Sans le «il faut» Antoine poussa la porte et découvrit sur la table de la cuisine trois assiettes d…

Sans «il faut»

Laurent poussa la porte dentrée et découvrit sur la table de la cuisine trois assiettes collées de pâtes séchées façon archéologie, un pot de yaourt renversé, et un cahier à carreaux grand ouvert. Le sac à dos de Théo trônait au milieu du couloir, tandis quÉlise sétait affalée sur le canapé, la tête dans son portable.

Il laissa tomber son attaché-case, ôta ses chaussures. Lenvie lui prit de dire deux mots sur létat des assiettes, mais sa gorge se noua de fatigue. Il sapprocha simplement, saisit une assiette et fila vers lévier.

Papa, je vais le faire, tinquiète, fit Élise sans lever le nez de son écran.

Ah.

Il ouvrit le robinet et laissa leau couler sur les pâtes. Elles se délitaient lentement, effectuant leur migration héroïque vers la bonde. Il coupa leau et contempla son œuvre, moins lyrique que prévu.

Dis, Éli, il est où Théo ?

Dans sa chambre Il fait ses maths.

Et toi ?

Tout est déjà fait.

Laurent sessuya les mains, puis se dirigea vers la chambre de Théo. Le gamin était allongé sur le tapis, le menton appuyé sur le poing, et une page à moitié blanche devant lui.

Salut, dit Laurent.

Salut.

Ça va ?

Bof.

Les devoirs ?

Je fais, ouais.

Laurent sassit sur le lit. Théo le regarda du coin de lœil, puis retourna à ses équations.

Papa, tu veux quoi ?

Je sais pas trop, répondit Laurent. Je crois que je suis juste crevé.

À vrai dire, il nen savait rien. Sa mère lavait appelé dès potron-minet, exigeant quil vienne trier larmoire, puis la réunion au boulot avait traîné jusquà dix-huit heures. Le métro bondé, le wagon saturé darômes variés. Et maintenant, il était là, incapable dévoquer la vaisselle ou les leçons. Plus envie dincarner la fonction « parent sérieux rentré du travail ».

Bon, rassemblement dans la cuisine, lâcha-t-il. Tout le monde.

Pourquoi ?

Pour discuter.

Théo fit la grimace.

Si cest pour mes notes en français, franchement

Non, juste parler.

Jai pas fini mes devoirs

Tu finiras après. Promis, cinq minutes.

Laurent revint au salon et héla Élise. Elle leva les yeux, exaspérée.

Pour de vrai ?

Oui, pour de vrai.

Elle jeta son téléphone sur le canapé avec un soupir théâtral et le suivit. Théo apparut dans lencadrement de la cuisine, sceptique, genre « jai loupé une pandémie ? ».

Laurent sinstalla, repoussa le cahier. Élise sassit en face, Théo saccrocha au bord de la chaise, prêt à bondir à la moindre alerte paternelle.

Il se passe quoi ? questionna Élise.

Il ne se passe rien.

Mais alors pourquoi tout ce cirque ?

Laurent les regarda tous les deux. Théo avait lair inquiet, comme sil sattendait à lannonce dune épidémie familiale.

Je voudrais juste quon parle, avoua Laurent. Pour de vrai. Sans « Il faut faire les devoirs », « Il faut ranger la vaisselle » juste parler.

Donc je peux esquiver la vaisselle ? risqua Théo.

On verra ça après. Je parle dautre chose.

Élise croisa les bras.

Tes bizarre ce soir.

Bizarre, confirma-t-il. Peut-être parce que jen ai marre de faire semblant que tout est parfait.

Silence gêné. Il chercha ses mots, trouva surtout du vide.

Je sais pas comment le dire, enchaîna-t-il. Jai limpression quon joue tous un rôle. Je rentre, vous faites genre tout roule, moi je fais genre jy crois. On discute de lécole, des repas, mais au fond, on dit rien.

Papa, tu plombes lambiance, lâcha Élise bas. Pourquoi ?

Je sais pas. Peut-être parce que je galère, et ça me fait flipper que vous aussi, et que je pige même pas sur quoi.

Théo fronça les sourcils.

Moi, je gère.

Vraiment ? Laurent le fixa. Alors pourquoi tu tendors à minuit passé depuis deux semaines ?

Théo détourna les yeux.

Je tentends tourner dans ton lit, tu sais. Et le matin, tas une tête de lundi matin permanent.

Jai pas sommeil, cest tout.

Théo.

Quoi, « Théo » ?

Dis-moi ce quil y a, pour de vrai.

Théo haussa une épaule, regarda ailleurs.

À lécole, ça va. Je fais mes devoirs. Quoi dautre ?

Élise intervint :

Papa, cest pas la police, tu le presses trop là

Jessaie de comprendre, cest tout.

Ben, lui il veut pas dire, cest son droit.

Laurent la fixa.

Daccord. Et toi alors ?

Elle esquissa un sourire ironique.

Moi ? Parfaitement bien. Jétudie, je vois mes copines. La routine.

Éli ?

Elle détourna les yeux.

Quoi ?

Ce mois-ci, tu quittes la maison à peine deux fois. Tes copines tont invitée, tas décliné.

Et alors ? Javais pas envie.

Pourquoi ?

Elle serra les lèvres.

Parce quelles me saoulent avec leurs histoires de garçons, de selfies et tout leur blabla, voilà.

Daccord, dit-il simplement. Cest juste que jai limpression que tu nes pas joyeuse.

Secouant la tête, elle balaya lair de la main.

Je ne suis pas triste.

Daccord.

Nouveau silence, ponctué par le ronronnement du frigo.

Écoutez, reprit-il doucement, là, je veux pas faire le papa-autorité, ni que vous me rassuriez. Juste être franc : jai peur. Tous les jours. Peur de manquer dargent, que mamie aille mal et ne me le dise pas, quon me vire au boulot. Peur que vous alliez très mal et que je ne le voie même pas, trop absorbé par mes emmerdes. Et jen ai marre de faire illusion.

Élise cligna des yeux, le fixa attentivement.

Mais tu es adulte tu dois gérer, non ?

Je sais. Mais il y a aussi des fois où je ne gère pas.

Théo releva la tête.

Et si tu ny arrives pas ?

Jen sais rien, admit Laurent. Peut-être que je demanderai de laide.

À qui ?

À vous, par exemple.

Théo fit la moue.

Mais on est des enfants.

Oui, mais vous faites partie de la famille aussi, non ? Et parfois, jaurais juste besoin que vous me disiez ce que vous ressentez. Pas juste « tout va bien », mais pour de vrai.

Élise traça des motifs invisibles sur la table.

Tu veux savoir pourquoi ?

Pour ne pas être tout seul là-dedans.

Elle le fixa enfin, un éclair de compréhension dans le regard.

Jai la trouille daller au collège, finit par dire Théo. Y a un gars qui me traite de débile tous les jours, et tout le monde rigole.

Laurent sentit son cœur se serrer.

Il sappelle comment ?

Je te dirai pas. Tu vas aller voir les profs et ce sera pire.

Non, promis, je nirai nulle part.

Théo lui lança un regard suspicieux.

Sérieux ?

Sérieux. Mais je veux que tu saches que tes pas seul.

Théo hocha la tête, baissa les yeux.

Jsuis pas seul. Y a Lucas, il est cool. On est toujours ensemble.

Cest déjà ça.

Élise soupira.

Je veux pas aller au lycée, avoua-t-elle tout bas. Tout le monde me demande ce que je veux faire après, jen sais rien, rien du tout. Jai limpression que je vais jamais rien choisir, et que je pige rien à rien.

Éli, tas quatorze ans.

Oui, ben, toutes mes copines savent déjà ce quelles veulent faire. Sauf moi.

Crois-moi, pas tout le monde.

Tous ceux que je connais.

Il réfléchit.

Moi, à ton âge, je voulais être volcanologue. Puis prof de sport. Et maintenant, je bosse dans une assurance. Va comprendre.

Et, cest comment ?

Parfois bien, parfois stressant. Rien nest figé, tu sais. Cest ça la vie.

Elle opina du chef, sans grande conviction.

On me dit tout le temps quil faut déjà choisir.

Ils le disent. Ça ne veut pas dire que cest toi.

Elle eut un petit sourire, presque complice.

Ce soir, tes différent

Fatigué de faire semblant dêtre parfait.

Théo ricana.

Et toi, tu fais quoi quand tu flippes ?

Laurent réfléchit.

Jme lève, javance. Même si je suis pas du tout sûr. Javance, quand même.

Théo hocha la tête.

Ok.

Ils restèrent là, silencieux. Laurent les observait et comprenait quil navait aucune solution miracle, aucune réponse toute faite. Mais il leur avait montré quil pouvait être autre chose quun faiseur de « Il faut », et ils lavaient compris.

Bon, déclara Élise en se levant, faut laver la vaisselle.

Je file un coup de main, ajouta Théo.

Moi aussi, fit Laurent.

Tout le monde se mettait à la tâche, Égouttoir au complet, silence habité. Rien à voir avec celui davant. Cette absence de mot semblait enfin pleine.

Quand la dernière assiette fut posée à sécher, Élise sessuya les mains et lança à son père :

Papa, on pourra refaire des conversations comme ça de temps en temps ?

Quand tu veux, répondit-il.

Elle hocha la tête en partant vers sa chambre. Théo traîna un peu.

Merci de pas aller parler à ce garçon, lui glissa-t-il.

Si jamais ça devient trop dur, tu me le diras ?

Promis.

Allez, maths maintenant.

Ils regagnèrent la chambre, sinstallèrent sur le tapis. Laurent prit le cahier, parcourut les exercices. Théo se rapprocha, et ils se mirent à chercher ensemble, tranquilles. Cette fois, Laurent savait quau-delà des chiffres, il y avait un gamin qui avait peur, et quil pouvait maintenant être là, pas juste comme un correcteur, mais comme quelquun qui avait aussi la trouille, et se levait quand même chaque matin.

Ce nétait pas grand-chose, mais cétait un début.

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