Jette-le dehors. Jai trouvé sous la neige le chat domestique des voisins, mais sa maîtresse a refusé de le sauver.
Joséphine n’avait jamais franchement détesté le chat des voisins, mais il lavait plutôt laissée perplexe. Ce gros matou tigré, dun culot monstre, avait fini par mettre ses nerfs à rude épreuve, et pas quun peu.
Ceci est lhistoire de limportance de rester humain, même quand les circonstances sentent fort le fromage.
Cet été-là, le chat du voisin, Gustave, sétait mis à considérer le minuscule potager de Joséphine comme son cabinet privé. Elle le surprenait sans arrêt en train de fouiller dans la terre avec lair très occupé dun expert de Bercy qui chercherait des économies. Dès quelle surgissait, il détalait, digne comme un ministre en scooter. Son pavillon à elle était petit mais solide hérité de sa grand-mère, il était fort bien situé non loin dOrléans.
Il suffisait de descendre la rue pour respirer lair de la vraie campagne. Mais une fois revenu à la route nationale, on retrouvait la ville à portée de baguette. Quand sa grand-mère vivait encore, Joséphine adorait venir à la maison de campagne. Et même après son départ, elle y passait presque tous ses week-ends : elle emmenait des copines, faisaient chauffer le sauna, grillaient des saucisses, ramassaient des mûres. En une heure dans le bois, on ressortait de quoi faire une poêlée de cèpes. Lair pur, le silence, les grands espaces le combo parfait pour décrocher du métro-boulot-dodo. Sa cousine Adeline habitait aussi le village, ce qui lui assurait une compagne fidèle dans toutes les bêtises champêtres. Potager, rivière, canoë pas le temps de sennuyer.
Joséphine cultivait un tout petit potager : deux plates-bandes de radis et crudités, et puis un coin à ciboulette. Cétait son petit jardin à la française. Et cest précisément cet espace, pourtant microscopique, que Gustave sacharnait à vandaliser. Exaspérée, elle sen plaignit à Madame Lefort, la maîtresse du chat, une vieille voisine surnommée simplement « Tatie Jeanne ». Celle-ci leva les yeux au ciel avec un soupir : « Eh bien écoute, quest-ce que tu veux que jy fasse ?! Tu nas quà lui balancer une savate si tu lattrapes ! »
Cette philosophie intransigeante avait une explication simple : Gustave était le chat du défunt mari de Tatie Jeanne, feu Monsieur Lefort. Elle-même navait jamais eu d’affection pour les chats, jurant que seuls les chiens méritaient un peu damour. Mais la vie, ou plutôt la mort, lui avait laissé Gustave sur les bras, à défaut dun héritage plus glamour.
Gustave, cependant, navait besoin de personne. Il chassait les mulots comme un chef et, d’après la rumeur, chipait même des truites dans la rivière. Quand il accompagnait feu Monsieur Lefort à la pêche, il était la star du village. Il lui fallait juste un toit et une cheminée où roupiller en évitant la bise du Loire.
Joséphine et Gustave menaient, il faut bien lavouer, une véritable guerre de tranchées. Elle tenta la diplomatie, les caresses, les croquettes premium rien à faire, Gustave snobait tout ce qui lui rappelait la capitale. Il fixait Joséphine de loin, les yeux mi-clos, comme un vieux notaire qui flairerait lembrouille, et ne la laissait jamais sapprocher à moins de cinq mètres.
Un jour, elle le douchât carrément au jet froid du tuyau darrosage. Une autre fois, décidée à ne plus être ridiculisée, elle sortit désherber armée dun sifflet, et fit fuir Gustave entre les rangs de salade comme une arbitre surexcitée. Ensuite, à bout de souffle, elle se roula par terre de rire, se repassant la scène où le chat, dun bond, franchit la clôture, sarrêta, et lui lança le genre de regard que seuls les chats français savent faire : « Franchement, tu manques de classe. » Puis, queue haute, il disparut dans les haies dignement.
Tatie Jeanne observait tous ces sketchs de son jardin, se tenant les côtes de rire. Il faut dire que depuis, son rêve était devenu réalité : devenir enfin une vraie amoureuse des chiens. Sa fille lui avait confié Molly, un minuscule bouledogue français, pour les vacances, ce qui la tenait bien occupée. Pour son potager, Joséphine résolut le problème en amenant trois sacs de copeaux et en les étalant dans le coin le plus envahi par les orties.
Gustave valida ce nouvel espace VIP et fit ses fouilles archéologiques uniquement là-bas. Joséphine souffla, soulagée. Mais elle nétait jamais tranquille : Gustave la surveillait toujours, planqué dans les buissons, perché sur le toit, ou lœil scrutant à travers le grillage comme un agent secret du Renseignement Territorial. Un soir, alors quelle sortait poubelle à la main, elle faillit mourir de peur en croisant deux yeux phosphorescents en pleine nuit. On a dû lentendre crier jusquau clocher. Avec Gustave, Joséphine restait toujours sur ses gardes lanimal avait lart de surgir là où personne ne lattendait.
Elle resta tout lété à la campagne, mais avec la rentrée à la fac, Joséphine ne revint que les week-ends.
Cest là, un matin frisquet, quelle découvrit sur le perron arrière une étrange petite bosse ramenée par la neige. Cétait Gustave. Un énorme chat, engourdi, tout couvert de neige et des stalactites accrochées aux moustaches. Il ne bougea pas, ne releva même pas la queue, seulement un dos rond triste et résigné. Quand Joséphine le débarrassa de la neige, il resta de marbre. Elle le caressa doucement ; Gustave voulu miauler, mais aucun son ne sortit, même pas un souffle de buée.
Joséphine le ramassa et le ramena à lintérieur. Lenroulant dans un plaid, elle dégela ses moustaches, réchauffa ses pattes avec une serviette chaude. Gustave ne protestait pas lénergie manquait. Entouré de bouteilles deau tiède, elle courut chez Tatie Jeanne.
La voisine laccueillit dun ton sec : « Il vit dans la remise, point final. Il a pissé partout, jen peux plus. Et il ne mettra plus jamais une patte dans la maison ! » En fait, depuis que Molly avait débarqué cet été, Gustave sétait mis à harceler la chienne et à marquer chaque recoin. Pour éviter la guerre civile, Tatie Jeanne lavait exilé dans la remise.
Lété, bon il avait survécu sans doute par miracle. Mais lhiver sans chauffage savérait un vrai supplice. Joséphine tenta de faire appel à la compassion de la voisine : après tout, ce chat, il avait été un héros jadis, et là, on lui laissait la galère, la neige et la glace. Mais tout ce quelle reçut, ce fut : « Je te jure, jai mis des croquettes dans sa gamelle, il na quà boire de la neige ! Il va pas mourir de faim quand même. Si ten veux pas, jette-le dehors ! »
De retour au chaud, Joséphine comprit : Gustave nétait pas venu sur son perron par hasard. Il avait passé lété à en découdre, et à la moindre détresse, cest chez la rivale quil était venu chercher secours.
Joséphine entreprit alors dappeler tous ses amis pour caser Gustave, mais personne ne voulait dun matou âgé à laccent de la Beauce. Sa cousine proposa de le déposer dans létable, avec la vache et le cochon certes, mieux que dehors, mais pas d’adoption possible : déjà deux chats chez eux.
Entretemps, Gustave sétait extirpé du plaid, avait fait un tour discret de la pièce, effleuré sa jambe, puis sétait assis pile en face delle. Il la regarda droit dans les yeux tout le poids du destin dans un simple regard de chat. Joséphine soupira et appela sa mère. Celle-ci, dhabitude contre toute forme de vie non humaine dans son appartement, se souvint soudain de la gentillesse de feu Monsieur Lefort, de la façon dont il offrait à chacun une écrevisse ou deux, accompagné du fidèle Gustave. Elle en devint même émue, songeant à la triste destinée du vieux matou, devenu indésirable sur tous les quais.
La solution simposa delle-même.
Après être passée à lépicerie acheter une boîte de transport en plastique, Joséphine y puisa Gustave et le mena en taxi jusque chez elle, à Orléans, pour sa nouvelle vie de chat dappartement.