Monsieur Marcel, encore en train de courir derrière le bus ! lança le chauffeur dans sa voix bonhomme un brin réprobatrice. Cest déjà la troisième fois cette semaine que vous nous faites le coup.
Un vieil homme, manteau froissé sur le dos, haletait en sagrippant à la barre. Ses cheveux blancs étaient en bataille, ses lunettes glissaient au bout de son nez.
Excusez-moi, Luc souffla-t-il, tirant de sa poche quelques euros chiffonnés. Ma montre doit retarder. Ou bien, cest moi qui perds le nord
Luc Lefevre, la quarantaine, le visage tanné par des années de conduite, était le chauffeur attitré du bus de la ligne 13 à Lyon. Après deux décennies au volant, il reconnaissait beaucoup de ses passagers, mais ce vieux monsieur était particulier : poli, discret, assis toujours à la même place à la même heure.
Allez, entrez, cest rien. Vous allez où aujourdhui ?
Au cimetière, comme dhabitude.
Le bus redémarra. Monsieur Marcel Trouillet sinstalla à son siège habituel troisième rang côté fenêtre une vielle sacoche plastique sur les genoux.
Peu de monde ce matin de semaine. Deux étudiantes bavardaient au fond, un homme en costume fixait son portable. La vie ordinaire.
Dites-moi, Monsieur Marcel, fit Luc en jetant un œil dans le rétro, tous les jours au cimetière, cest pas trop fatiguant ?
Où voulez-vous que jaille ? répondit le retraité en regardant défiler la ville. Ma femme y est ça fait un an et demi. Jai promis : chaque jour, je viens.
Le cœur de Luc se serra. Lui, il adorait sa Claire, il nimaginait pas
Cest loin de chez vous ?
Non, en bus cest trente minutes. À pied ce serait impensable, mes jambes ne suivent plus. Et la retraite suffit tout juste pour le ticket.
Les semaines passaient. Monsieur Marcel était fidèle au rendez-vous matinal, et Luc sétait habitué à sa présence, finissant par lattendre. Quand il voyait que le vieux monsieur était en retard, il traînait exprès de quelques minutes au terminus.
Ne mattendez pas, vous savez, lui dit un jour Monsieur Marcel, comprenant quon lavait attendu. Un horaire, cest un horaire.
Oh, ça nest rien, quelques minutes de plus ou de moins.
Puis un matin, pas de Marcel. Luc espéra un retard, mais il ne vint pas. Ni le lendemain, ni le surlendemain.
Dis donc, glissa-t-il à la contrôleuse, Madame Dupuis, tu as vu le vieux monsieur qui va au cimetière ? Pas aperçu cette semaine…
Mystère, soupira la femme peut-être quil est malade, ou un proche la rejoint, qui sait
Mais Luc sinquiétait. Marcel lui manquait, son petit « merci » en descendant, son sourire triste.
Au bout dune semaine, Luc ne tint plus : il profita de sa pause pour aller jusquau cimetière de la Croix-Rousse, terminus du bus.
Excusez-moi, demanda-t-il à la gardienne à lentrée, il y a un monsieur âgé, Marcel Trouillet, il passait chaque jour, toujours avec un sac plastique Vous lavez vu récemment ?
Bien sûr que je le connaissais ! sexclama-t-elle. Tous les jours il venait voir sa femme. Mais cela fait une semaine quon ne le voit plus.
Il ne serait pas tombé malade ?
Peut-être bien Un jour il ma donné son adresse : 15 rue des Fleurs. Vous le connaissez bien ?
Je suis son chauffeur de bus. Je le ramenais ici chaque matin.
15 rue des Fleurs. Un immeuble décrépi du quartier ancien, peinture écaillée sur la porte. Luc grimpa au deuxième étage, frappa aux premières portes venues.
Un quinquagénaire bourru ouvrit.
Cest pour qui ?
Je cherche Monsieur Marcel Trouillet. Je conduis son bus tous les jours, et là, plus rien
Ah, le vieux du douzième ! sadoucit le voisin. Il est à lhôpital, on la emmené la semaine dernière, un AVC.
Le cœur de Luc chavira.
Et où donc ?
À lhôpital Edouard-Herriot, ça irrésistait au début, mais il reprend un peu de vigueur parait-il.
Ce soir-là, Luc traça jusquà lhôpital. Il interrogea la secrétaire de nuit.
Monsieur Trouillet ? Oui, il est ici. Vous êtes de la famille ?
Un ami, on va dire
Chambre 6. Il est encore fatigué, soyez bref.
Monsieur Marcel était allongé côté fenêtre, pâle mais conscient. Quand il vit Luc, il hésita, incrédule, puis ses yeux sécarquillèrent.
Luc ? Cest bien vous ? Mais comment ?
Je me faisais du souci, répondit Luc en posant un sachet de fruits sur la table. Depuis une semaine, je ne vous voyais plus monter dans mon bus
Vous vous êtes inquiété pour moi ? la voix brisée par lémotion, avec une larme au coin de lœil. Mais moi, je suis personne
Vous plaisantez ? Mon passager préféré ! Je me suis tellement habitué à vos trajets matinaux.
Monsieur Marcel fixa le plafond, mutique.
Et le cimetière déjà dix jours que je ny ai pas mis les pieds. Une première en un an et demi. Jai manqué à ma promesse
Allons, elle comprendra. Être malade ce nest pas rien.
Vous croyez ? murmura-t-il. Chaque jour, je lui racontais tout, la pluie, les nouvelles ; et là, elle est seule
Luc sentit lélan. Il sut ce quil ferait.
Si vous voulez, jirai pour vous demain. Dire à votre femme que vous êtes à lhôpital, que vous allez revenir bientôt
Le vieux leva les yeux, mêlant méfiance et espoir.
Vous feriez ça ? pour la femme dun autre ?
Mais vous nêtes pas un étranger ! balaya Luc. Cela fait un an et demi quon partage nos matins. Cest plus quun voisin.
Le dimanche, Luc alla au cimetière. Il trouva la tombe, sur la pierre la photographie dune femme aux yeux doux : « Élise Trouillet, 1952-2024 ».
Un peu gêné, il la salua dune voix mal assurée :
Bonjour, Madame Élise. Je suis Luc, le chauffeur de bus. Votre époux venait tous les jours Mais maintenant il est à lhôpital. Il vous aime fort, il viendra dès quil le pourra
Il ajouta quelques mots spontanés, parla de Marcel, de sa fidélité, de son amour infini se sentit ridicule, mais quelque chose en lui savait quil faisait juste.
A lhôpital, il retrouva Monsieur Marcel plus coloré, buvant son thé.
Jy suis allé. Jai tout dit, tel que vous vouliez.
Alors comment cétait ? voix tremblante.
Tout va bien. Quelquun a déposé des fleurs fraîches, la tombe est propre et bien entretenue. Elle attend votre retour.
Monsieur Marcel ferma les yeux, deux larmes lentes roulant sur ses joues ridées.
Merci, mon garçon. Merci
Deux semaines plus tard, il était de retour chez lui. Luc lattendit à lhôpital et le raccompagna au 15 rue des Fleurs.
On se revoit demain matin ?
Évidemment. Huit heures, comme toujours.
Et ainsi, tout recommença. Ce nétait plus seulement un passager et son chauffeur : il y avait plus, un lien né de lattention et du partage.
Vous savez, Monsieur Marcel, confia Luc un jour si vous le voulez, le week-end je vous amène en voiture, pas besoin de bus. Jai ma Peugeot et cest de bon cœur.
Mais voyons ce nest pas la peine
Si, vraiment. Ma femme dit : « Quand on a affaire à un homme de cette trempe, il faut aider. »
Dès lors, en semaine cétait le bus, le week-end, cétait Luc qui conduisait le vieil homme au cimetière, parfois avec son épouse Pauline. Une amitié simple, mais sincère.
Un soir, Luc raconta à Pauline :
Tu sais, avant je croyais conduire, remplir un planning, transporter du monde Mais, en vérité, chaque personne dans mon bus, cest une vie, toute une histoire.
Tu as bien raison, approuva Pauline. Heureusement que tu ten es soucié.
Et un jour, Monsieur Marcel leur confia :
Après la mort dÉlise, je croyais que tout était fini. À quoi bon ? Mais finalement, il reste des gens qui se soucient. Et cela, cest immense.
***
Ce jour-là, jai compris : la grandeur se niche souvent dans les gestes simples. Les inconnus ne sont parfois que des amis qui nous attendent sur la route de la vie.