Du sarrasin à la place des truffes
Je me tiens devant la cuisinière, observant avec désarroi la sauce qui caille lentement dans la sauteuse. Cela fait deux heures que je macharne : la sauce crémeuse aux truffes, destinée à mon risotto aux cèpes, était censée être lisse et soyeuse, presque vibrante de vie. À la place, elle se sépare. Le beurre flotte, la base épaisse sagglutine au fond.
Je baisse le feu, recommence à incorporer le beurre froid, petit cube par petit cube, lentement, en dessinant des cercles. Mes mains connaissent le geste par cœur. Derrière la fenêtre, la nuit tombe, les lampadaires sallument déjà, plus bas, sur la rue des Martyrs, le bruit des voitures se mêle aux bruits de la ville. Un soir doctobre à Paris, comme tant dautres.
Camille, ten as encore pour longtemps ? Jai rien mangé depuis deux heures.
Benoît se tient dans lembrasure de la porte. Il ne rentre jamais vraiment dans la cuisine, comme sil sagissait dun territoire étranger. Les mains dans les poches, cet air sur le visage que je nai jamais su nommer, même après vingt-trois ans. Ce nest pas de limpatience. Cest autre chose.
Encore vingt minutes, dis-je sans me retourner. La sauce fait sa difficile.
Vingt minutes, entendu.
Il repart. Jentends quil saffale sur le canapé du salon, allume la télé dun geste sonore, puis baisse le volume à peine allumé. Cest un signal, je les connais tous.
Finalement, la sauce tient bon. Pas parfaite, mais presque. Le risotto est bien lié, onctueux comme il faut. Je dresse soigneusement lassiette, parsème de copeaux de truffe noire, un petit trésor trouvé au marché dAligre chez mon marchand préféré, qui ma coûté léquivalent de ce quon aurait dépensé, ma meilleure amie et moi, pour un déjeuner festif au cœur du sixième.
Je pose le plat sur la table, jallume deux bougies pas pour la romance, mais parce que la lumière des bougies embellit la table et efface un peu mes rides fatiguées.
Benoît s’assoit, attrape sa fourchette, fixe lassiette.
Longuement, il observe.
Encore du risotto, dit-il enfin.
Tu voulais quelque chose avec des champignons.
Jai dit champignons. Tétais pas obligée de faire un risotto. Jen ai mangé la semaine dernière, chez Arnaud tu sais, son chef est pro, cest incomparable.
Je massieds en face, ma fourchette à la main.
Goûte dabord.
Il goûte, mastique lentement, lair de passer tout au scanner.
Le riz est un peu trop cuit.
Il est comme il faut. Al dente, comme il se doit.
À ton avis, peut-être. Bien.
Nous mangeons en silence. Je regarde les bougies, il observe son assiette avec cette expression étrange. Paris bruisse dehors, pressée, bruyante, indifférente à nos histoires de risotto.
La sauce est lourde, conclut-il, lassiette presque vide.
Je ne réponds rien.
Tu demandes pourquoi je dis ça ? Cest pour être honnête. Tu veux progresser en cuisine, non ? Pas juste quon te caresse dans le sens du poil.
Je nai rien demandé, dis-je.
Dommage.
Il part regarder le foot, je débarrasse, je fais la vaisselle, raie les restes de sauce du fond de la sauteuse. Cette sauce aux truffes qui ma coûté aussi cher quun bon parfum, que jai reprise trois fois pour obtenir la texture désirée. Pour laquelle javais dévoré un livre technique acheté lors de mes cours de cuisine mille euros dépensés rien que pour apprendre à émulsionner correctement. Que javais rapportée en tupperware du marché pour quelle ne tourne pas.
Lourde, dit-il.
Les mains sur lévier, jobserve leau qui file. Jessuie mes mains, éteins la lumière de la cuisine, et pars me coucher.
Un soir comme un autre.
***
Odette, ma belle-mère, arrive un samedi à quinze heures. Elle prévient toujours quarante minutes à lavance, ce qui me laisse le temps de ranger le salon et de préparer une gourmandise pour le thé. Odette est de celles qui repèrent la moindre poussière mais ne le signaleront jamais quen laissant glisser le regard sur un rebord de fenêtre.
Soixante-dix-huit ans. Menue, sèche, le dos si droit quil ferait pâlir denvie une femme de quarante ans. Veuve depuis six ans, elle vit seule dans son appartement du 14e, refusant obstinément de déménager malgré les insistances de Benoît. Je nai jamais essayé de la convaincre. Nous nen avons jamais parlé, mais nous savons toutes les deux.
Ce samedi, je remarque, en lui ouvrant la porte, quelle est plus pâle quà laccoutumée.
Entrez, Odette. Jai fait un gâteau aux noix.
Merci, Camille. Benoît est là ?
Il est parti chez Arnaud. Il sera là ce soir.
Elle hoche la tête et, chose inhabituelle, se dirige directement vers la cuisine. Dordinaire, elle préfère le salon, son fauteuil près de la fenêtre.
Je sers le thé, coupe le gâteau. Nous sommes face à face.
Comment allez-vous ? je demande.
Ça va. Juste la tension rien de bien grave.
Elle prend un morceau de gâteau, en grignote une bouchée.
Cest bon, dit-elle simplement. Avec une telle chaleur que jen ai la gorge serrée.
Quelques instants de silence. Odette boit le thé par petites gorgées, regarde par la fenêtre. Les arbres seffeuillent déjà, la fin octobre est bien là.
Camille, puis-je te poser une question, sans que tu men veuilles ?
Je ferai de mon mieux.
Elle me regarde longuement.
Tu te souviens que tu étais architecte dintérieur ?
La question me surprend.
Oui, bien sûr.
Une très bonne, même.
Cest ce quon disait.
Moi je sais que cest vrai. Jai vu tes projets. Rappelle-toi, lappartement sur le Canal Saint-Martin, pour cette famille de médecins. Jy ai été invitée. Cétait beau. Javais pensé : voilà quelquun qui sait déployer lespace.
Je la fixe.
Où voulez-vous en venir, Odette ?
Elle pose posément sa tasse, avec le soin des femmes pour qui chaque chose a sa place.
Je men veux, souffle-t-elle.
Je reste muette. Odette nest pas du genre à dire ce quelle ressent. Une femme dune autre génération, qui sait taire limportant.
Jaurais dû te le dire plus tôt. Bien plus tôt. Peut-être il y a dix ans, quand tu as quitté ton travail. Mais je me suis tue. Je pensais : ce nest pas mon rôle. Jespérais que tu savais ce que tu faisais. Que cétait voulu.
Elle regarde ses mains posées sur la table. Elles sont belles, malgré lâge. De longs doigts fins.
Benoît naime pas la cuisine compliquée.
Jai limpression davoir mal entendu.
Comment ?
Il naime pas. Na jamais aimé. Depuis tout jeune, il a lestomac fragile, Camille. Le médecin lui a recommandé, il y a trente ans déjà, de manger simple : bouillies, potages, viandes blanches. Le plat de son enfance préféré, cétait du sarrasin avec une boulette de viande. Simple, chaque jour, il en raffolait.
La cuisine devient silencieuse. Le ronronnement du frigo semble venir dun autre monde.
Alors pourquoi
Pourquoi il demandait du foie gras, des truffes, exigeait une sauce onctueuse Tu comprends.
Odette relève les yeux. Ce nest ni de la colère, ni de la pitié. Cest plus âgé, plus dense.
Parce que le rituel lui plaisait. Il aimait te voir tefforcer. Dépenser argent, énergie, temps puis attendre son jugement. Il aimait dire que ce nétait pas assez. Cela le faisait se sentir supérieur.
Je repose ma tasse, lentement.
Vous vous rendez compte ?
Oui. Jai pensé longtemps avant de venir. Jen ai conscience.
Et vous navez rien dit pendant dix ans.
Je me suis tue trente-huit ans, Camille. Depuis que Paul a commencé à faire pareil avec moi.
Paul. Paul Giraud, son défunt mari, père de Benoît. Je ne lai connu quun an, avant son décès. Un homme imposant, affable en société.
Il se disait gourmet, dit-elle avec une amertume bien enveloppée dans la douceur de sa voix. Moi aussi, je cuisinais, javais droit aux critiques. Jusquau jour où je lai vu, chez sa mère, dévorer du sarrasin comme un homme enfin rentré chez lui : trois assiettes, avec du beurre. Pain. Pas un mot. Heureux.
Je lécoute, la pluie commence à tomber dehors.
Jai compris. Je ne suis pas partie. Les temps étaient différents. Benoît a vu comment cela fonctionnait. Il a pris le relais.
Il la fait exprès, dis-je. Ce nest plus une question.
Je ne pense pas quil préméditait. Les gens vivent selon leur héritage émotionnel. Ils répètent, inconsciemment, ce qui les situe dans le monde.
Je me lève, sans but précis, mapproche de la vitre. Dehors, la rue des Martyrs est noire et ruisselante, les passants serrent leurs parapluies.
Dix ans.
Dix ans de cours de cuisine : premiers modules, puis avancés, puis spécialisés en gastronomie française et italienne. Des livres, des vidéos, des forums, les marchés pour trouver lingrédient rare. Laccord du vin, le souci des saveurs. Parfois, je me réveillais la nuit avec la solution pour parfaire une sauce.
Je croyais avoir trouvé une vocation, après avoir abandonné larchitecture intérieure.
Et lui mangeait, intérieurement, simplement du sarrasin.
Pourquoi me dire cela maintenant ?
Parce que je suis vieille, dit Odette simplement. Et parce que tu es jeune. Cinquante-deux ans, ce nest pas la fin. Cest, tu sais, presque un début.
Je me retourne. Elle me regarde franchement. Pas de pitié. Cest ce qui compte.
Et aussi, reprend-elle plus bas, parce que cest ma faute. Non par méchanceté. Jai élevé mon fils ainsi. Je lai façonné par mon silence. Je peux au moins toffrir la vérité.
Je retourne à table, massoie et termine mon thé.
Il ne changera pas, murmure-t-elle. Je ne dis pas quoi faire, mais tu dois savoir.
Nous terminons le thé presque sans parler. Elle se prépare à partir, je laide à fermer son manteau, ses mains ne sont plus si agiles.
Ton gâteau était parfait, dit-elle dans lencadrement de la porte.
Merci.
Simple. Chaleureux. Le meilleur.
Elle repart. Je reste longtemps debout dans lentrée, fixant les manteaux de Benoît.
***
Les deux semaines suivantes, je cuisine comme dhabitude. Par inertie. Terrine de canard, bisque de homard aller jusquaux Halles exprès pour cela. Un dessert japonais appris au printemps dernier.
Benoît mange. Critique. Je me tais.
Mais tout a changé, à lintérieur. Comme une paroi de verre entre moi et la scène, je me vois : râpant un citron, ajoutant le safran, tendant lassiette, lair suspendu au verdict. Jobserve son visage avant le mot, cette fraction de seconde où il sapprête.
Et jy lis désormais du plaisir. Non de manger. Mais danticiper le jugement.
Je me souviens de mes projets passés. De cette capacité à ressentir lespace dun coup dœil, à décoder le non-dit de mes clients, à voir leur joie dans la pièce enfin finie.
Javais mon bureau. Un petit local dans le Marais, partagé avec deux autres créatrices. On débattait des heures autour de mauvaises tasses de café sur la couleur dun mur.
Benoît trouvait cela peu sérieux. Il fallait choisir : la famille, ou la galère des chantiers. Il gagnait bien sa vie, disait-il ; je navais plus besoin de travailler, et je me fatiguais pour des clients pénibles.
Jai choisi la famille. Javais quarante-deux ans. Je me disais : jaurais le temps dy revenir.
Dix ans ont passé.
Je prends mon téléphone, écris à Claire Fournier. Nous avions déjà travaillé ensemble, elle garde son agence. Parfois on se donne des nouvelles.
« Claire, salut ! Besoin de parler, un café bientôt ? »
Réponse en une demi-heure :
« Camille ! Avec plaisir, dis-moi quand ! Demain ? »
***
On se retrouve dans un café proche de Sèvres-Babylone. Claire na presque pas changé. Cheveux courts, des fils argentés quelle nessaie pas de cacher ça lui va bien.
Tu as bonne mine, dit-elle.
Mauvais mensonge, je réponds.
Elle éclate de rire.
Disons que tu as lair fatigué, mais bien.
On prend un café, je cherche comment commencer, regarde la rue.
Tu aurais du travail ? Pour moi, je veux dire.
Elle me dévisage.
Sérieusement ?
Oui.
Tu nas pas bossé pendant dix ans.
Je sais. Mais je nai rien oublié, enfin, je crois.
Claire réfléchit.
Jai trois chantiers. Une grosse maison à la campagne, besoin de renfort. Mais honnêtement, tu démarres comme stagiaire, au début. Ce nest pas une question de talent, mais tout a changé. Tu es prête à repartir de zéro ?
Oui.
Tu attends quel salaire ?
Ce que tu décideras, pour commencer.
Elle me regarde encore, puis acquiesce.
Viens lundi matin, on verra.
Jy vais. Durant trois semaines, je suis là tous les jours, vingt ans plus tard mais à lheure pour tout réapprendre : logiciels, exigences, clients. Je rate, je peste, mais je retrouve la main, comme le vélo ou la natation oubliée.
À la maison, je cuisine du sarrasin.
La première fois, cest par fatigue, presque en riant. Rentrée tard, épuisée, juste une envie : dormir. Dans le placard, le sarrasin. Une boîte de terrine, du beurre au frigo.
Je cuis simplement le sarrasin, ajoute la terrine, une noix de beurre. Je pose lassiette. Jappelle Benoît.
Il regarde lassiette comme on scrute une énigme.
Cest quoi ?
Sarrasin avec terrine.
Je vois ça… Tu vas bien ?
Éreintée. Demain je ferai autre chose.
Il sassoit. Prend la cuillère. Je guette.
Il mange, silencieux. Pas un mot, jusquau bout.
Je pense à Odette. À sa campagne, ses trois assiettes. Lhomme enfin chez lui.
Benoît a fini, il se lève, part. Rien. Ni leçon, ni éloge.
Cest déjà une réponse.
***
La discussion a lieu deux semaines après. Je rentre, lesprit ailleurs, pensant à une palette de couleurs pour le chantier du Perche. Il regarde la télé.
Où tu traînes ? Il est huit heures.
Je travaillais.
Encore chez Fournier ?
Cest mon boulot, Benoît.
Il éteint la télé, me fait face.
Camille. Ce nétait pas le deal.
Quel deal ?
Toute la journée disparue On a une famille, une maison. Quest-ce quon mange ? Le frigo est vide.
Il y a des œufs, des pommes de terre, de la charcuterie. Tu peux cuisiner.
Il me toise, stupéfait, comme si je parlais chinois.
Tu rigoles ?
Non, je te dis ce quil y a.
Et tes truffes ? Les sauces ? Tu savais cuisiner, non ?
Je pose mon sac, retire mon manteau.
Benoît, parlons franchement. Es-tu prêt ?
Parler de quoi ?
De nous. De ces dernières années. De ce qui se passe ici.
Il se crispe. Les épaules rentrent, le regard se fait perçant.
Il se passe quoi ? Je bosse, tu es à la maison.
Je ne suis plus à la maison à attendre, Benoît. Et je ny reviendrai pas.
Donc cest décidé, sans moi.
Je tente de parler là, maintenant.
Il se lève, fait les cent pas, revient.
Camille, je comprends pas. Avant tu étais normale. Tu cuisinais, je goûtais. Cétait notre monde. Le nôtre.
Le tien, Benoît. Pas le mien.
Cest la faute de ma mère, non ? Elle ta retournée.
Je le regarde cet homme avec qui jai vécu vingt-trois ans, dans cet appartement hérité de ses parents, où je nai jamais osé toucher à rien. Tout ici est à lui : hauteur sous plafond, meubles, déco passée. Même architecte, je nai jamais changé quoi que ce soit.
Ta mère ma juste dit la vérité, dis-je. Rien que la vérité.
Quelle vérité ? Elle sinvente une vie depuis quelle radote.
Que tu aimes la nourriture simple. Que tu as une faiblesse à lestomac. Que ta passion, cest ce bon vieux sarrasin-boulette.
Benoît marque une pause.
Nimporte quoi.
Tu en as mangé sans rien dire il y a deux semaines.
Javais faim !
Benoît, arrête toi une seconde, sil te plaît.
Il sarrête. Me regarde.
Je ne veux plus jouer, dis-je. Je veux parler franchement. Es-tu prêt à vivre autrement ? Pas comme depuis dix ans.
Une lueur dans son regard. Presque sincère.
Autrement, cest comment ?
Comme des égaux. Chacun travaille. Les repas peuvent être simples ou élaborés, sans enjeu dhumiliation. On se dit les choses. Plus dattente, plus de jeux.
Un long silence.
Je ne tai jamais rabaissée, dit-il. Je faisais juste des remarques. Par honnêteté.
Tu es honnête, Benoît. Mais tu faisais semblant de ne pas aimer le sarrasin tandis que je me ruinais en truffes.
Silence.
Ce nétait pas juste, conclus-je. Sans colère. Juste un constat.
Il ne répond pas. Va dans la chambre, ferme la porte doucement pas un geste denfant gâté. Juste un geste dhomme fatigué.
Je vais à la cuisine. Je fais sauter des pommes de terre. Je mange seule à la table. Je reste longtemps là, ma tasse de thé refroidissant, écoutant Benoît déambuler dans la chambre.
***
Les mois suivants, cétait comme le dégel dune vieille banquise. Pas de drame. Chaque jour, un morceau du passé se détachait.
Benoît a tenté : vexation, mutisme. Puis tendresse des tulipes en novembre, le désir dun restaurant. On y va, il est charmant. Espoir. Le lendemain, il me reproche de ne rien avoir préparé pour ses amis le week-end : routine.
Jai prévu des pâtes et une salade, ai-je répondu.
Des pâtes ?
Oui, des pâtes.
Sérieusement ?
Très sérieusement.
Japerçois son visage. Lexpression familière. Il ignore encore que je la reconnais à présent.
Viennent alors les disputes franches, avec inventaire de tout ce quil a apporté : appartement, argent, « permettre tes études de cuisine » Un bilan dinvestisseur.
Tu as misé, dis-je calmement. Mais je ne suis pas une usine, Benoît. Je suis une personne. Les investissements humains ne suivent pas cette logique.
Il ne comprend pas.
Odette mappelle chaque semaine. Courtes conversations, jamais envahissantes. Parfois un « tiens bon ». Une fois :
Il men veut, non ?
Un peu.
Tant pis. Je suis de ton côté. Pour la première fois de ma vie, je prends parti. Ça change tout.
Je comprends.
En décembre, Claire me confie mon premier chantier personnel. Un petit deux-pièces à Montparnasse pour une jeune famille. Quelques nuits blanches : pas par ignorance, mais par crainte davoir oublié comment bien faire.
Mais non.
La cliente, jeune femme, entre dans la pièce terminée. Sarrête trente secondes, se tourne vers moi :
Vous êtes magicienne.
Je men souvenais : cest ce sentiment-là.
***
En février, je comprends que cest fini avec Benoît. Pas par choix. Jai laissé lopportunité, discuté, resté. Jai même ignoré les articles sur le divorce malgré les notifications grandissantes sur mon téléphone.
Mais il reste figé.
Il ne veut pas avancer, seulement me retrouver comme autrefois : la femme accro aux applaudissements, son miroir-flatteur.
Reconnaître le manipulateur ? Peut-être quand on comprend quil na pas besoin de votre joie, juste de votre attente. Sans ça, il ne sait pas qui il est.
Benoît nest pas un mauvais homme. Il ne boit pas, nest pas violent, ne trompe pas, pour autant que je sache. Peut-être aimait-il, dune manière.
Mais vivre avec lui, cest devenir moins soi-même. Peu à peu, réduire, oublier qui on était.
Jengage une procédure en mars.
Au début, il ny croit pas. Puis supplie, se fâche, puis de nouveau tente. Odette vient lui parler, et depuis, il sest éteint. Distant. Coupé.
Lappartement était à lui, je le savais. Je pars chez mon amie Nathalie, elle a une chambre libre. Jy vis trois mois, le temps de trouver un petit deux-pièces dans le 11e, avec vue sur une petite rue parisienne, moins élégante que la rue des Martyrs, mais authentique.
Je fais les travaux moi-même. Léger, mais chaque détail choisi avec bonheur. Jai toujours su ce que je voulais. Je navais jamais osé me lavouer.
***
Un an a passé.
Nous sommes en avril. Jai cinquante-trois ans. Derrière la fenêtre, quelque chose de blanc fleurit sur les arbres de ma rue, je ne connais pas son nom, mais chaque matin je le regarde en préparant mon café.
Le café, je le fais simple, dans une petite casserole. De bons grains, sans cérémonie.
Claire ma fait devenir officiellement associée en janvier. Quatre chantiers en cours, jen pilote deux seule. Je dors mieux. Parfois, je me réveille avec des idées daménagement, un détail, un éclairage. Ce sont de bons réveils. Mon cerveau fonctionne, sans langoisse.
Odette appelle toujours une fois par semaine. Dernièrement, jai apporté un fraisier chez elle, dans le 14e. On a parlé, beaucoup. Elle ma raconté son mari, ses années de silence. Jai pensé à la transmission de la souffrance, de génération en génération, jusquà ce que quelquun dise non, stop.
Odette na pas pu sarrêter. Mais elle ma permis de le faire. Cest déjà beaucoup.
Benoît vit toujours dans le même appartement. On échange rarement, pour des papiers. Jai entendu dire quil a rejoint des ateliers de cuisine, paraît-il. Peut-être. Parfois les gens changent quand ils nont plus personne à contrôler.
Je ny pense pas souvent. Mais ça arrive. Au détour dun rayon, en croisant la vue dune truffe noire en bocaux, je ressens un mélange complexe ni vraiment de lamertume, ni tout à fait un éclat de rire. Un sentiment que dix ans de vie ne seffacent pas.
Jessaie de ne pas my perdre.
André, je lai rencontré en septembre dernier. Il venait refaire son appartement après le décès de sa femme. Deux ans déjà, un cancer, brutal. Lappartement est ancien, chargé de souvenirs et de portraits. Il ma dit : « Ne touchez pas aux photos, je veux juste plus de lumière. Je veux pouvoir respirer. »
Jai compris.
Il a cinquante-quatre ans. Ingénieur en génie civil, il dessine des ponts. Je lai pensé plusieurs fois : il construit des ponts, moi des espaces. Quelque chose nous relie.
Il est posé. Pas effacé, posé. Il parle normal, regarde dans les yeux. Sourit quand il faut, sans forcer.
Au deuxième rendez-vous, il ma invitée pour un café.
Puis une promenade. Un autre café. Un film français pas mal, des rires discrets. Jai réalisé que javais oublié comme cétait agréable, la compagnie de quelquun de simplement vivant.
Nous nous voyons depuis quelques mois. Sans précipitation. Tous deux conscients davoir déjà traversé pas mal de choses.
Il passe chez moi le vendredi soir.
***
Aujourdhui, cest vendredi.
Je rentre à dix-huit heures, défais mes courses : hauts de cuisse de poulet, pommes de terre, oignons, carottes, un bouquet daneth, de la crème fraîche épaisse.
Avec du poulet et des légumes, on fait un bon gratin. Rien dextraordinaire : couches de pommes de terre, poulet, oignon, carotte, crème, four une heure. Un peu daneth dessus à la fin.
Je fais ça quand jai envie dun plat familial. Pas grandiose. Familier.
Tandis que ça cuit, je me change ; les odeurs remplissent lappartement : beurre, oignon, poulet, une pointe dail. Lodeur de lenfance, que je navais pas sentie depuis vingt ans.
À dix-neuf heures, linterphone. André entre, dépose un sac devant la porte, une bouteille de vin dépasse.
Salut, dit-il.
Salut. Ça sent bon, ici.
Il flair le parfum.
Quest-ce que cest, ce gratin ?
Gratin façon maison. Encore une petite heure.
Parfait, dit-il simplement, enlevant sa veste. Jai du vin. Et, il fouille dans le sac, jai ça.
Il sort une boîte de chocolats au lait aux noisettes, basique, du supermarché.
Tu aimes avec les noisettes, non ?
Je prends la boîte.
Comment tu sais ?
Tu las dit une fois, en septembre, en passant devant une pâtisserie.
Je reste là, boîte simple en main, traversée par une émotion sans mots.
Tu te souviens de ces choses-là, dis-je.
Jessaie, répond-il simplement.
On passe en cuisine. Jouvre le four, vérifie le gratin. Encore un peu. Il débouche le vin, verse deux verres. Sinstalle au tabouret.
Et ton projet, à Saint-Germain ?
Client difficile, javoue. Il veut tout, tout de suite, et pas cher.
Ça arrive.
Oui, mais je sortirai un truc bien, je crois. Cinq mètres sous plafond, cest un défi.
Il hoche la tête, me regarde touiller la casserole.
Camille, dit-il.
Oui ?
Es-tu heureuse ? Là, maintenant, tout de suite ?
Je lève les yeux. Il est sérieux, sans détour.
Maintenant tout de suite ? Oui. Oui, je le suis.
Bien, fait-il, sans rien ajouter.
Le gratin est prêt. Je le laisse reposer, cisèle laneth, en parsème la surface. Je pose le plat. Point de bougies, juste la lumière de la cuisine.
André regarde le plat.
Cest joli, dit-il.
Ce nest que gratin.
Il sent bon et est très beau. Tu narrives jamais à faire moche ?
Je ris.
Pas testé.
On mange. Il demande du rab comme un enfant, tend lassiette, je ressers. On parle de son boulot, de sa fille chez qui il ira en mai. Et moi, jai envie dun été ailleurs, peu importe où. Il propose la Finlande, il paraît que cest calme.
On boit le thé, picore les chocolats.
Paris bruisse davril, asphalte et fleurs mêlées. Les arbres blancs oscillent sous la brise.
Je pense : voilà. Ce n’est pas un évènement, cest juste la vie. Juste un soir, un être doux à côté, un plat qui sent lenfance, et rien à attendre dautre.
Parfois je pense à ces années. Aux truffes, au bisque, aux sauces ratées. À tout ce quil ma fallu dépenser pour entendre : lourd, gras. Jai le regret du temps, de la femme que je nai pas reconnue plus tôt. Mais rester dans le regret, cest un luxe que je ne maccorde plus.
On dit « estime de soi » comme si cétait inné mais non : cest fragile, à reconstruire, parfois à cinquante-deux ans, sur une cuisine inconnue, sans connaissance du logiciel du prochain projet, sauf que cette fois, on ne fuit plus.
On parle aussi de « limites personnelles ». Jai fini par comprendre : ce nest pas un mur, juste la conscience de mon contour. Voilà. Ici je finis, là commence autrui.
La recette du bonheur, elle est sans doute simple : faire ce quon aime, être avec ceux qui vous voient, cuisiner ce qui plaît, ne rien attendre en retour.
À quoi tu penses ? demande André.
Je lève les yeux, vers son visage calme, la tasse dans ses mains.
À mon gratin, dis-je.
Il rit.
Bon sujet de méditation.
Le meilleur, confirme-je. Un peu de thé ?
Volontiers.
Je me lève, remplis nos tasses. Je regarde dehors, les arbres blancs.
André.
Oui ?
Tu ne me diras jamais que jai trop salé, pas vrai ?
Il lève les yeux.
Tu nas pas trop salé, répond-il sérieusement. Cétait parfait.
Et si un jour je surcharge ?
Il réfléchit.
Je dirai « un peu moins la prochaine fois », et je mangerai tout pareil.
Jacquiesce.
Bonne réponse.
Jessaie, dit-il, prenant le dernier chocolat. Ça ne te dérange pas ?
Prends.
Dehors, les arbres vacillent, Paris vibre, indifférente à nos assiettes, à nos sauces, à nos années perdues et gagnées. La ville vit. Et moi, je vis, simplement. Le thé est chaud, lodeur du four plane encore, et sur le rebord, un nouveau pot de fleurs, choisi la semaine dernière juste parce que jaimais ses feuilles.
Juste ça.
Je lai pris.
Cest ainsi que je vis, aujourdhui.