Reste là ! Nous ne sommes pas à la maison ! lança calmement Pierre.

Reste assise ! On nest pas là, chuchota tranquillement Pierre.
Mais ça sonne ! murmura Valérie, figée au bord du canapé.
Laisse, répondit Pierre.
Mais si cest important ? Ou quelquun pour le boulot ? insista Valérie.
Cest samedi, midi, affirma Pierre. Tu nattendais personne, moi non plus. Conclusion ?
Jirai juste jeter un œil dans le judas, souffla Valérie.
Pose-toi ! Cette fois-ci, la voix de Pierre était ferme. On nest pas à la maison. Tu te caches, qui que ce soit, ils peuvent repartir doù ils viennent.
Tu paries sur qui derrière la porte ? le questionna Valérie.
Jai ma petite idée. Cest pour ça que je préfère quon disparaisse du radar, surtout loin des fenêtres !
Si cest bien ce que je pense, ils ne vont pas capituler si facilement, soupira Valérie en haussant les épaules.
Ça dépend juste de notre motivation à ne pas leur ouvrir. Ils finiront bien par partir, assura Pierre calmement. Ils vont pas camper sur le palier toute la nuit. Et nous, on a nulle part où aller. Alors, attrape tes écouteurs, ton portable, et lance-toi un film.
Pierrot, cest ma mère qui mappelle, chuchota Valérie, brandissant son téléphone.
Alors cest ta tante Michèle et son bon à rien de fiston à la porte, conclut Pierre.
Comment tu le sais ? sétonna Valérie.
Si cétait mon cousin Pierre traîna sur le « eu » dun air dédaigneux ma mère maurait déjà appelé.
Tu penses pas à dautres options ? demanda Valérie.
Si cétait les voisins, jai pas envie de papoter. Si cétaient des proches, ils auraient envoyé un SMS avant ou sonné deux fois, puis filé. Seuls nos indétrônables relous de famille osent brailler à la porte aussi longtemps.
Pierrot, cest bien ma tante Michèle, gémit Valérie. Ma mère vient de menvoyer un message. Elle demande où on se planque. Michèle doit rester deux jours à Paris, elle a des affaires à régler !
Rédige-lui que Paris regorge dhôtels ! ricana Pierre.
Pierrot, tes pas sérieux Je ne peux pas lui écrire ça !
Je sais, réfléchit Pierre. Dis quon nest pas là, quon sest réfugiés à lhôtel puisque notre appart est infesté de cafards ! On fait désinsectiser.
Bonne idée ! Valérie pianota, puis envoya la fausse raison.
Elle veut quon réserve deux chambres pour la tante et son fils ! balbutia Valérie.
Dis-lui quon na plus un sou. Mieux, quon a trouvé deux lits en dortoir dans une auberge de jeunesse, et quon partage avec quinze ouvriers roumains, jubila Pierre.
Ma mère veut savoir quand vous rentrez, lut Valérie à voix basse.
Dis dans sept jours, fit Pierre dun geste dédaigneux.
La sonnette se tut enfin. Un grand soupir de soulagement sempara du couple.
Pierrot, maman vient d’annoncer que la tante débarque dans une semaine, dit Valérie dun ton abattu.
On ne sera toujours pas là, répondit Pierre le plus sérieusement du monde.
On ne peut pas fuir comme ça toute la vie ! sinquiéta Valérie. Tu crois pas que nos familles pourraient arriver, un jour, en pleine semaine ? Ou venir guetter devant la porte en sortant du boulot ? Ta tante, mon cousin Rien ne leur fait peur !
Oui assombri, Pierre haussa les sourcils. On naurait jamais dû acheter ce fichu trois-pièces !
On la pris pour agrandir notre future famille, rappela Valérie.
Faudrait songer à y mettre un enfant, rigola Pierre. Deux, ce serait mieux !
Ah, parce que tu crois que ça vient tout seul ? semporta Valérie. Tu sais bien quon doit consulter ! Rien à faire, ça bloque !
Faut quon supprime le stress, rappela Pierre avec sérieux. Nos familles nous lessivent, dun côté puis de lautre. À force, ça ne va pas marcher.
Valérie laissa tomber, convaincue que Pierre avait raison.

***
En se mariant, ils avaient mis tout ce quils avaient dans un checker complet de compatibilité génétique et fertilité. Verdict, tout allait pour le mieux. Mais avant de penser aux enfants, ils voulaient mettre de côté pour sacheter un appartement.
Impossible de compter sur une hypothétique succession. Avant de se rencontrer, ils vivaient chacun chez leur mère, dans un studio. Il ne leur restait plus quà sen sortir par eux-mêmes.
Cinq ans de dur labeur, de sacrifices et de radinerie, et enfin un grand appartement.
Vieux bâtiment, travaux à refaire, meubles achetés doccasion mais quelle victoire !
Dans leurs têtes trottait le refrain dune vieille chanson : « Les petites boîtes, les petites boîtes »
À peine le temps daccrocher le dernier cadre que Michèle, la tante de Valérie, a débarqué avec son fils, évidemment.
Pour éviter que les jeunes mariés ne rechignent, elle débarquait accompagnée de la mère de Valérie.
Vous avez de quoi recevoir, ici ! Y a de la place, pas comme dans la piaule de Valérie, hein ?
Parfait, justifia tante Michèle. On sinstalle chacun dans une chambre séparée, mon ange.
Le salon, cest fait pour se détendre, pas pour dormir, protesta Pierre direct.
Je nai pas lintention de bosser ici ! éclata de rire Michèle. Valérie, explique à ton homme que mon fils ronfle ! Et puis, on est invités, y a pas un petit goûter ?
Ben, pour tout dire On ne vous attendait pas, balbutia Valérie.
Et le frigo est quasi vide, ajouta Pierre pour soutenir sa femme.
Daccord, fit Tante Michèle en soufflant, Pierre, fonce à la supérette, Valérie, file en cuisine !
On vous refile pas notre pain, là ! sexclama la belle-mère. Vous appelez ça recevoir des invités, sérieusement ?
Faut pas pousser non plus commença à hurler Pierre, mais Valérie lentraîna dans la chambre.
Une fois la main de sa femme retirée sur sa bouche, Pierre souffla, furax :
Valérie, on sest pas trompés dadresse ? Je les vire chez ta mère si ça continue ! Cest quoi ce cirque ?!
Oh, Pierrot, ma tante est simple, elle vient de la campagne On fait comme eux
Je connais la campagne, limpolitesse, je connais pas ! sétrangla Pierre.
Sil te plaît, pas de prise de tête avec maman et la tante. Sinon, cest moi qui vais trinquer après. Et pour toi, ce sera lennemi à abattre. Tu veux vraiment ça ?
Quils soient mes ennemis ou pas, je men fiche ! Je ne suis pas du genre à supporter quon me crache dessus ! Quils disparaissent, je men remettrai sans souci !
Pierrot, sois gentil Si on met tante Michèle dehors, ma mère ne me le pardonnera jamais ! Je nai quelle
Puis cet argument fit mouche. Pierre serra les dents et partit faire les courses, furax.
Finalement, Michèle avait prévu de rester trois jours ; elle en passa deux semaines. Pierre finit par prendre des gouttes de valériane dès le second soir.
Le départ fut célébré à grand renfort de ménage intensif, balai en main et serpillère à la main, il fallut bien trois jours pour nettoyer lappartement.

Mais rebelote, côté Pierre cette fois :
Frangin, on squatte quelques jours lança Dimitri en lécrasant dans ses bras. Faut régler deux-trois trucs. Ensuite, on décampe.
Tu pouvais pas venir seul, non ? demanda Pierre.
Et ma famille, jen fais quoi ? Quest-ce que tu racontes ? Tu crois que je peux les laisser à la campagne et venir mamuser à Paris en célibataire ? Et si je me paume ? Ma femme garde lœil !
Alors tas ramené tout le monde ? soupira Pierre.
Ben oui, tu penses que je pouvais laisser les petits à quelquun dautre ? Allez, on va leur montrer Paris comme quand on avait vingt balais !
Dimi ! hurla Svetlana, sa femme. Je vais te montrer, moi !
Au bout dà peine une heure et demie, Valérie sétait planquée sous la couette à cause du bruit.
Les enfants couraient partout, hurlaient. Svetlana nhurlait pas, elle braillait. Et Dimitri ne rêvait que de bars, de nuits blanches, de conneries à faire.
Pierrot, tétais pas fils unique ? souffla Valérie à moitié morte.
Cousin par ma mère, marmonna Pierre. Mais je le compte comme un frère, aussi casse-pied que ton clan
Peu importe comment tu lappelles, on ne pourrait pas demander gentiment quils dégagent ?
Crois-moi, jadorerais, mais cest le même souci que ta tante. Ma mère me ferait payer cher si jamais josais.
À peine remis dun séjour, quun autre débarquait. La tante Michèle avait tout le temps un truc officiel à faire à Paris.
Dimitri et la smala venaient souvent « régler des affaires ». Et les deux mamans ne manquaient jamais une occasion de s’incruster. Sa belle-mère usait Valérie jusquà la corde, sa mère sépuisait sur lépoux.
Bref, le moral et la santé mentale du couple prenaient un sacré coup.
Pas surprenant que les enfants narrivaient pas, avec ce cirque permanent. Et même en santé, sérieusement, cétait comment quon aurait fait ?

***
On change dappartement ? proposa Valérie.
Pour lasile ? blagua Pierre, mi-moqueur. Ils vont finir par nous y envoyer, à force !
Non On pourrait échanger lappart contre le même, dans un autre quartier ! Des gens voudraient peut-être se rapprocher dici pendant que nous on séloigne. On part en douce et on ne dit ladresse à personne !
Ok, plan cache-cache Pierre esquissa un rictus. Mon cousin, ta tante, ils cuisineront les nouveaux pour savoir où on est partis, et on sera grillés encore plus vite après !
Peut-être quon aura le temps de faire un bébé avant quils remettent la main sur nous ? glissa Valérie, avec un brin despoir.
Non seulement il faudrait le faire, mais il faudrait le sortir avant quils débarquent Ça ne les arrêtera pas, tu sais bien !
On devrait carrément emménager ailleurs, quémanda Valérie. On squatte chez nos potes ? On se cache un bout de temps !
Chez Valère et Catherine ? proposa Pierre.
Oui ! approuva Valérie. Ils ont une chambre en rab.
Sauf que Téra loccupe déjà. Tu te souviens ?
Franchement, je préfère partager avec un berger allemand quavec la famille, seffondra Valérie.
Attends ! Pierre attrapa son portable. Valère, prête-moi ta chienne !
Oh ! Mon frère, tu nous sauves la vie ! Avec Cathy, on voulait partir à Arcachon mais personne pour la garder. Elle aime pas les étrangers, mais vous, elle vous adore ! Je ramène croquettes, panier, jouets, gamelles, et même une rallonge en cash !
Ok ! Viens, on tattend ! sexclama Pierre, ravi.
Puis il se tourna vers sa femme, rayonnant :
Appelle ta mère, dis-lui que la tante peut venir demain ! Je rappelle mon cousin aussi, quils viennent tous, ça va être drôle !
Sérieux ? sétonna Valérie.
Évidemment ! On aime beaucoup la famille, on leur a préparé un super accueil après tout, si notre chienne ne leur revient pas, cest pas notre faute !
Il na suffi que dun « ouaf » pour que toute la famille Dimitri préfère la chambre dhôtel.
Enfermez cette bête ! sanglota Svetlana, se planquant derrière son fils.
Mais Michèle, vous plaisantez ? ironisa Pierre. Quarante-cinq kilos de muscle ! Ce nest pas un caniche, mais un berger allemand. Elle défoncerait la porte si on lenfermait !
Quest-ce quelle me fixe comme ça ? glapit Michèle.
Elle aime pas les inconnus, haussa les épaules Valérie.
Débarrassez-vous de ce monstre ! Je ne peux pas vivre avec elle sous le même toit !
Quoi, sen débarrasser ?! Notre Téra, cest comme notre bébé ! sinsurgea Pierre. On na pas denfants encore, alors on met tout notre amour sur elle !
Jamais on labandonnera ! assura Valérie solennellement.
Après, les deux mamans ont appelé une fois, deux fois, pour demander pourquoi la famille nétait pas restée. La réponse ne variait jamais :
Mais ils sont toujours les bienvenus ! On ne refuse personne !
Et la chienne ?
Maman, tu sais bien quon ninterdit jamais les visites
Bizarrement, depuis, elles nont plus trop tenté leur chance.
Un mois plus tard, Téra retrouvait sa maison, prête à revenir dès quon lui dirait. Mais il na plus fallu Valérie attendait des jumeaux.
Limportant, cest de ne jamais dire nonLeurs familles, qui avaient si souvent envahi leur vie, restèrent à distance, comme hypnotisées par la présence spectrale de Téra, dont le panier régnait au salon comme un talisman contre les assauts intempestifs. Enfin chez eux, Pierre et Valérie redécouvraient le silence ce luxe oublié, ce terreau propice à la paix. Les journées reprirent leur rythme tendre et décalé, ponctuées de fous rires, de petits déjeuners au lit, de rêves esquissés à voix basse, la main glissée sur un ventre qui sarrondissait.

Parfois, Valérie caressait le panier vide et soufflait, émue : « Téra nous a protégé mieux quune armée. » Pierre hochait la tête, plein de gratitude et dun secret amusement.

Quand, un doux matin de printemps, ils ramenèrent leurs deux bébés à la maison, ils ne trouvèrent sur le palier ni valises, ni visiteurs, ni affaires à régler. Juste un calme neuf, triomphant. À la première minute, Pierre éclata de rire : « Écoute, Valérie » Dehors, un aboiement lointain résonnait, promesse de visites amicales plutôt quimportunes.

Ils refermèrent la porte derrière eux, unis dans leur cocon. Cette fois, personne nallait les déloger. Le trois-pièces vibrait de leurs voix, de leurs espoirs, de leur petite famille enfin tranquille.

Au fond, ils lavaient compris : il suffit parfois dun peu daudace, dun allié inattendu et, surtout, dun soupçon dhumour, pour réinventer les frontières entre la vie privée et la famille encombrante. Et, tandis que les jumeaux sendormaient, Pierre murmura dans la lumière douce du soir : « On est à la maison, pour de bon. »

Et personne nosa plus sonner.

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