Journal intime 12 mars
Je repense souvent à ce jour où mon beau-père a découvert dans quelles conditions nous vivions.
Jean et moi, nous nous sommes rencontrés lors du mariage de connaissances communes à Lyon. Après avoir quitté le village, j’avais trouvé un emploi et un petit appartement en ville. À vrai dire, jétais sur un petit nuage échapper enfin à la campagne, cétait mon rêve depuis toujours. Les choses entre nous sont allées très vite, à tel point que, un an plus tard, notre fille Camille est née.
Mais tout a basculé soudainement.
Comment se fait-il que notre fille ait les cheveux blonds et les yeux si bleus, alors que nous sommes tous les deux bruns ? a demandé Jean, méfiant.
Chéri, jimagine quelle tient de ton père. Regarde comme ils se ressemblent, ai-je soufflé, essayant de calmer le jeu.
Arrête avec tes bêtises, Lison. Un enfant doit ressembler à ses parents, pas au reste de la famille. Ma mère, elle, pense carrément que ce nest pas ma fille.
Je crois que dès le début, Françoise, ma belle-mère, ne ma jamais acceptée. À ses yeux, je naimais pas suffisamment son fils, et jaurais seulement cherché à fuir le village. Heureusement, Paul, le père de Jean, a toujours été bienveillant. Il est divorcé de Françoise et a refait sa vie, mais il na jamais abandonné Jean.
Des drames familiaux, il y en a eu
Puis, du jour au lendemain, Jean a fait entrer une autre femme dans notre appartement. Il ma demandé de partir sur-le-champ, de faire mes valises. Je navais ni force, ni choix.
Je navais nulle part où aller. Mes propres parents ont refusé de maccueillir avec la petite. Jai appelé mon amie Solène qui, sans hésiter, ma hébergée quelques nuits. Finalement, jai réussi à louer une petite chambre de bonne rue de la Guillotière, à deux pas de la Part-Dieu, avec Camille. Mais rapidement, je me retrouvais sans un sou.
Un jour, alors que je faisais les courses chez Monoprix, quelquun ma interpellée à voix haute :
Lison ! Mais où étiez-vous passées ? Je suis même retourné dans votre village pour vous trouver, sest exclamé Paul, les bras chargés de sacs.
Bonjour Paul Ça me fait du bien de vous voir, ai-je murmuré, émue.
Je sais tout ce qua fait Jean. Ce nest pas tolérable. Lui et sa mère sont semblables Tu habites où maintenant ?
On loue une petite chambre, enfin on essaie de sen sortir.
Daccord. Je dois filer mais, tiens, prends cette enveloppe, cela vous aidera à tenir quinze jours, dit-il en me glissant des billets deuros dans la main.
Un poids sest envolé de mes épaules. Grâce à lui, jai pu acheter quelques courses, du lait et un peu de fromage pour Camille.
Paul na pas tardé à venir voir lui-même comment nous vivions. Il a été bouleversé de voir notre quotidien si précaire : la minuscule chambre au sixième étage, labsence despace, le manque de lumière. Sa femme actuelle napprouvait pas quil simplique autant, mais il ne pouvait nous abandonner. Il a trouvé une solution : il a mis toutes ses économies dans lachat dun petit appartement quil a offert, au nom de Camille, sa petite-fille. Jai voulu refuser un tel cadeau, mais Paul na rien voulu entendre. Ce nétait pas pour moi, disait-il, mais pour Camille.
Un mois plus tard, on emménageait dans notre nouveau chez-nous. Paul est venu plusieurs fois avec des meubles et tout ce quil fallait pour la maison.
Ne te précipite pas pour mettre Camille à la crèche elle a besoin de sa maman. Je vous aiderai comme il faut. Même ma femme commence à sapaiser, elle souhaiterait entendre parler de sa petite-fille.
Je ne vous remercierai jamais assez, Paul.
Allons, Lison, ne pleure pas. Tu seras toujours la bienvenue chez moi. Ta situation va sarranger, tu verras.
Je me sens chanceuse que Camille ait un grand-père aussi merveilleux, même si son père na pas été à la hauteur. Paul a tout donné pour nous sortir de là.
Les années ont passé. Jai refait ma vie, on sest mariées, mais je nai jamais perdu contact avec Paul. Il reste un invité précieux dans notre foyer et nous lui rendons souvent visite. Ma gratitude envers lui ne seffacera jamais.