Mon mari est parti soudainement. C’est ainsi que j’ai découvert que tous nos biens avaient été transférés à une jeune femme.

On dit quen choisissant pour mari un homme très intelligent, tu tassures fidélité, dévouement et amour véritables. Voilà ce que ma mère et ma grand-mère me répétaient inlassablement, leur air entendu épaissi de la sagesse paysanne. En grandissant, je nai jamais considéré lidée dépouser un homme aux mœurs légères ou aux ambitions douteuses à quoi bon, franchement? Bref, la routine du bon sens à la française!

Cest donc tout naturellement, sur le tard (enfin, tout est relatif), que jai rencontré Philippe par une bande damis communs. Philippe, diplômé dune grande école dingénieurs, un type brillant, méthodique, sûrement capable de résoudre une équation différentielle dans son sommeil.

Moi, je venais du monde des lettres la fac de littérature à Lyon , mais on trouvait aisément de quoi discuter, croyez-moi! Notre complicité était aussi évidente quun rayon de soleil sur les quais de la Seine après la pluie. Rapidement, on a commencé à se voir, à sortir, à refaire le monde autour dun verre de Bordeaux.

Un an plus tard, le voilà qui me demande en mariage. Jai dit « oui » sans hésiter. On sest installé dans mon petit studio que ma grand-mère mavait légué, à Montreuil. Ce coin cosy nous suffisait tant quon restait deux lamour tient chaud, vous me suivez? Mais, avec larrivée de notre fils, puis, à peine un an plus tard, de notre fille, lespace a commencé à manquer. Question argent, ce nétait pas la panacée non plus.

Cest à ce moment-là que Philippe sest lancé dans les affaires. Je moccupais des enfants, jétais son fan club personnel, et je narrêtais pas de lencourager, même quand la tirelire sonnait plutôt creux. Je ne compte plus les fois où on a fini le mois avec les fonds de tiroir pour le dîner. Mais on gardait la foi, convaincus quà force defforts, on finirait par sen sortir.

Et ça a fini par payer : le business a décollé, la vie est devenue plus douce. Nos enfants sont entrés dans les meilleures écoles privées de la région parisienne, puis à luniversité. Javais enfin le temps de madonner à mes passions: la céramique, la lecture et même un peu de yoga, histoire de briller devant mes copines.

Quant à Philippe, il profitait de ses loisirs: week-ends à la pêche sur la Loire avec les copains, escapades à vélo dans la campagne. Rien à redire, il incarnait le soutien familial, et, après tout, il avait bien droit à ses petites libertés. Notre couple fonctionnait à merveille amour, respect, connivence. Tout roulait comme sur des roulettes. Impossible dimaginer que la fête pouvait sarrêter si brusquement.

Et puis, un samedi peu glorieux, Philippe tombe subitement malade. Les pompiers débarquent, sirène hurlante, et lembarquent à lhôpital. Quelques heures plus tard, il disparaît. Comme un colis égaré par La Poste. Et là, cerise sur le clafoutis, je découvre, au beau milieu de mon chagrin, la nouvelle à laquelle je ne mattendais pas du tout: pendant cinq ans, mon génie de mari menait une double vie avec une jolie demoiselle qui aurait presque pu être sa fille. Voilà où passaient certains de ses week-ends et ses escapades Pas mal, lartiste!

Il lui a tout laissé: la boîte, la maison du Perche, la voiture, même la vieille Peugeot 205 qui dormait au garage. Moi et les enfants? Nada. Rien, pas même un coussin déhoussé. La stupeur ma traversée plus que la pluie au mois de novembre à Paris. Comment a-t-il pu nous faire ça, à nous? Savoir que sa famille allait se retrouver, littéralement, sans toit au-dessus de la tête

Franchement, je ne sais pas encore comment je vais men remettre, mais une chose est sûre : la prochaine fois quon me parle du QI pour choisir un mari, jopterai peut-être pour un boulanger qui sent le pain chaud plutôt que pour un prix Nobel qui sent lentourloupe? Jai passé des semaines à errer dans notre minuscule appartement, chaque objet semblant se moquer de mon malheur, les souvenirs suintent des murs. Les enfants, déjà adultes, accusaient le coup à leur manière, entre colère sourde et tentatives malhabiles de me réconforter. Philippe, ce bel esprit, repose maintenant au fond dun cimetière dont le banc, les jours de pluie, ne reçoit plus personne. Sa demoiselle, rapidement envolée au bras dun autre, a bazardé tout lhéritage à la première occasion. Le château de cartes sest effondré, bruyamment, puis le silence.

Alors jai rangé le deuil dans un tiroir. Ma mère, la voix cassée mais tenace, me répétait autrefois que même la pomme la plus dorée peut cacher un ver. À cinquante-trois ans, jai remis mes mains dans la terre, la vraie: quelques pots, une poignée dargile, de la couleur pour apprivoiser la nuit. Jai ouvert un minuscule atelier rue Frochot, organisé des lectures du soir On y vient, on écoute, on façonne, on repart avec plus léger que du pain. Mes enfants passent parfois, ils déposent un baiser, je sens quils me voient à nouveau debout.

On dit quavec un homme intelligent, tu assures ta tranquillité. Peut-être. Mais avec une femme qui décide de vivre, même après le désastre, tu assures ta liberté. Et ce tout simple, secret-là, je le sers chaud à qui vient me voir, entre deux tasses de thé, quelques éclats de rire, et lespoir têtu: le bonheur, cest toujours pour demain, si tu le façonnes de tes propres mains.

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