Oh, arrête un peu, Clémence, fais pas la tête ! On sest juste amenés entre potes pour mater le match, quest-ce que ça change ? Cent ans quon ne sest pas vus, tu sais bien, depuis le lycée ! Plutôt que râler, coupe donc des cornichons, sors la rosette, celle achetée pour la fête ! On a de la bière mais rien à grignoter, cest pas sérieux, La voix de Luc, son mari, tonnait depuis le salon, couvrant les cris de la télé et le brouhaha de trois gaillards pleins de vie.
Clémence se figeait dans lentrée, main crispée sur le trousseau de clefs. Elle venait à peine de passer le pas, rêvant seulement dôter ces escarpins qui, après neuf heures au bureau, lui broyaient les pieds, deffacer le maquillage et de se laisser tomber sur le canapé avec un livre. La journée avait été un enfer : bilan annuel, patronne hystérique, deux heures coincée sur le périph sous une pluie froide et tenace. Elle rentrait chez elle comme on rentre au port, à la recherche dun peu de paix. Et elle se retrouvait soudain propulsée dans une gare, à lheure de pointe.
Lodeur âcre et lourde de bière bon marché, mêlée à celle des sardines séchées, flottait dans lair. Sur son tapis préféré couleur crème, des chaussures masculines semées en vrac pointure quarante-sept, certaines souillées de terre. Une parka était tombée du porte-manteau, traînant au sol, ramassant la poussière comme un oiseau abattu.
Clémence inspira profondément, cherchant à calmer le tremblement de ses mains, puis entra dans le salon. Le tableau : Luc, son mari légitime, affalé en roi dans le fauteuil ; sur le canapé, Régis, Paul et un barbu inconnu, accaparés par le match. Sur la table basse en verre quelle venait de nettoyer avec un produit spécial pour éviter toute trace sentassaient des bouteilles, des sachets de chips et un tas darêtes de poisson sur un bout de journal.
Luc, fit-elle dune voix basse. On avait dit : pas de copains en semaine sans prévenir. Je suis épuisée. Je veux juste un peu de calme.
Luc haussa les épaules, sans détourner le regard de la télévision où vingt-deux millionnaires couraient après un ballon.
Ça commence, les jérémiades ! « Je suis crevée, jai mal à la tête » Allez, Clémence, fais pas la vieille rabat-joie ! Les gars, vous lui dites, vous, quelle sen fait pour rien ?
Madame, on nfait pas de bruit ! lança Régis, dont le « pas de bruit » faisait pourtant trembler tous les murs. Attendez que notre équipe marque, et on vous fera même la danse de la joie ! Venez donc prendre une bière avec nous !
Non merci, répondit Clémence dune voix glaciale, laissant monter en elle une pointe rageuse de détermination. Ce que je veux, cest que ce soit rangé et vidé dici dix minutes.
Ne me fais pas honte devant les copains ! finit par lui lancer Luc, cette fois en se tournant vers elle, les joues rouges de contrariété. Va donc à la cuisine, fais-nous des raviolis ! Les gars crèvent la dalle, faut bien accueillir. Et puis, reste pas plantée là à râler, tu nous casses le rythme.
Clémence le fixa un instant, comme si elle le découvrait. Dix ans de mariage. Dix ans à cultiver le nid, la propreté, les bons petits plats. Elle avait toléré ses longues soirées au garage, les visites de sa mère aux conseils étouffants, ses chaussettes oubliées partout. Mais là, il y eut comme une cassure. Sans doute la goutte de trop : cette façon sèche dordonner « va faire bouillir les raviolis ».
Elle tourna les talons sans un mot.
Là voilà vexée ! lança-t-on derrière elle. Bah, elle reviendra, elle a bon fond.
Dans la chambre, le portefeuille de Luc lattendait sur la commode habitude prise depuis toujours de tout vider de ses poches en rentrant : clefs, monnaie, cartes. Clémence savait quil venait de toucher une jolie prime trimestrielle, celle quils avaient projeté de mettre de côté pour rénover le balcon ou, à défaut, acheter des pneus dhiver.
Son regard fut attiré par la carte bancaire dorée.
Le plan germa en un éclair. Fou, impensable pour lancienne Clémence. Mais cette femme docile nexistait plus ; à sa place, une autre allait réclamer du respect, ou au moins un peu de consolation pour tout ce quelle encaissait.
Elle prit la carte, ouvrit larmoire, attrapa un sac de voyage. Tout était soudain précis, efficace. Vêtements de rechange, sa nuisette en soie que Luc jugeait toujours « glissante et inutile », chargeur, trousse de maquillage.
Du salon, une clameur monta : « But ! »
Clémence enfila un trench, chaussa ses bottes plates. À son reflet, elle souffla, amère : « Des raviolis, hein ? Tu vas les avoir, tes raviolis »
Elle quitta lappartement sans bruit. Personne ne releva le claquement de la porte : la voix du commentateur engloutissait tout.
Il pleuvotait, lair était piquant dhumidité, mais Clémence eut soudain chaud. Ladrénaline battait à ses tempes. Elle appela un taxi catégorie « Confort Plus ». Non soffrir le luxe dun coup, elle choisit « Affaires ».
Cinq minutes plus tard, une berline Mercedes la déposait devant lHôtel Majesté le plus prestigieux de la ville, cinq étoiles, portiers en uniformes. Elle passait souvent devant, rêvant sous les lumières, sans imaginer y entrer un jour en cliente.
Bonsoir, madame, où vous emmène-t-on ? questionna le chauffeur, galant.
Hôtel Majesté, merci, répondit-elle, le menton haut.
Son portable vibra dans le sac. Luc, sans doute. La pub terminée, la fringale lui rappelait ses devoirs. Clémence coupa la sonnerie. Quil sinquiète, quil devine ou pas.
Dans le hall aux parfums ambrés et aux bouquets frais, sous une avalanche de lumière des lustres, Clémence demanda, posant la carte sur le comptoir :
Je voudrais une suite, sil vous plaît. Avec jacuzzi, si possible, et vue sur la Seine.
Lhôtesse, professionnelle, tapota sur son clavier.
Nous avons une superbe suite Présidentielle au septième étage, petit-déjeuner inclus et accès permanent au spa. Tarif : deux mille cinq cents euros la nuitée. On procède à la réservation ?
Deux mille cinq cents La moitié de son salaire ou un bon tiers de la prime de Luc. Sa conscience, élevée à léconomie, gémit intérieurement, mais elle lui coupa le sifflet.
Parfait, réservez.
Votre pièce didentité, sil vous plaît.
Carte validée, le terminal chanta. Elle imagina le téléphone de Luc, oublié près du bol de chips, recevant à linstant le SMS : « Paiement de 2 500 EUR Hôtel Majesté. »
Le groom lescorta jusquà la suite. À louverture de la porte, Clémence sentit son souffle lui manquer. Ce nétait plus une chambre, mais un palais. Immense lit king-size, draps immaculés, salon élégant, vaste salle de bains emplie de marbre. Et derrière la baie vitrée, Paris la nuit, scintillante.
Seule enfin, elle ôta ses chaussures et marcha sur la moquette douce, puis fouilla le minibar. La demi-bouteille de champagne coûtait le prix de tout ce que sirotaient son mari et sa bande.
Et alors ? murmurait-elle On na quune vie.
Elle se coula dans un fauteuil, remplit une flûte, alluma son portable. Quinze appels manqués. Trois messages brefs.
« Tes où ? »
« Prends du mayo si tu passes à Monop »
« Clémence, tes passée où ? On crève la dalle ! »
Aucune once dinquiétude. Juste des réclamations. Clémence savoura une gorgée de champagne, froid, pétillant, enfin tranquille.
Soudain, un autre texto :
« Clémence, jai reçu un SMS bizarre. Paiement de 2 500 euros ! Cest toi qui as fait ce truc ? La carte est plus là. Tu las prise ? Réponds ! »
Voilà. Il captait enfin. Souriant, Clémence appela le room service.
Bonsoir. Je voudrais dîner en chambre, sil vous plaît. Je sais que cest tard, mais je meurs de faim. Une salade de homard, un steak à point et un Paris-Brest. Avec une bonne bouteille de Bordeaux. Oui, notez tout sur la chambre.
Elle partit préparer un bain mousseux, parsema de sels odorants la baignoire. Le téléphone sagitait sous une nouvelle salve dappels. Cette fois, elle décrocha, seulement installée dans leau parfumée et brûlante.
Allô ?
Clémence, tes folle ou quoi ?! Luc hurlait, étrangement en sourdine ; ses amis devaient capter quun orage venait. Où tes ? Pourquoi ce paiement ? Deux mille cinq cents euros ! Tas acheté un manteau de fourrure au beau milieu de la nuit ou quoi ?
Non, mon cher, jai acheté la paix et le respect. Je suis à lhôtel.
Quel hôtel ?! Pourquoi ?!
Parce que chez moi, ça sent la marée et la bière tiède, et que javais demandé pas de copains ce soir. Tu mas envoyée faire tes raviolis au lieu découter ma fatigue. Là, ce soir, jai choisi le steak et la détente.
Tas bu ou quoi ? Rentre tout de suite ! Cest pour le balcon, cet argent !
Le balcon attendra. Mes nerfs, non. Dailleurs, attends-toi à une autre notif pour le dîner. Environ sept cents euros, pas davantage.
Sept cents pour un dîner ?! Mais on a des raviolis surgelés au congèl !
Bon appétit, Luc. Fais réchauffer avec Régis ou Paul. Les copains doivent savoir rendre service en cas de besoin, non ?
Arrête ta crise, reviens ! Ils vont partir, cest fini, je range tout !
Ah oui ? Lodeur part aussi ? La vaisselle se lave toute seule ? Non, Luc. Jai payé la suite pour la nuit. Je compte en profiter. Demain matin, spa et massage. On dit que la maison excelle.
Massage ?! Encore ?! Tu massassines ! Reviens ou cest la liquidation du foyer, là ! Je jure que jai compris, je répare tout !
Eh bien, profite-en. Je rentre demain pour déjeuner. Si tu temportes, je réserve une nuit de plus. Jai la carte, au cas où.
Elle raccrocha et coupa toute connexion.
Un coup discret à la porte, le serveur apporta sur une table nappée le festin : couverts dargent, bouquet odorant, viande juteuse, dessert exquis. Clémence, emmitouflée dans un peignoir douillet, dégustait ce repas digne dune reine en contemplant les lumières de la ville.
Pour la première fois depuis longtemps, elle ne se sentait plus domestique, ni rouage du quotidien. Elle était une Femme unique, précieuse, chérie. Même si elle devait se laccorder à elle-même, au prix dun emprunt sur le budget familial.
La nuit se révéla somptueuse. Pas un ronflement, pas de couette tirée, un matelas moelleux comme un nuage. Au matin, réveillée par une douce lueur filtrant derrière les rideaux, Clémence sétira, lâme légère.
Elle descendit tester la piscine, le hammam, le SPA. Une masseuse déterminée lui malaxa les épaules, répétant : « Vous êtes tendue, chérie, il faut vous ménager ! »
Je compte bien, sourit Clémence.
Deux heures sonnaient quand elle quitta lhôtel. Sur son téléphone, une pluie de messages et, tout à la fin, un de Luc : « Jai tout rangé. Je tattends. On doit parler. »
De retour chez elle, taxi « Confort Plus » encore autant finir la parenthèse en beauté.
La clé tourna dans la serrure. Lappartement exhalait la javel, le citron, et un fond de nervosité masculine.
Luc trônait à la cuisine, une tasse de thé refroidie devant lui. Lappartement brillait : le tapis ressuscité, le sol reflétant la lumière, la vaisselle propre, même la cuisinière reluisait.
À son apparition, Luc bondit.
Tu reviens, souffla-t-il. Clémence, tas pété un plomb Tu sais combien tu viens de flinguer ?
Clémence posa son sac, sortit la carte de la poche, la laissa tomber sur la table.
Je sais. Trois mille huit cent quarante-cinq euros. Cest le prix de ma tranquillité, et ta leçon.
Luc se prit la tête entre les mains.
Trois mille huit cent pour une nuit ! Clémence, tu réalises ? On aurait pu refaire la salle de bains !
Réfléchis plutôt à combien aurait coûté, en dix ans, une femme de ménage, un chef et un psychologue. Tu tes habitué à ce que je sois arrangeante, silencieuse, prévenante. Mon « non » ne comptait plus. Hier, tu as prouvé combien peu timportaient mes besoins. Tu as amené tout le quartier à la maison, sans mécouter, mas reléguée au rang de domestique.
Luc voulut protester, stoppa net.
Je ils sont venus comme ça, je pouvais pas refuser
Tu nas pas de bouche pour dire non ? Ou tes potes valent plus que ta femme ? Clémence murmurait, chaque mot comme un couperet. Voilà, Luc. Que ça se reproduise, je pars. Pour de bon. Et crois-moi, le partage te coûtera bien plus cher que trois mille huit cent euros.
Luc se tut. Il fixait la carte, sa femme, la cuisine brillante tout le fruit dune nuit blanche à ressasser sa bêtise. Brusquement, il comprit que Clémence ne plaisantait plus. La Clémence simple, conciliante, avait disparu ; devant lui siégeait une inconnue, superbe et sûre delle.
Bon Marmonna-t-il. Jai pigé. Jai déconné. Régis aussi. Je lui ai dit de ne plus mettre les pieds ici.
Parfait, répondit-elle en se levant. Jai faim, il reste des raviolis ? Ou tas tout englouti ?
Luc tressaillit.
Non ! Enfin Jai fait une soupe. Poulet. Oui, du sachet, mais avec des pommes de terre. Tu en veux ?
Clémence retint un sourire. La soupe du commerce, lexploit du siècle.
Va pour la soupe.
Ils dînèrent en silence. Luc jetait des regards inquiets à sa femme. Elle savourait sa soupe, un peu trop salée, songeant que ces trois mille huit cent quarante-cinq euros étaient finalement le meilleur investissement pour leur couple. Il fallait peut-être, pour se faire respecter devenir une femme précieuse. Littéralement.
Le soir, ils regardèrent un film cette fois, Clémence choisit une romance, ce que Luc, dhabitude, traitait de « niaiserie ». Il se rapprocha doucement et la serra dans ses bras.
Clémence
Oui ?
Cétait vraiment bien, lhôtel ?
Oui. Jacuzzi, vue sur la Seine, peignoir douillet
Peut-être quon devrait tu crois quon pourrait y aller ensemble ? Pour notre anniversaire ? Faut quon économise dabord
Clémence posa la tête sur son épaule.
Pourquoi pas. Mais maintenant, garde ta carte bien sur toi. On ne sait jamais, si je veux un steak en pleine nuit.
Luc explosa dun rire nerveux et la serra plus fort.
Non, non, je vais apprendre à les faire moi-même les steaks. Moins cher.
Six mois passèrent. Les invités ne mettaient plus les pieds chez eux quaprès consentement exprès et le week-end seulement. Luc, étonnamment, sétait mis à faire la vaisselle. Leffet « Majesté » et la note salée valaient tous les discours de la terre.
Clémence ouvrit un compte rien quà elle, « Fonds Évasion ». Elle y versait un peu chaque mois. Juste pour savoir quelle pourrait, le moment venu, soffrir une suite avec vue sur Seine. Ce simple savoir réchauffait le cœur mieux quun feu de bois.
Car il arrive, dans un couple, quon doive saimer assez pour se faire respecter. Quitte à devenir, un soir, la femme la plus coûteuse de la rive gauche.