Madame Geneviève, vraiment je ne peux pas aujourdhui… je me sens très mal murmura Camille, à peine audible, les paupières mi-closes pour se protéger de la lumière crue qui venait dinonder la chambre, accompagnant la belle-mère dans son sillage.
Tu ne peux pas ? La voix de la vieille dame claquait, aussi tendue quun fil de soie sur le point de rompre. Et qui va le faire, alors ? À ton âge, je travaillais à lusine à 39 de fièvre! Crois-tu que quelquun avait pitié de moi ? Que je marrêtais ? Eh bien, je suis toujours là, nest-ce pas ?
Camille tenta de se redresser sur loreiller, mais vertige et nausée la firent retomber. Son front était moite de sueur froide. À laube, le thermomètre affichait 38,7. Son corps la lançait, sa gorge brûlait, chaque gorgée deau lui arrachait une grimace.
Jai appelé le médecin, souffla-t-elle. Il ma dit de rester couchée au moins aujourdhui.
Le médecin ! Geneviève ouvrit grand les bras, puis la fenêtre en grand. Voilà bien la jeunesse dorlotée! Regarde-toi, jeune et en bonne santé, mais tu restes là à paresser. À mon époque, javais deux enfants, un mari, un boulot, un appartement Je nai jamais attendu quon me serve. Tu narrives même pas à toccuper de toi, cest tout dire.
Camille se tut. Elle navait plus la force. Et à quoi bon? Ces trois dernières années, elle avait tenté dexpliquer, de demander un peu de compréhension. Toujours en vain. Geneviève se sentait chez elle partout, dans lappartement comme dans la vie de Camille et Thomas.
Jai vu la vaisselle sale sempiler, poursuivit Geneviève, jetant un œil à la cuisine. Le sol na pas été lavé cette semaine Que va dire Thomas en rentrant? Il va apprécier de vivre dans cette crasse?
Je ferai le ménage demain, grimaça Camille, la douleur lui serrant la gorge. Je promets.
Toujours demain, hein? Mais aujourdhui, on se repose, bien sûr. Moi, je travaillais à la chaîne, jassurais trois services Et mon mari avait toujours un repas chaud. Mais vous, la jeunesse, vous ne pensez quà vous Tu tombes malade, et tout le monde doit sapitoyer?
Camille essayait de se couper du monde, les yeux clos, mais la voix râpeuse perçait la fièvre, la faiblesse, lépuisement. Dans son souvenir, la veille au soir, elle avait à peine réussi à regagner le lit en rentrant. La journée au bureau avait été un calvaire, finir le rapport, rassembler ses dernières forces Arrivée, elle navait pas pu même réchauffer une assiette de soupe. Elle était tombée, simplement, dans un sommeil moite et agité.
Où est Thomas? lança Geneviève en revenant à la chambre.
Il est au travail. Il rentre ce soir.
Bien sûr. Mon fils travaille et gagne sa vie, et toi tu restes au lit le ton accusateur la piquait. Joli arrangement, tiens.
Je travaille aussi, contesta doucement Camille. On paie tout à deux, Thomas et moi.
Vous payez? Geneviève ricana. Pour mon appartement, sûrement pas! Vous vivez ici gratuitement. Si ce nétait pas grâce à moi, vous seriez encore en train de galérer dans une chambre de bonne!
Camille ne répondit rien. Cétait la carte maîtresse de Geneviève, toujours brandie en guise de menace ou de revanche. Lappartement appartenait en effet à sa belle-mère. Après le mariage, Thomas avait proposé quils y vivent « le temps de se retourner ». Camille avait accepté, croyant que ce « temps » ne durerait pas… Trois ans plus tard, elle se sentait plus que jamais une invitée.
Jirai faire les courses, puisque tu ne peux rien faire! grogna Geneviève en attrapant son sac. Mais ce soir, je veux du rangement ici. Je ne veux pas que Thomas voie ce désordre. Et aère-moi, cest irrespirable.
À peine la porte claquée, Camille sautorisa un sanglot. Silencieusement, elle enfouit son visage dans loreiller. Ce nétait pas la douleur ni la fièvre, non Cétait cette absence de droit à la simple faiblesse, cette obligation de se justifier, écouter les reproches, se sentir coupable… même malade.
Le médecin arriva deux heures plus tard. Une généraliste, une dame âgée du quartier, hocha la tête après avoir examiné Camille et lui signa un arrêt maladie dune semaine.
Vous avez la grippe, mademoiselle. Il vous faut du repos, du calme, du liquide. Surtout, pas le moindre effort. Laissez les autres soccuper de la maison, et nen ayez aucun scrupule. Malade nest pas synonyme de paresseuse.
Merci, souffla Camille.
Il y a quelquun pour vous aider pendant la journée? demanda la docteure.
Mon mari travaille Ma belle-mère passe.
Bon, alors n’hésitez pas à demander. Cest normal de demander. On ne guérit jamais plus vite en serrant les dents.
Après son départ, Camille réussit à somnoler, mais la migraine la rattrapait sans relâche. La question dannoncer larrêt-maladie à Thomas la hantait Il serait triste, non pas tant pour elle que pour la réaction future de sa mère. Toujours tiraillé, toujours à vouloir ménager la chèvre et le chou jamais à la soutenir.
Thomas entra ce soir-là, fatigué mais jovial. Il déposa un baiser sur le front de Camille, puis fronça les sourcils.
Tu as une fièvre de cheval Cest remonté?
Presque trente-neuf ce matin. Le médecin est venu, jai un arrêt d’une semaine.
Une semaine Il sassit auprès delle.
Ta mère est passée, dit-elle, détournant le visage.
Et?
Toujours les mêmes remarques. Que je fais semblant, que je suis fainéante, que je devrais gérer la maison, malade ou non.
Thomas soupira lourdement.
Tu la connais Elle a ses certitudes. Elle a été élevée autrement
Je me sens vraiment mal, Thomas, se tourna-t-elle vers lui, les yeux rouges. Même parler me fait mal. Et je ne peux plus entendre que je suis faible, à chaque fois.
Je comprends Tâche de ne pas y prêter attention, daccord? Elle va bientôt repartir dans son appartement. Essaie dignorer. Je vais te réchauffer ta soupe, daccord?
Il disparut à la cuisine. Camille sentit son cœur se serrer. Oui, Thomas laimait, cétait certain. Mais pourquoi cela ne suffisait-il pas à lui donner la force de la défendre? Toujours cet entre-deux, ce silence qui glissait la douleur sur elle seule.
Les jours suivants, Camille passa entre bouffées de fièvre et épuisement. Thomas partait tôt, rentrait tard, laissant du thé, de leau, des médicaments. Mais la solitude, elle, occupait tout lappartement.
Le troisième jour, alors quelle somnolait, la sonnette retentit. Dabord, Camille crut à un rêve, puis comprit que le réel la rappelait. Tant bien que mal, sappuyant au mur, elle alla ouvrir.
C’était Madame Pernelle, leur voisine du cinquième, une ronde femme au visage doux encadré dun fichu tricoté.
Ma chérie ma pauvre ! Tu es bien pâle. Je venais demander des allumettes, mais visiblement, tu as surtout besoin dun coup de main.
Je vais chercher, Camille vacilla, les jambes cotonneuses.
Laisse, laisse viens, je taide à rejoindre ton lit.
La vieille dame installa Camille, rajusta ses coussins, alla à la cuisine, fouilla un instant puis revint avec une tasse de thé brûlante, parfumé de confiture de mûres.
Bois, ça va te réchauffer.
Merci Camille faisait glisser la chaleur dans sa paume, simplement reconnaissante quune présence la réchauffe, sans jugement.
Madame Pernelle sassit à son chevet.
Alors, ça fait longtemps?
Troisième jour Le médecin a dit une semaine.
Tas bien raison de te reposer. Il ny a que comme ça quon guérit. Le sentiment quon doit en faire plus, cest une erreur. Tu vis avec quelquun?
Mon mari Et sa mère qui passe parfois.
Ah, elle jimagine. Je la connais, madame Lafon. Elle a du caractère, mais parfois, on oublie que tout le monde na pas été façonné par la guerre et la privation. Tu as le droit à la fatigue. On a tous le droit de baisser les bras un moment.
Camille sentit les larmes affleurer. Que quelquun lui dise simplement quelle nétait pas coupable cétait inestimable.
Je donne tout ce que je peux. Je travaille, je paie, je range, je cuisine. Mais rien nest jamais suffisant…
Écoute-moi bien, Pernelle pencha son visage ridé tout près du sien. Tu nas rien à prouver à personne. Ta santé, ton moral, tes émotions, cest à toi de les défendre. Pas à Madame Lafon, pas à ton mari. Mets ta barrière. Quand elle commence, écoute en silence. Fais le mur. Cest sa colère, pas la tienne. Ne la prends pas comme la tienne.
Camille encaissa, surprise par la simplicité de la chose. Juste séloigner. Ne plus prendre, ne plus lutter. Trace une frontière.
Et Thomas?
Laisse-le apprendre à son rythme. Un jour, il verra en toi une femme forte, pas seulement une épouse à consoler. Et là, peut-être, il murira aussi.
Vous croyez?
Jai vu bien plus de couples se perdre à force de compromis sans respect quà cause des disputes. Apprends dabord à te respecter, Camille. Le reste suivra.
Elle la quitta sur ces paroles. Camille resta longuement, repensant à la « barrière ». Elle se promit dessayer.
Ce soir-là, Thomas rentra. Camille lappela à ses côtés.
Il faut quon parle. Je n’accepte plus ce que ta mère me fait subir. Plus de justification. Plus dhumiliation. Si elle recommence, je quitterai la pièce, ou je lui demanderai de sortir.
Thomas la regarda, stupéfait.
Mais cest ma mère
Je ne te demande pas de choisir. Mais je veux me défendre. Si vivre ici veut dire faire profil bas, alors, il faudra quon parte.
Mais, on na pas les moyens
On s’arrangera. Mieux vaut un petit studio à deux qu’une vie à marcher sur des œufs.
Il ne trouva pas quoi répondre. Ce fut le silence. Mais Camille sentit, pour la première fois, que lespace lui appartenait.
Les jours passèrent. Sa fièvre tomba, elle retrouva de lénergie. Pourtant, le samedi matin, tout bascula.
Thomas était sorti, et la sonnette retentit. Camille ouvrit, devinant qui allait apparaître.
Eh bien, remise sur pied? Geneviève débarqua sans attendre.
Bonjour, madame Lafon. Entrez.
Merci Jai besoin dun coup de main à la maison de campagne. Thomas avait promis, mais il na jamais le temps. Tu viens avec moi, on triera les pommes de terre, ça ira vite.
Aujourdhui? Je suis encore convalescente Le médecin ma vraiment conseillé de ne pas forcer cette semaine.
Toujours à éviter les efforts, hein? Eh bien, si tu ne peux plus jamais rien faire, tu ne serviras jamais à rien. Moi aussi jai le dos en compote, mais je nen fais pas tout un fromage.
Camille se souvint des mots de Pernelle Le mur. Elle inspira, croisant le regard dur de Geneviève.
Non, madame Lafon. Je ne viendrai pas.
Le silence tomba. Geneviève fixa Camille, ahurie.
Quest-ce que tu viens de dire?
Je ne peux pas. Je ne suis pas en état. Demandez à Thomas, ou faites appel à une aide. Mais pour moi, cest non.
Geneviève rougit, savança, la pointa rageusement du doigt :
Voilà où on en arrive à force de tavoir laissée faire à ta façon. Thomas est bien trop mou avec toi! Jaurais dû être plus ferme!
Peut-être Mais cest mon corps, ma santé, je ne donnerai pas ce que je nai pas.
Geneviève comprit que, cette fois, rien ne bougerait. Elle grommela, puis tourna les talons.
Tu verras ce quen dira Thomas.
La porte claqua. Camille sentit ses jambes trembler. Mais la terre ne sétait pas fissurée. Le ciel pas effondré. Elle avait dit non enfin.
Thomas rentra. Son air montrait quil savait déjà.
Ma mère ma dit que tu las envoyée promener.
Elle voulait que je laide à la campagne. Je ne peux pas, voilà tout.
Mais cest pas si compliqué de laccompagner, non? Pour la famille
Ce nest pas la question. Elle décide, ordonne, puis maccuse quand je refuse! Ça doit sarrêter, Thomas. Je ne sacrifierai plus ma santé.
Mais ce nest pas facile pour moi On vit dans son appart, il ne faut pas la braquer
Donc mon respect, ça vaut moins que le loyer gratuit?
Mais non!
Si, Thomas, cest ce que tu dis chaque fois. Je préfère payer mon bout de loyer que daccepter lhumiliation.
Il garda le silence, sa mâchoire tendue.
Je dois réfléchir
Elle comprit. Sil choisissait le confort, tant pis. Elle était prête à partir, même seule.
Le lendemain, Camille força ses jambes à la promenade. Lair parisien était vif, les feuilles jonchaient les trottoirs humides. Dans la cour, elle croisa Madame Pernelle, qui portait deux sacs pleins.
Laissez-moi vous aider.
Ça ira, fillette, tu sors de maladie Mais si tu veux, prends celui-ci.
Sur le palier du cinquième, Pernelle la détailla.
Tu vas mieux?
Oui. Merci. Jai refusé daller aider ma belle-mère. Elle me la très mal pris.
Cest bien. Reste sur ta position. Les hommes préfèrent la paix apparente, même si elle coûte aux autres. Mais tu as eu raison.
Thomas se fâche… Il dit que je complique tout.
Les hommes détestent les vagues. Mais il finira par comprendre. Sinon… interroge-toi sil est celui quil te faut. Cest le paradoxe de lépoux-tampon : jamais du côté de personne, pensant ménager tout le monde.
Je laime, murmura Camille.
On ne vit pas que damour, il faut aussi le respect. Sinon, tu seras toujours lintruse.
Le soir venu, Thomas semblait ailleurs. Pendant le dîner, il brisa la glace.
Maman ma encore appelé. Quelle nen peut plus, que tu ne te tiens plus… quil faut te remettre à ta place Et pour la première fois, jai pensé quelle avait tort. Je me suis rappelé combien de fois je tai vue pleurer, et je nai rien fait. Je préfère faire profil bas que dassumer le conflit. Mais le conflit est déjà là. Tu nas plus à être la seule à te sacrifier.
Camille sentit la délivrance, les larmes monter, mais des larmes de soulagement.
Tu es sérieux?
Oui. Je veux que tu saches que, à partir de maintenant, je ne permettrai plus quon te parle ainsi. Même si cela veut dire chercher un autre appartement. Ce sera plus juste pour nous deux.
Fatigués, ils restèrent tendrement enlacés, chacun goûtant la paix nouvelle qui sinstallait entre eux.
Le lendemain, Geneviève sinvita bruyamment. Thomas larrêta dans le couloir.
Maman, je veux quon parle. Je ne veux plus que tu manques de respect à Camille. Si ça ne te plaît pas, alors viens moins. Mais le respect, cest non négociable.
Scandalisée, Geneviève fuit lappartement.
On va devoir partir? demanda Camille.
Peut-être Mais pour la première fois, je me sens adulte. Je protège enfin notre couple.
Une semaine sécoula. Thomas commença à consulter les petites annonces. Camille reprenait lentement le travail. Geneviève, dabord muette, reparut un samedi matin. Elle semblait soudain si humaine, presque fragile.
Je peux entrer? demanda-t-elle d’une voix fatiguée.
Bien sûr, répondit Camille, un peu méfiante.
Geneviève sassit, émue, les yeux dans le vague.
Thomas ma parlé. De toi, de ce que jai pu te faire vivre. Je nai pas vu que je te faisais du mal. Jai toujours été seule, battant contre la vie, je pensais que cétait la seule façon de sen sortir Mais on ma faite comprendre que jallais trop loin. Je ne suis pas douée pour mexcuser, mais je veux essayer. Pardon.
Je vous pardonne, répondit doucement Camille.
Je ne veux pas que vous partiez Lappartement est grand, on peut vivre ensemble, différemment… Si vous me donnez une chance.
Je dois en parler avec Thomas. Mais jaimerais y croire.
Le soir, Camille et Thomas discutèrent à deux. Cette fois, Camille navait plus peur, parce quelle sentait Thomas derrière elle.
Ils établirent des règles. Pas de critique, pas dingérence. Venir en visite sur invitation. Conseiller seulement si demandé. Respect, avant tout.
Je vais essayer, promit Geneviève lors dune réunion de famille. Cest nouveau, cest difficile Mais jessaierai.
Bien sûr, il y eut des rechutes. Mais Camille avait appris à poser ses limites, doucement mais sûrement.
Quelques jours plus tard, Madame Pernelle, croisée sur le pallier, lui offrit un sourire complice.
Je vois que tu reprends des couleurs.
Oui, grâce à vous, à votre conseil sur la barrière. Et Thomas, maintenant, maide à la garder.
Cest ça, ma fille. Les hommes mettent parfois du temps à se réveiller, mais après cest solide.
Camille remonta chez elle, le cœur léger. Une étape décisive venait dêtre franchie. Une maladie tellement redoutée, qui, finalement, lui avait permis de se trouver, de saffirmer, dêtre enfin respectée.
Désormais, elle savait dire non. Elle se respectait. Sa famille se bâtissait sur léquilibre, non sur la peur. Il restait du chemin, mais la plus grande victoire était acquise : la paix en elle-même.
Elle ouvrit la porte, Thomas lattendait dans la cuisine.
Tu es là ? Viens, jai préparé le dîner.
Elle sourit, posa son manteau, sentit lodeur du gratin et du thé chaud. Thomas lembrassa.
Comment sest passée ta journée?
Très bien, répondit-elle. Vraiment bien.
Ils prirent le repas, parlèrent de tout et de rien. Cétait leur soirée. Leur maison, même si elle était encore au nom de Geneviève, leur appartenait dans le respect quils avaient su exiger.
La vie nétait pas un conte de fées, le chemin à venir risquait dêtre semé dembûches, mais Camille savait désormais quelle pouvait laffronter. À deux.
Merci glissa-t-elle à Thomas, dans leur chambre, dans la clarté tamisée.
Non, merci à toi de mavoir montré le courage dexister. On commence enfin comme il faut.
Elle sourit dans le noir, une paix nouvelle sinstallant en elle.