeux sur lui. Mais javais changé: aujourdhui jaspirais seulement à être aimée et respectée, rien de plus.
Accepte, où trouveras-tu quelquun daussi sincère? Tu las toujours connu. Et si Pierre revient?
Je lai interrompu dun ton ferme.
Il ne reviendra pas. Et puis je ne laime plus.
Très bien, sest réjoui Henri. Préparons le mariage!
***
Le jour du mariage, Louise a débarqué à limproviste.
Il faut mieux considérer Élodie, dit-elle à Paul dun air bougon. Aujourdhui, elle a marché tout le chemin après le travail. Et il règne un certain désordre à la maison, les collants de Margaux ne sont même pas repassés.
Mais qui êtes-vous pour juger? sindigna Paul.
Sa belle-mère.
Ancienne belle-mère, précisa Paul.
Allons, cela suffit, ai-je ri, une belle-mère, ça reste toujours la belle-mère.
Je suis un peu à cran, sexcusa Louise. Jaurais peur quon minterdise de voir ma petite-fille.
Venez quand vous voulez, répondit Paul, mais nous construirons notre famille à notre manière, sans ingérence.
Je regardais Paul, avec une fierté nouvelle dans le cœur: lui, jamais il ne me laisserait tomber. Un sourire plein despoir sest dessiné sur mon visage.