Pour éviter la honte, elle accepta de vivre avec un mari bossu… Mais quand il lui murmura sa demande à l’oreille, elle en resta clouée sur place…

Pour ne pas être la risée du village, elle avait accepté de vivre avec un homme bossu Mais quand il lui avait murmuré sa demande à loreille, ses jambes avaient flanché

Cest toi, Mathieu, mon chéri ?

Oui, maman, cest moi ! Pardonne-moi dêtre rentré si tard…

La voix de maman, tremblante dinquiétude et dépuisement, filtrait à travers lentrée sombre. Elle se tenait là, dans sa vieille robe de chambre, une lampe torche à la main comme si elle mavait attendu toute sa vie.

Mathieu, mon cœur, où as-tu encore traîné jusquà pas dheure ? Le ciel est déjà noir, les étoiles brillent comme les yeux des renards…

Maman, jétais avec Julien. On révisait, on préparait les devoirs Jai perdu la notion du temps. Excuse-moi de ne pas tavoir prévenue. Je sais que tu dors mal

Ou alors tu es allé voir une fille ? elle plissa soudain les yeux, suspicieuse. Tu ne serais pas tombé amoureux, par hasard ?

Oh maman, mais quelle idée ! répondis-je en souriant, en retirant mes chaussures. Je ne suis pas celui que les filles attendent devant le portail. Qui voudrait de moi bossu, avec des bras de chimpanzé et une tête toute ébouriffée ?

Mais dans ses yeux, jai vu filer une ombre de douleur. Elle ne m’a jamais dit quelle me voyait comme autre chose quune monstruosité, qu’elle voyait son fils, élevé dans la misère, le froid, la solitude.

Cest vrai, je nai jamais été beau. Je faisais à peine un mètre soixante, voûté, avec de longs bras presque jusqu’aux genoux. Ma tête frisée ressemblait à un pissenlit. Dans lenfance, on mappelait « le petit singe », « lelfe des bois », « lenfant extraordinaire ». Mais en grandissant, jétais devenu plus quun simple homme.

Avec maman, Madeleine Dupuis, nous avions débarqué dans ce petit village du Limousin alors que je navais que dix ans. Nous avions fui la ville la honte, la misère : mon père avait été condamné, ma mère abandonnée. Nous étions restés tous les deux. Deux contre le monde entier.

Ton gamin, Mathieu, il ne tiendra pas le coup marmonnait mamie Lucie en me regardant. Il sévaporera sans laisser de trace.

Mais je ne me suis pas laissé faire. Je me suis accroché à la vie comme une ronce à un vieux mur. Jai grandi, respiré, travaillé. Et Madeleine une femme de fer avec des mains usées par la boulangerie faisait du pain pour tout le village. Dix heures par jour, année après année, jusqu’à lépuisement.

Quand elle tomba malade, incapable de se lever, je devins tout à la fois : fils, fille, infirmier, aide-soignant. Je lavais, je cuisinais, je lisais à voix haute de vieux magazines. Et puis, quand elle sest éteinte aussi doucement quun souffle de vent passant sur la plaine jétais là, silencieux, mains crispées. Je navais plus de larmes à verser.

Mais les voisins nont pas oublié. Ils mapportaient à manger, quelques vêtements chauds. Puis, petit à petit, ils commencèrent à venir. Dabord les gamins passionnés délectronique : je travaillais au petit centre radio du village, réparant postes, ajustant des antennes, soudant des fils. Javais des mains dor, maladroites, certes, mais dor.

Puis ce furent les filles. Dabord juste pour prendre le thé et discuter. Puis elles restaient, riaient, parlaient.

Un jour, jai remarqué quune restait toujours la dernière : Églantine.

Tu ne dois pas rentrer ? lui ai-je demandé alors que tout le monde était parti.

Je nai nulle part où rentrer, répondit-elle, baissant les yeux. Ma belle-mère me déteste. Trois frères, durs et agressifs. Mon père boit, et moi, je suis en trop. Je squatte chez une copine, mais ce nest pas éternel… Ici, chez toi, il y a du calme, de la paix. Je ne me sens pas seule.

Pour la première fois, jai senti que je pouvais être important pour quelqu’un.

Reste ici, lui ai-je dit simplement. La chambre de maman est vide. Tu seras chez toi. Moi je nattends rien. Pas un mot, pas un regard. Sois simplement là.

Les langues se sont déliées dans le village. On chuchotait dans mon dos :

Un bossu et une beauté ! Pour rire ou pour pleurer ?

Mais le temps passait. Églantine nettoyait, faisait la soupe, souriait. Moi, je travaillais et je veillais.

Puis, quand elle mit au monde un garçon, tout a changé.

À qui ressemble-t-il ? demandaient les voisins. À qui donc ?

Et le petit, Arthur, me montrait du doigt en disant : « Papa ! »

Moi qui naurais jamais cru être père, jai senti une chaleur inédite naître dans ma poitrine, comme un petit soleil.

Jappris à Arthur à réparer les prises électriques, à pêcher, à lire syllabe après syllabe. Et Églantine, en nous regardant, disait :

Toi, Mathieu, tu devrais trouver une femme. Tu nes plus seul.

Tu es comme une sœur pour moi, je répondais. On te trouvera dabord un bon mari. Puis, qui sait…

Et un homme se présenta. Jeune, du village voisin. Honnête et travailleur.

On fit la noce. Églantine partit.

Mais un jour, je la croise sur la route et dis :

Je voudrais te demander Laisse-moi Arthur.

Quoi ? sétonna-t-elle. Pourquoi ?…

Je le sais, Églantine. Quand on donne la vie, tout change en soi. Mais Arthur il nest pas ton fils de sang. Un jour tu loublieras peut-être. Mais moi je ne pourrais pas.

Je ne pourrai jamais te le laisser !

Je ne te lenlève pas, répondis-je doucement. Reviens voir Arthur quand tu veux. Mais laisse-le vivre avec moi.

Églantine réfléchit un moment. Puis appela son fils :

Arthur ! Viens ici ! Dis-moi, tu veux vivre avec papa ou avec maman ?

Le petit courut, les yeux brillants :

On ne peut pas faire comme avant ? Pour que maman et papa soient ensemble ?

Non, répondit tristement Églantine.

Alors je reste avec papa ! cria Arthur. Mais viens nous voir, maman !

Et ce fut ainsi.

Arthur resta. Pour la première fois, je suis devenu vraiment père.

Mais un jour, Églantine est revenue :

On me propose un emploi à Lyon. Je prends Arthur avec moi.

Lenfant saccrocha à mes jambes, hurlant comme un animal blessé :

Je nirai nulle part ! Je reste avec mon papa ! Je ten supplie, laisse-moi !

Mathieu, murmura Églantine, sans oser me regarder. Arthur nest pas ton fils…

Je le sais, lui dis-je. Je lai toujours su.

Je préfère encore menfuir chez papa ! sanglotait Arthur.

Et il la vraiment fait. Encore et encore.

Elle lemmenait il revenait.

Finalement, Églantine a capitulé.

Quil en soit ainsi, déclara-t-elle. Cest Arthur qui choisit.

Et la vie a changé de cours.

Ma voisine, Jeanne, venait de perdre son mari un ivrogne, violent, sans amour. Dieu ne leur avait pas donné denfants, car il ny avait pas de place pour lamour dans leur foyer.

Je suis passé chercher du lait. Puis pour réparer la clôture, refaire la toiture Puis juste pour discuter, partager un thé, parler de tout.

Nous nous sommes rapprochés. Lentement. Avec pudeur. Comme des adultes cabossés.

Églantine écrivait. Elle me disait quArthur avait désormais une petite sœur : Camille.

Amène-la nous, ai-je répondu. La famille doit rester unie.

Un an après, ils sont venus.

Arthur ne lâchait plus Camille. Il la portait, lui chantait des berceuses, lapprenait à marcher.

Fils, suppliait Églantine. Viens vivre avec nous. Une grande ville, le théâtre, l’école, tant de possibilités

Non, secouait la tête Arthur. Je ne quitterai pas papa. Et Jeanne, cest déjà ma maman.

Puis vinrent les années décole.

Quand les gars vantaient leur père routier, militaire ou ingénieur, Arthur nen avait jamais honte.

Mon père ? disait-il fièrement. Il sait tout réparer. Il comprend la vie. Il ma sauvé. Cest mon héros.

Les saisons passaient.

Jeanne et moi nous retrouvions devant la cheminée avec Arthur. Un soir, elle dit :

Il y aura bientôt un bébé Un tout-petit

Vous nallez pas me chasser ? demanda Arthur, tout bas.

Mon trésor ! répliqua Jeanne en lenlaçant. Tu es comme mon fils. Cest de toi que jai rêvé toute ma vie !

Mon garçon, ajoutai-je, regardant la flamme. Comment as-tu pu penser cela ? Tu es tout pour nous.

Quelques mois plus tard, Louis naquit.

Arthur le tenait dans ses bras comme la chose la plus précieuse au monde.

Maintenant jai une sœur, murmurait-il. Un frère un papa, et Jeanne.

Églantine continuait de mappeler.

Mais Arthur répondait toujours :

Je suis déjà arrivé. Je suis chez moi.

Les années ont passé. Les gens cessèrent de rappeler qu’Arthur n’était pas mon fils. Plus de chuchotements.

Quand il devint lui-même père, Arthur racontait à ses enfants et petits-enfants lhistoire du meilleur papa du monde.

Il nétait pas beau, leur disait-il. Mais il avait plus damour en lui que tout le reste des hommes réunis.

Et chaque année, le jour de la mémoire, toute la famille se réunissait chez nous enfants de Jeanne, d’Églantine, petits-enfants, arrière-petits-enfants.

On buvait du thé, on riait, on se souvenait.

On a eu le meilleur papa de tous ! sexclamaient-ils en levant leur tasse. Quil en existe bien dautres comme lui !

Et chaque fois, un doigt sélevait vers le ciel, vers les étoiles, en hommage à celui qui, envers et contre tout, fut un vrai père.

Le seul.

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