Fils unique, notre étonnement fut grand lorsquil annonça vouloir se marier à peine vingt-deux ans ! Pourtant, avec mon époux, nous avons décidé de ne pas nous y opposer. Après tout, nous-mêmes nous étions mariés jeunes : lui venait tout juste de fêter ses vingt-deux ans et moi, jen avais dix-neuf. Cest ainsi que sécrit la destinée. Dailleurs, la fiancée plaisait bien à la famille. Blandine, quelle sappelait, était dans la même promotion que notre fils à luniversité de Strasbourg.
Lorsque nous avons compris que tout était décidé, toute la maison entra dans une atmosphère de fébrilité, se jetant dans les préparatifs. Nous avions convenu, puisque Lucien demeurait notre unique enfant, de lui offrir un vrai mariage à la française.
Tout naturellement, mon mari et moi nous sommes rendus chez les parents de Blandine, notre future belle-fille, dans lidée de faire connaissance autour dun bon repas. De la jeune fille, nous ne savions pas grand-chose ; juste quelques bribes glanées lors de rencontres rapides avec Lucien. Elle disait habiter un petit village, non loin de la ville. Nous avons pris rendez-vous, prévenus bien sûr les futurs beaux-parents, et sommes partis un dimanche matin en voiture, avec un bouquet pour la maman de Blandine et une tarte aux mirabelles cuite par mes soins.
Dès le portail, nous fûmes happés par la sérénité du lieu : une cour impeccable, un air presque irréel de propreté qui donnait à tout cela un parfum dautrefois. La maison, ancienne mais dune netteté éclatante, vibrait dune douceur étrange. Sur le seuil, nous a accueillis Françoise, la mère de Blandine, femme au sourire lumineux et regard doux. Elle nous a menés à table, où trônaient des délices : quiches, tartes, plateau de fromages et bouteilles discrètes de vin dAlsace. Tout respirait la préparation minutieuse, lenvie de bien recevoir.
La discussion allait bon train quand la réalité sest invitée. Françoise nous a exposé avec franchise sa situation : impossible pour elle de financer des noces, hélas. Un silence gêné sest abattu. Blandine, les joues pâles, triturait sa serviette. Lucien semblait déçu, mais ce nétait pas tant pour lui : il savait combien Blandine rêvait de cette fête. Mon mari et moi, après nous être consultés du regard, avons décidé doffrir le mariage. Nous avons juré à Lucien de le prendre intégralement à nos frais. Cest la vie qui en décidera pour la suite, cest tout
Nous avons rassuré Françoise : quelle invite ses proches, sans inquiétude. Les invités ne viennent jamais les mains vides ; les enveloppes glissées ce jour-là serviraient à couvrir les repas, selon la coutume. Si Françoise a longtemps hésité, tournant le problème dans son esprit, nous avons réussi à lui faire accepter daccompagner la jeunesse de ses enfants.
La veille du mariage, un mercredi gris, on a frappé à notre porte. Sur le palier, il y avait Françoise, visiblement troublée, venue seule. Elle a longuement cherché ses mots avant de sortir un petit carton blanc de son sac. Dedans, des billets, tout juste retirés à la banque. Elle navait pas supporté lidée que nous payions tout ; elle avait contracté un crédit. Nous avons insisté pour quelle rende cet argent à la banque, refusant quelle sendette pour la fête. Nous savions sa vie simple, presque austère, à la campagne. Mais elle ne voulait rien entendre : sa décision était prise.
Le mariage fut somptueux, aussi lumineux quun songe : rubans, rires, musiciens, éclats de lumière sur les nappes, danses éperdues. Lucien et Blandine rayonnaient. Et, sur la piste, quelque chose détrange flotta : Françoise, tout à coup métamorphosée, élégante, cheveux relevés, souriante dun air nouveau. Elle paraissait rajeunie, presque irréelle, comme sortie dun vieux film. Mon mari et moi nétions pas les seuls à le remarquer. Dans la foule, il y avait Paul, le frère aîné de mon mari. Divorcé, la quarantaine bien entamée, il travaillait depuis des années à Lyon, mais il était venu spécialement pour la cérémonie.
Tout le soir, Paul ne quitta pas Françoise des yeux et, bien sûr, jai compris Le dimanche suivant, nous voilà de nouveau en route pour le village, mais cette fois pour la demander en mariage ! Le temps semblant se tordre comme dans un rêve, ils se sont fiancés puis mariés en un éclair. Bientôt, Paul a emmené Françoise avec lui à Lyon, où elle sest trouvée une nouvelle vie. Ma belle-sœur est ainsi devenue ma vraie sœur. Elle est une femme rare, sensible, dont le bonheur désormais mémeut chaque fois que jy repense, comme à létrange douceur dun rêve quon se raconte au réveil.