Serge navait plus de sœur. Il était parti au village pour lenterrer. Tamara, sa femme, était restée à la maison sa santé ne lui permettait plus les longs déplacements. Elle savait que Serge rentrerait ce soir, alors elle avait pris soin de tout préparer à lavance. Sur la table, des pommes de terre écrasées et des boulettes de viande attendaient dans les assiettes. Serge entra dans la cuisine.
Tu arrives juste pour le dîner, dit Tamara.
Serge se taisait, et son regard posé sur sa femme était étrangement grave.
Quest-ce qui se passe ? sétonna-t-elle.
Je ne suis pas rentré seul, lâcha-t-il soudainement.
Comment ça, pas seul ? Mais avec qui ? demanda-t-elle, surprise.
Tamara Dubois sétait souvent dit que sa vieillesse était enfin là. Désormais, elle restait allongée, les yeux vers le plafond, à repenser à sa vie, surtout à ces trois dernières années.
À cette époque, son mari était encore là. Il venait davoir soixante-deux ans. Sa sœur, isolée et seule, était décédée au village. Serge était parti la veiller, et il était revenu
Lorsquil franchit le seuil, Serge poussa devant lui une fine adolescente.
Tamara, voici la petite-fille de ma sœur. Elle sappelle Camille.
Tamara la scruta dun air sévère, jeta un regard sombre à son mari, puis finit par dire dune voix bourrue :
Entre, Camille. Je vais dresser la table.
Tamara, sachant que Serge reviendrait ce jour-là, avait tout cuisiné à lavance. Elle servit des pommes de terre écrasées, des boulettes de bœuf dans chaque assiette.
Assieds-toi, Camille. Mange ! dit-elle le plus gentiment possible.
La fillette commença à manger. Tamara fit signe à Serge de la suivre, et ils allèrent dans la chambre.
Serge, quest-ce que ça signifie ? demanda-t-elle à voix basse, la porte à moitié fermée.
Tamara, laisse-la rester ici pour un temps. Elle na plus personne.
Et ta nièce ?
Elle nest même pas venue dire adieu à sa propre mère. Ma sœur a tout fait pour élever cette petite depuis ses trois ans, dit-il dun ton lourd. Maintenant il ne lui reste plus personne.
Serge, nous sommes à la retraite et notre santé est fragile, répondit-elle en jetant un œil derrière la porte. Elle a quel âge, cette enfant ?
Douze ans.
Il va falloir lélever jusquà sa majorité.
On aura droit à une allocation pour elle. Et je vais vendre la maison de ma sœur dans six mois, jai déjà pris contact. Bon, la maison est minuscule et dans un état, mais on a nos économies. Anne et Boris nous aideront si besoin, ce sont nos enfants, tout de même.
Ils ont déjà bien assez de soucis. Leurs enfants sont à lécole, et dans cinq ans à peine ils vont envisager de se marier. On voulait leur donner un coup de pouce, à nos petits-enfants, même à distance.
Tamara, mais Camille est la petite-fille de ma sœur, tout de même.
Elle nest pas notre petite-fille à nous, objecta-t-elle en haussant les épaules. Allez, viens, le dîner refroidit !
La fillette fixa les époux de ses grands yeux inquiets en les voyant revenir dans la cuisine elle avait sans doute tout compris. Elle se leva vite.
Mamie Tamara, ne me chassez pas ! Il ne me reste que vous et papi. Je veux vous aider.
Ça va. Reste.
Une année passa. Serge nétait plus. Les enfants venaient rendre un dernier hommage. Puis ils restèrent à table avec leur mère. Camille profita de loccasion pour aller chez les voisins, comprenant quelle serait de trop dans la conversation des grands.
Maman, pourquoi garder cette fille ? demanda Anne.
Cest la petite-fille de Serge, répondit Tamara en essuyant une larme. Et puis, elle na nulle part où aller.
On pourrait la placer en foyer. Tu nas plus vingt ans Pourquoi tinfliger ça à ton âge ?
Je suis complètement seule maintenant. Vous venez de moins en moins. Et ma santé nest plus ce quelle était. Au moins, je ne serais pas seule, dit-elle en pleurant de nouveau.
Écoute, Anne, intervint Boris en posant la main sur lépaule de sa sœur. Maman ny arrivera pas seule. Laissons la jeune fille rester.
Ils passèrent encore un jour, puis reprirent la route chacun avait trois enfants, la vie ne laisse pas de répit.
Tamara resta donc seule avec sa « fausse petite-fille ». Camille était une jolie adolescente, que bien quâgée de treize ans seulement, aidait autant quelle le pouvait sa grand-mère adoptive.
Mais la santé de Tamara se dégradait de plus en plus. Anne et Boris revinrent.
Oh, je nen peux plus, à peine si je marche. Heureusement que Camille est là, raconta Tamara le lendemain de leur arrivée. Je veux lui laisser lappartement.
Mais, enfin, maman ! sinsurgea Anne. Tu as six petits-enfants. Ma Claire a déjà quatorze ans, et la Marianne de Boris quinze. Bientôt, elles penseront à se marier.
Elles ne semblent pas très portées à soccuper de leur grand-mère
Ce sont les vacances, répliqua Anne. Je vais appeler, elles viendront passer lété avec toi.
Trois jours après, les petites-filles arrivèrent et leurs parents repartirent. Camille, encore une fois mise de côté, trouva refuge chez les voisins bienveillants.
Marianne et Claire étaient ravies de rester chez grand-mère loin des parents. Mais dès la première journée, elles sortirent jusquà tard. Lorsquelles rentrèrent, Tamara était couchée, incapable de se lever, et le dîner nétait pas fait. Elle demanda à ses petites-filles de laccompagner aux toilettes elles tirèrent une moue dégoûtée mais sexécutèrent, la mort dans lâme.
La nuit, Tamara appela plusieurs fois pour boire, et ce ne fut quau bout de plusieurs appels que Marianne soccupa delle. Puis, Camille en songeant à la scène, se félicita dêtre ailleurs.
Au matin, il fallait préparer le petit-déjeuner, donner à manger à la grand-mère. Heureusement, Tamara réussit à se traîner jusquà la table.
Au bout de deux jours, la présence des petites-filles devint pesante. Quand Tamara leur demanda de laider à la toilette, leur patience céda. Elles appelèrent leurs parents, qui vinrent les chercher dès le lendemain.
Tamara resta donc à nouveau avec sa « fausse petite-fille ». Se lever de son lit devenait un défi.
Une année passa ainsi.
Désormais, lappartement reposait sur les épaules de la jeune fille de quinze ans. En classe de troisième, Camille réussissait tout de front : les études, le soin de sa grand-mère et un appartement impeccable. Tamara ruminait de plus en plus :
« Cest fou elle na aucun lien de sang, mais elle ne me quitte pas. Elle veille sur moi alors quelle-même na personne. Dans trois, peut-être cinq ans, tout sera fini Il faut que je lui laisse lappartement. Les enfants comprendront sûrement. »
Elle se leva avec peine, saisit son téléphone un modèle moderne que Serge lui avait offert pour ses soixante ans et composa le numéro du notaire, dont elle avait ladresse.
Le lendemain, le notaire vint à domicile pour régler la succession comme il se doit.
Tamara Dubois téléphona aussitôt à son fils et à sa fille pour leur annoncer la nouvelle. Le lendemain, ils arrivèrent. Un grand appartement avec trois pièces au deuxième étage, dans un quartier chic de Lyon, ça ne laissait personne indifférent.
Maman, tu naurais pas dû tenta Anne. Viens plutôt chez nous, un mois à la maison, un mois chez Boris, et on vend lappartement.
Et Camille ?
Camille, on la placera dans un foyer. Tes vrais petits-enfants sont là eux, pour soccuper de toi.
Je sais déjà comment ils soccupent de moi. Je me sens plus en sécurité avec Camille, et je ne veux pas dune vie errante entre vos deux maisons.
Bon, Anne, trancha Boris. Cest sûrement mieux ainsi. Maman est bien avec elle, cest lessentiel. Si cest son souhait de lui laisser lappartement, quil en soit ainsi.
Ils restèrent quelques jours puis repartirent. Camille revint aussitôt de chez les voisins.
Mamie, pourquoi Boris et Anne étaient là ?
Ils sont venus me rendre visite, répondit Tamara avec douceur. Viens, il faut que je te dise quelque chose.
Tu es bien mystérieuse, mamie.
Passe-moi la chemise sur le buffet.
Camille obéit, sassit près delle sur la chaise.
Jai mis lappartement à ton nom. Tous les papiers sont là.
Mais pourquoi ? Je ne suis pas ta vraie petite-fille
Ma chérie, tu es plus que ça Tu es la plus proche pour moi. Mais promets-moi, ne mabandonne jamais !
De quoi parles-tu, mamie ? Tu es tout ce quil me reste, à moi aussi.