– Ma fille, comment vas-tu ? Et le petit ? D’ailleurs, tu as déjà choisi un prénom ? – Il n’en a pas, qu’ils lui en donnent un, ses nouveaux parents. Je vais le laisser, maman… Je vais le laisser… Personne ne veut de nous

Ma fille, comment vas-tu? Et le petit garçon, comment il se porte? Dailleurs, tu lui as déjà choisi un prénom?
Il nen a pas, maman. Ce seront ses nouveaux parents qui le prénommeront comme ils voudront. Je vais le laisser Je vais le laisser Personne na besoin de nous, on est seules au monde.

Zoé, dois-je tamener ton bébé pour quil tète?
Non, je lai déjà dit. Je vais signer labandon.

Linfirmière hoche la tête et sort. Zoé se tourne vers le mur et éclate en sanglots. Les autres jeunes mamans dans la chambre échangent un regard, puis reprennent tendrement lallaitement de leurs nourrissons.

Zoé est arrivée à lhôpital au beau milieu de la nuit. Tout sest passé vite. Un petit garçon de trois kilos cinq cents, en pleine santé, beau. Lorsquelle la aperçu, la toute nouvelle maman sest mise à pleurer, mais dune tristesse infinie.

Cest un beau bébé, en pleine forme! Pourquoi tu pleures? Tu espérais sans doute une fille, hein? Ce nest pas grave, tu reviendras pour une fille, une prochaine fois.

Je vais le laisser Je ne le prendrai pas avec moi.

Mais enfin! Pourquoi donc? Ne te précipite pas, tu peux encore réfléchir, cest ton enfant tout de même!

Dans le couloir des visites, Daphné, la voisine de chambre de Zoé, sassoit sur un banc avec son mari. Elle raconte, en riant, comment leur fille retrousse son petit nez de façon amusante. Une femme entre avec un sac et demande à voir Zoé.

Daphné va chercher Zoé et la mène vers sa visiteuse.
Ma fille, tout va bien? Et le petit, alors, comment il va? Tu lui as choisi un prénom?

Pas de prénom. Les nouveaux parents sen occuperont. Je vais le laisser, maman Personne ne veut de nous, on est seules au monde.

Zoé se cache le visage dans les mains et pleure. Daphné, gênée face à cette scène, quitte rapidement son époux pour retourner dans sa chambre.

Tu nes pas seule, ma fille, je suis là. Et Victor, quel idiot Que veux-tu que je dise. Il sest laissé convaincre par sa maîtresse que lenfant nétait pas de lui, que tu lavais trompé, et il sest mis en colère. Il finira bien par revenir, tu verras. Je tai apporté un petit quelque chose, mange, ça taidera à avoir du lait. Tu pourrais lappeler Hugo.

Zoé rentre dans la chambre et cache le sac dans le placard. Dans le couloir, on entend des bébés pleurer. Zoé sort, inquiète.

Ce nest pas le mien?
Si, cest le tien

Donnez-le-moi, je veux lallaiter.

Linfirmière lui amène le bébé en pleurs, le visage tout rouge deffort.
Chut, ne tagite pas Maman va te nourrir.

Zoé essaie maladroitement de le mettre au sein. Daphné laide. Le bébé se calme, se met à téter vigoureusement. Un sourire éclaire le visage de Zoé, son bébé est vraiment attendrissant, tout potelé, déterminé.

Dès lors, à chaque repas, Hugo est amené à sa mère. Zoé prend plaisir à observer son petit nez en trompette, son sourcil toujours froncé.

Zoé, cétait ta mère, tout à lheure, qui est venue? Quelle dame sympathique.

Non, cest ma belle-mère. Jai perdu ma maman très jeune, et mon père était tout le temps dehors Cest ma tante qui ma élevée. Plus tard, je me suis mariée et jai emménagé chez mon mari. Tout allait bien, jusquà ce quil ait une maîtresse

Il est parti, il ne veut plus entendre parler de moi. Jétais sous le choc, et cest là que laccouchement a commencé.

Quest-ce que tu comptes faire maintenant, avec le bébé?

Ma belle-mère me propose de vivre chez elle. Elle est seule, veuve. Son fils est parti Elle a toujours été bienveillante avec moi.

Accepte, elle prendra soin de vous deux, et avec un peu de chance ton mari reviendra à la raison.

Zoé suit ce conseil. Édith, sa belle-mère, laide en tout et adore le petit.

À un mois, Hugo a déjà conquis le cœur dÉdith. Un jour, le père arrive, profitant dune absence de Zoé partie faire des courses.

Maman, je pars travailler à Lyon avec Justine. Je passais juste dire au revoir, et puis demander un peu dargent, si tu peux.

Je ne peux pas Tu abandonnes ta femme alors quelle était enceinte! Tu ne mérites rien Tu nas même pas daigné voir ton fils, tu as raté ton rôle de père Non, tu nauras pas dargent de moi. Mon petit-fils a davantage besoin de moi.

Hugo se met à pleurer, Édith court à son berceau.
Tu ne veux même pas voir ton fils? Il te ressemble comme deux gouttes deau.

Cest même pas mon fils Cest le fruit de ses aventures Jen veux pas.

Tu es bien bête, Victor. Va donc vivre ta vie.

Édith prend sa retraite, Zoé prend son poste. Hugo va à la crèche. Tous trois vivent gaiement, soudés.

Dis-moi, Édith, elle na pas lair de vouloir partir, ta belle-fille Cest rare quune belle-mère et sa bru vivent ensemble tandis que le fils nest plus là.

Zoé compte davantage que mon fils. Mon petit-fils est mon trésor. Je vis pour eux, je nai de comptes à rendre à personne, Chantal.

Chantal hausse les épaules et repart à ses occupations. Elle ne comprend pas cette situation, chez elle, le fils aurait été roi, bon à rien ou non cest la vie.

Édith remarque que Zoé commence à se pomponner, à sortir le soir.

Zoé, comment sappelle-t-il?
Qui, maman?

Celui que tu vas voir le soir Raconte, je suis curieuse.
Oh, rien de spécial Il est venu chez des cousins, on sest rencontrés par hasard.

Il sait pour Hugo?
Bien sûr, il sait tout.

Alors amène-le, pas de secrets entre nous. Sil est correct, il sera le bienvenu.

Alexandre cest ainsi quil sappelle arrive, la veille, les bras chargés de fruits rouges et dune tarte maison faite par sa tante. Il offre à Hugo une voiture miniature et un ballon de foot.

La soirée se déroule joyeusement, Alexandre raconte des anecdotes, Zoé rit de bon cœur, même Édith ne peut sempêcher de rire aux larmes. Dès quil part, Zoé sempresse de demander :

Il vous plaît, maman? Vous le trouvez bien?
Très bien, ma fille. Cest un homme respectable, instruit, bien élevé. Il taime, cest évident. Ne laisse pas passer ton bonheur.

Un mois plus tard, Alexandre vient demander la main de Zoé à Édith.

Ne vous inquiétez plus. Nous allons vivre à Bordeaux, jai une grande maison là-bas. Nous nous aimons, et Hugo est comme mon fils. Donnez-nous votre bénédiction.

Édith accompagne Zoé, Alexandre et Hugo jusquau train. Ils partent pour la ville, promettent de revenir, décrire Maintenant elle se retrouve seule, un peu triste sans eux.

Un an plus tard, Victor réapparaît avec un petit garçon ébouriffé prénommé Victorien.

Bon sang, Victor, dans quel état est ton fils? Sa maman ne lave plus ses vêtements ou quoi?

Plus de Justine Elle est partie avec un type plein dargent. On a tout dépensé, il ne reste rien. Je me suis souvenu que jai une mère et une maison.

Tu ten rappelles bien tard. Cela fait des années que tu mas oubliée.

Dailleurs, Justine ma avoué que cétait un mensonge, cest bien mon fils. Où est Hugo, que je fasse sa connaissance?

Trop tard, tu as laissé filer ton bonheur. Zoé est mariée à un homme bien, elle est heureuse. Hugo porte le nom dAlexandre. Ce nest plus ton fils. Et moi, je pars vivre avec eux, Zoé vient davoir une petite fille, jirai les aider et voir ma petite-fille. Tu restes ici, veille sur la maison. Compris?

Dans le train, Édith réfléchit à la façon dont la vie réserve parfois des surprises. Quel bonheur davoir quelqu’un à aimer, quelquun à soutenir, comme elle la fait pour Zoé. Si elle ne lavait pas aidée à ce moment-là, qui sait ce quil serait advenu deux tousDehors, le paysage défile, flou démotion et de vitesse. Édith serre dans sa poche un petit chausson rose quelle offre à sa première petite-fille au bout du voyage. Elle ferme les yeux, le cœur gonflé de gratitude: autrefois, elle croyait que seul le sang fait la famille, aujourdhui elle sait que lamour la tisse chaque jour.

À Bordeaux, Zoé lattend sur le quai avec Hugo et le bébé, entourés des bras dAlexandre. Dans leurs sourires, Édith lit tout ce quelle a semé: la chaleur, la confiance, le bonheur simple dêtre ensemble. Elle serre fort ses trois trésors, respire lodeur du pain chaud, du café, lair du matin et murmure: «Merci, la vie.»

Les rameurs séloignent, les valises roulent sur les pavés, des voix enfantines sonnent. Et tandis quils sen vont vers leur maison pleine de lumière, Édith comprend quelle nest jamais vraiment seule: puisque tant quil y aura de lamour, il y aura toujours une famille, quelque part, qui lattend.

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