Olga préparait son lecsó quand son mari est rentré du travail. – Je suis là ! – lança Serge en entrant dans la cuisine… et il s’arrêta net.

Claire finissait de mettre en bocaux sa ratatouille maison lorsque son compagnon est rentré du boulot.
Je suis rentré, a-t-on entendu la voix de Marc, qui est passé par la cuisine avant de sarrêter net.
Et ça, cest quoi ?
Comment ça, quoi ? Tu vois bien, je prépare la ratatouille. Tu en avais envie, non ? répondit Claire en souriant.
Je te demande, cest quoi, tout ça ? dit-il en balayant la cuisine du regard.
De quoi tu parles, mon chéri ? Tu peux mexpliquer ? sétonna-t-elle.
Fais pas semblant. Tu sais très bien ce que je veux dire, lança-t-il dun ton beaucoup moins calme.

Claire le fixa, sans comprendre.
La cuisine et la salle à manger étaient dans un état

Claire, tu es de retour ? Je suis tellement content de te voir ! souffla Marc avec un brin despoir dans la voix quand sa compagne passa la porte.

Non, je ne fais que venir récupérer mes affaires restantes. Je tai déjà dit, entre nous, cest fini.

Mais comment ça ? Je taime pourtant ! Jai pas envie de te perdre. Tu mas tellement manqué ces derniers jours !

Cest quune semaine plus tôt, il sétait produit limpensable entre eux, ce qui ne doit jamais arriver ni dans un couple marié, ni entre deux personnes vivant sous le même toit. Une grosse dispute. Et Marc avait dépassé les bornes.

La querelle avait démarré justement ce jour-là, parce quil était rentré et, à ses yeux, la cuisine était un vrai champ de bataille.

Claire était plongée dans ses conserves. Partout : saladiers, assiettes, bocaux. Sur la plaque, une grosse marmite tachée de sauce tomate débordait de son couvercle. Dans tous les coins de la cuisine, des soucoupes de gousses dail, de poivrons coupés et quelques courgettes attendaient.

Debout au plan de travail, Claire débitait les poivrons, comme si tout était normal.

Ils vivaient ensemble depuis quatre mois. Avant cela, Marc avait passé des années seul. Pour Claire, il avait accepté de rompre avec sa tranquillité et retenter sa chance, sans mesurer tous les détails.

Ils avaient tous deux un peu plus de quarante ans lorsquils sétaient rencontrés. Claire avait une fille adulte, déjà indépendante. Marc avait un garçon de dix ans, de sa précédente union, quil voyait rarement, car la mère était partie vivre à Lyon.

Quoi de mieux, pensait-on, que de trouver quelquun avec qui on se sente aussi bien quen solo ?

Au début, Claire pensait que Marc était lhomme idéal. Elle avait laissé son petit appartement en location pour venir vivre avec lui quand il lui avait proposé.

Elle voulait être une bonne compagne. Elle croyait avoir trouvé le partenaire avec qui elle pourrait être heureuse et peut-être, qui sait, affronter la vieillesse à deux même si ce temps nétait pas encore pour tout de suite.

Les premiers mois, elle vivait sur un petit nuage. Elle régalait son homme de mille saveurs, cuisinant parfois en puisant dans ses dernières forces. Elle sétonnait elle-même davoir autant dénergie.

Cétait sûrement de lamour. Quoi dautre ?

Les mois ont passé et Marc a commencé à changer. Il revenait du travail grognon, voire franchement irritable, râlant chaque soir pour une broutille. Un jour, la tasse à thé pas lavée dans linstant. Le lendemain, le sol pas assez propre. Ou bien le lit mal fait.

Franchement, quest-ce que ça change ? La tasse, la serpillière, le drap ? Quelle importance, avec une maison propre, le dîner chaud prêt sur la table et la personne quon aime à côté ?

Claire travaillait elle aussi. Elle rentrait une heure plus tôt que « son homme », et pourtant elle arrivait à tout gérer. Repas, ménage, vaisselle, linge.

Au début, elle ne relevait pas ses critiques récurrentes, mais peu à peu, elles lont blessée.

Elle gardait tout pour elle. Elle pensait que ça finirait par passer, quaprès une mauvaise période, il irait mieux, et tout irait bien. Elle attendait.

Elle faisait ses conserves depuis toujours, mais essayait den finir avant que Marc ne rentre. Il passait souvent ses week-ends au garage chez sa sœur avec son beau-frère, à réparer sa bagnole.

Ce jour-là, il avait dit vouloir partir là-bas puis était rentré à limproviste. Il était tombé sur le foutoir que Claire comptait transformer très vite en pots bien alignés de ratatouille, enveloppés dans une couverture.

Elle ne comprenait pas pourquoi son désordre provoquait une telle réaction chez Marc. Comment préserver une cuisine impeccable en préparant des conserves ? Impossible !

Marc, jaurai fini de ranger dans un quart dheure

Bien sûr ! Comme si je ne te connaissais pas ! Tu vas tout laisser dans cet état, sagaça-t-il.

As-tu déjà vu la cuisine sale après que jaie cuisiné ? Pourquoi tu fais toute une histoire ?

Parce quil fait une chaleur infernale ici, ça sent la ratatouille partout !

Reste dans le salon devant la télé, alors !

Jai faim ! Y’a quoi à manger pour moi ?

Je te réchauffe le plat, daccord ? Laisse-moi juste finir, sil te plaît.

Tu vas me resservir quoi, encore ? Les pâtes et steak haché que je mange depuis trois jours ?

Ce nest pas la fin du monde. Je ne peux pas tout faire en même temps. Et cest toi qui mas demandé la ratatouille, non ? Jai couru deux fois à lépicerie et jai porté tous ces sacs. Jen peux plus, il fait une chaleur pas possible ici, et toi tu ne fais que râler, sans raison !

Ne me prends pas sur ce ton ! sénerva Marc.

Mais cest toi qui mengueules ; je veux juste te calmer ! Ça suffit maintenant !

Jen ai marre de tout ça !

Et là, Claire a craqué.

Tu es lassé de quoi, exactement ? De rentrer chez toi et manger un plat chaud ? De dormir dans des draps propres ? Que je taccueille avec le sourire ? Que je ne dise jamais un mot méchant, même quand tu es injuste ? Ou cest déjà moi qui tagace, tout simplement ? Dis-le !

Oui, cest toi qui me fatigues ! Jai plus besoin de tes dîners, ni de ta lessive, et ni de ta ratatouille !

Sais-tu quoi ? Tu ménerves beaucoup aussi ! Toujours négatif, à te plaindre de tout ! Tu veux de lordre, mais tu laisses traîner tes affaires partout ! Tu ne fais jamais ta vaisselle, et tu me reproches mon « désordre » alors que je cuisine pour toi. Quand je tai demandé de memmener au marché, tu as préféré aider ton pote Philippe ! Cest insupportable !

Marc navait que très peu destime de la critique, ou peut-être les paroles de Claire le heurtaient davantage encore. Il na pas su se retenir elle ne sy attendait pas.

Claire voulut répondre, mais finit par se raviser. Elle comprit quelle nen aurait pas la force. Elle préféra renoncer.

Entre nous, cest fini, Marc, dit-elle avant de quitter la cuisine, la voix brisée.

Claire commença à rassembler ses affaires, les mains tremblantes. Ce quelle a pu, elle le fourra dans deux valises, enfila en vitesse un jean et sortit de lappartement.

Marc resta là sans même tenter de sexcuser ou de la rattraper.

Cette nuit-là, elle dormit chez une amie, puis dès le lendemain, loua un nouveau logement et déménagea.

Il lui fallut dépenser une bonne somme loyer, frais dagence, acheter quelques trucs indispensables pour ce nouvel appartement.

Elle nimagina pas une seconde revenir chez Marc. En tout cas pas les trois premiers jours. Puis la tristesse gagna son cœur. Elle repensait à leur dispute, à toutes les paroles échangées. Ils étaient tous les deux responsables.

Bien sûr, elle savait quon ne doit pas tout pardonner, mais la peine restait vive.

Marc ne chercha jamais à la joindre. Juste, le soir où elle était partie, il lui avait envoyé un texto :

Et je fais quoi avec la ratatouille ?

Fais ce que tu veux, franchement, je men fiche ! avait-elle répondu sur le coup.

Son petit cœur saignait pour sa ratatouille à laquelle elle avait consacré temps, argent et énergie. Une petite demi-heure encore, et tout aurait été prêt tout avait si mal tourné.

En réalité, Claire osa à peine savouer quelle attendait, quelle espérait. Que Marc comprenne son erreur, puis vienne sexcuser ou au moins lappelle. Mais il nen fit rien.

Une semaine passa. Elle shabituait un peu à sa nouvelle solitude. Il fallait tout de même récupérer les quelques affaires oubliées chez Marc, et rendre les clés.

Elle aurait pu passer quand il était absent, mais préféra le prévenir à lavance par SMS.

Marc ouvrit la porte, mine déconfite, le visage plein de regrets mais étrangement, ça ne lui toucha pas le cœur. Pas comme elle laurait voulu. Quelque part, il y avait ce poids lancinant, mais impossible de le laisser voir.

Il disait quil laimait, quil ne voulait pas la perdre, mais ses actes ne suivaient pas ses paroles.

Car enfin, quand on aime, on fait plus que rien. Il aurait pu chercher à la revoir, ou au moins prendre son téléphone.

Non, Claire savait quil ne fallait plus croire ses belles paroles. Il lavait fait une fois, il recommencerait.

Arrête de te mentir, Marc ! Si tu maimais vraiment, tu te serais remué, tu aurais fait plus quattendre un miracle !

Je ten prie je ten prie, excuse-moi ! Je sais pas ce qui ma pris ce jour-là ! Je men veux tellement !

Vis avec ça. Je viens juste chercher mes affaires.

Elle lignora, prit les sacs apportés exprès et rassembla ce qui traînait : shampoing, crème, son thé préféré que Marc ne buvait jamais, la tasse rose offerte par sa fille deux ans plus tôt, le plaid en laine, cadeau de sa sœur pour son anniversaire.

Les sacs remplis, elle les posa dans lentrée, prête à les emporter dans sa nouvelle vie.

Marc ne pouvait sempêcher de la suivre, bredouillant des excuses qui ne servaient plus à rien.

Une semaine de silence avait suffi à tout comprendre. Sil avait encore des sentiments, il aurait au moins cherché le dialogue.

Une fois toutes ses affaires prêtes, elle appela un taxi. Marc tenta de la retenir dans lentrée :

Je ten supplie, ne pars pas. Sans toi, je ne suis rien.

Avec toi, cest moi qui ne suis plus rien, répondit-elle calmement, le repoussant doucement pour ouvrir la porte.

Claire sen alla. Il resta devant, à se demander ce qu’il avait bien pu rater, sans jamais comprendre, puisquils ne se reparlèrent jamais, alors quautrefois ils se chuchotaient tant de tendresse.

Dans le taxi, elle regardait la ville défiler. Lautomne était là, et dans son cœur aussi. Soudain, elle se souvint que cétait sa saison préférée, et que, dans deux semaines, ce serait son anniversaire.

Tout ira bien, murmura-t-elle pour elle-même, dans un léger sourire. Oui, tout ira bien.

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