Je me souviens de ce jour comme si cétait hier. Mon mari, Antoine, et moi venions de quitter notre appartement à Lyon pour nous installer dans la campagne bourguignonne. Nous avions fait cadeau de notre logement à notre fils unique, Mathieu, et choisi de recommencer une vie loin de la ville. Mais très vite, la réalité sest dévoilée sous un nouveau jour : Mathieu ne vivait plus dans lappartement familial. Il était parti sinstaller chez sa belle-mère, et il avait mis notre appartement en location, sans même nous en parler.
Antoine et moi nous sommes mariés à 23 ans. Jétais déjà enceinte, ce que certains, chez mes parents à Dijon, nacceptaient quà demi-mot. Nous avions grandi sans richesses, sans héritage, ni contacts influents : tout ce que nous avons construit, nous lavons fait par notre travail. Diplômés de la faculté déducation, nous sommes devenus enseignants. Sitôt les études terminées, la vie adulte a frappé à la porte. Faute de moyens, et à peine née, notre fille du moins, cest ainsi que nous lappelions, avant que notre fils naisse, à la surprise générale a été biberonnée. Le stress, la fatigue mont privée de mon lait. À onze mois, Mathieu est entré à la crèche, comme la plupart des enfants dont les parents travaillent dur. Lapprentissage de lautonomie, la solitude aussi, tout cela est arrivé si tôt pour lui.
Nous avons dabord habité un studio modeste au cœur de Lyon, puis, après des années de privations, nous sommes parvenus à acheter un deux-pièces. Mais nous étions des campagnards dans lâme, alors nous avons acquis, grâce à dinlassables économies, un terrain en Côte-dOr. Antoine a bâti une petite maison en pierre, patiemment, pierre après pierre. Nous avons installé un poêle, nivelé la terre, choisi avec soin chaque meuble, savouré enfin la sensation du foyer.
À 46 ans, le bonheur sannonçait comme un printemps inattendu, une période qui aurait dû ne plus appartenir quà nous. Mais le destin ou lhéritage familial sen est mêlé. À 23 ans, Mathieu, notre fils, annonce son mariage. Sa fiancée, Élodie, venait dun univers différent : parents notaires, famille aisée de la région parisienne, villa à Saint-Cloud et voiture allemande dans le garage. Avec Mathieu, elle avait fréquenté lécole de droit, et leurs ambitions navaient rien de modeste. Rapidement, tout le cérémonial sest imposé : le restaurant luxueux à la Croix-Rousse, la limousine, le voyage de noces à lîle Maurice, un appartement qui devait être à eux seuls.
Depuis la naissance de Mathieu, je portais en moi le regret de lui avoir volé une part denfance. Il a grandi sans cousins proches, loin de ses grands-parents, sans les repères quoffre une famille soudée. Antoine et moi avons compensé notre absence par la générosité matérielle : jouets sophistiqués, vêtements de marque, des cours particuliers et même une petite Peugeot pour ses 18 ans.
Pour son mariage, cest sans hésiter que nous avons vidé nos économies. Nous lui avons offert cet appartement, pour quil ne connaisse pas nos privations. Les parents dÉlodie, eux, se sont surpassés en cadeaux manteaux de fourrure, bijoux dorfèvre, meubles dépoque pour leur logement. Chez eux, le faste était une seconde nature.
Au fil du temps, Mathieu sest éloigné de nous. Il ne venait à la maison quune fois par mois, puis plus du tout. Cest un voisin du marché couvert de Beaune qui, un matin dautomne, a tout dévoilé par hasard : « Votre fils ne vit plus dans lappartement depuis des mois », nous a-t-il confié, « il la mis en location ». Le choc fut terrible. Antoine a pâli. Jai ravalé mes larmes et composé le numéro de notre fils. Sa voix, au bout du fil, fut glaciale. « Quest-ce que vous vouliez ? Vous nous avez donné cet appartement, alors il nous appartient. De toute façon, vous navez jamais eu dargent. Jai toujours été celui de trop, celui qui ne mérite rien. Vous auriez voulu mempêcher de vivre mieux que vous. » Sa colère tombait comme une sentence.
Antoine et moi ne pouvions pas accepter tant dinjustice. Nous avons consulté un avocat à Dijon. Il nous a expliqué que, nayant rien officialisé devant notaire, la donation nétait pas valable : légalement, lappartement nous appartenait encore.
Nous navons pas poursuivi Mathieu en justice. Nous avons simplement expliqué la situation aux locataires, des gens tout à fait dignes. Ils sont partis sans histoire, après avoir eu le temps de trouver un autre logement. Nous sommes donc revenus dans notre ancien appartement, lâme blessée et la rancœur au ventre. Depuis, aucune nouvelle de Mathieu. Le temps effacera-t-il lamertume ? Peut-être. Pour linstant, la tristesse lemporte encore sur tout le reste.