L’Essentiel : La température de Léa est montée en flèche, le thermomètre indiquant 40,5°. Les conv…

Le plus important

La fièvre dÉlise monta brusquement. Le thermomètre indiqua 40,5°C, et quasi aussitôt, les convulsions commencèrent. Le corps de la fillette se cambra si violemment quAurélie resta pétrifiée une seconde, incrédule, avant de se précipiter vers sa fille, tremblante.

Élise commença à étouffer, des bulles de salive aux lèvres, sa respiration saccadée, comme si quelquun létranglait de lintérieur. Aurélie tenta douvrir sa bouche ses doigts glissaient, désobéissants, mais elle y parvint enfin. La petite se détendit soudainement, sombrant dans linconscience. Cinq, dix minutes ? Personne naurait su dire. Le temps ne sécoulait plus à coups de secondes mais au rythme sourd des battements de cœur dAurélie, cognant dans ses tempes.

Elle veillait à ce que la langue dÉlise ne bloque pas sa respiration, lui tenait sa tête lors des spasmes, plus violents quun coup de foudre. Aurélie nexistait plus pour rien dautre : Élise devait respirer à nouveau. Élise devait revenir.

Elle hurlait dans la cuisine, contre les murs, dans le vide, vers le ciel. Elle beuglait dans le combiné du Samu, numéro 15, le prénom de sa fille avec une telle force, comme si sa voix seule la retenait à la vie.

Quand Aurélie appela Thomas, elle ne put bredouiller, entre larmes et sanglots, que :
Élise Élise a failli mourir
Mais dans le téléphone, Thomas entendit autre chose ce mot bref, terrible : morte.

Il saisit sa poitrine, la douleur si aiguë quil crut quun poignard enflammé lui transperçait le cœur. Ses jambes mollirent, il glissa presque silencieusement à terre, vidé de tout force, pensées, espoir

On tenta de le relever, de le soutenir, quelquun lui apporta des gouttes pour le calmer, un autre un verre deau, une main le réconforta dans son dos tous murmuraient des paroles apaisantes, mais leurs mots se brisaient sur son désespoir comme des vagues sur une digue.

Thomas ne parvenait plus à se ressaisir. Ses mains tremblaient, le verre cognait contre ses dents, et il ne pouvait que balbutier, saccadé, comme un mécanisme brisé :
É-é mo mour Élise mo morte
Ses lèvres étaient blanches, il peinait à respirer, ses bras lui semblaient étrangers.

Monsieur Lambert, son chef, réagit immédiatement, attrapa Thomas sous les bras et le hissa presque dans son énorme break. La portière claqua si violemment quun écho résonna dans tout son être.
Où ? Où faut-il aller ?! criait-il, tentant de percer la brume de Thomas du regard.
Celui-ci était comme aveuglé, les yeux grands ouverts, perdus, hébétés. Quelques secondes sans même cligner, suspendu entre la réalité et un cauchemar.
Hôpital pédiatrique municipal souffla Thomas enfin, comme si chaque mot lui déchirait la gorge, arraché à la peur et la douleur.

Lhôpital était loin trop loin pour qui venait dentendre le pire mot de sa vie.

Monsieur Lambert appuya sur laccélérateur, la voiture zigzaguait entre les files, les feux rouges et verts navaient plus aucun sens. Une fois, à un carrefour, un gros 4×4 noir surgit à leur gauche si brusquement quils lévitèrent dun cheveu. Lambert donna un grand coup de volant, la voiture glissa, les pneus crissèrent, des étincelles fusèrent sous les freins. Le second 4×4 disparut, laissant derrière lui une odeur de caoutchouc brûlé et la sensation que la mort venait de passer, tout près, frôlant leur destin.

Thomas ne remarqua rien.

Les larmes coulaient sans répit. Il restait recroquevillé, le poing appuyé contre sa bouche pour ne pas éclater en sanglots.

Et soudain des images traversèrent son esprit, comme si la mémoire avait allumé un projecteur.

Élise a trois ans. Une angine si sévère que le thermomètre affiche un chiffre qui fige le sang dans les veines des parents. Le Samu lui fait une piqûre, recommande des suppositoires. Petite Élise, en pyjama de lapin, brûlante et en larmes, debout sur le lit. Aurélie négocie depuis une demi-heure. Élise renifle, se frotte les yeux, et finit par céder, murmurant tristement :
Bon, mets-le Mais ne lallume pas !
Thomas en avait ri pendant des jours. Ils étaient passés à léglise, peu avant, et la petite avait retenu quon allume les bougies.

Monsieur Lambert engagea la voiture sur un boulevard long, illuminé, glacé comme une lame dacier.

Et la mémoire le heurta dune nouvelle scène.

Deux semaines plus tard : Élise escalade la grande armoire de la chambre. Petite singesse agile et espiègle, elle grimpe presque jusquau plafond et pousse des cris fiers. Mais larmoire se met à tanguer, lentement, dangereusement. Boum ! Tout le meuble bascule. Aurélie hurle, Thomas se jette en avant, trop tard. Le fracas résonne dans toute la pièce.

Élise sen sort. Quelques bleus, des larmes, une immense frayeur, et une tablette de chocolat pour la consoler.

Devant le chocolat, Élise bascule, comme si on avait appuyé sur un commutateur. Elle cesse de pleurer, sessuie le nez dun revers de manche et demande :
Je peux en avoir deux dun coup ?
Le chocolat, cest chez elle, le bouton magique du bonheur.

Thomas sétait alors dit : si on distribuait du chocolat à lhôpital, lhumanité aurait sûrement inventé limmortalité.

Puis

Le calme du salon, le soir, la lumière douce dune lampe.

Aurélie annonce :
Demain, on ira à léglise. On allumera une bougie pour la santé.
Et Élise, sérieuse comme jamais, demande :
Dans les fesses, la bougie ?
Aurélie se cacha le visage dans les mains, tandis quÉlise les observait, lair de dire : « Mais enfin, pourquoi vous riez ? »

Et là, dans la voiture, cette phrase cocasse résonna dans le cœur de Thomas plus que tout.

Car cest dans ses maladresses, ses naïvetés, que résidait toute la vie.
Sa vie.

Le chef réussit tout de même à conduire Thomas jusque devant lhôpital. Ils arrivèrent en trombe, comme si la voiture avait peur de perdre une seule seconde de plus.

Élise est vivante, furent les premiers mots qui parvinrent à Thomas, elle a été emmenée en réanimation tout de suite, voilà des heures et les médecins ne disent toujours rien.

Aurélie avait pu accéder à la chambre. Il ne restait à Thomas quà attendre, et à prier

——-

Il était une heure du matin cet instant où le monde semble sarrêter, infiniment solitaire. Thomas leva les yeux pour chercher de la rue la fenêtre du deuxième étage, où sa fille luttait pour sa vie.

Dans la lumière pâle, comme une scène de film angoissante, il vit Aurélie. Immobile, les bras le long du corps, le regard droit à travers la vitre, posé sur lui. Aucun geste, aucun soupir, ni même lenvie de prendre son portable.

Il agita la main, comme sil pouvait écarter la peur à force dencouragements. Il lappela elle ne répondit pas. Elle regardait, telle une ombre, un fantôme de lamour qui ne voulait pas disparaître au moindre mouvement.

Soudain, son téléphone vibra. Bref, brutal.

Venez.

Puis, tout de suite, la communication coupa.

La terreur lenvahit si fort que lair lui sembla épais comme du sirop. Il tenta de se lever ses jambes refusaient. Son corps était fixé au sol, comme si la terre voulait le retenir pour ne pas affronter la vérité.

Il savait quil devait avancer, mais la peur le paralysait.

Cest alors quune infirmière sortit. Jeune, épuisée, en sabots usés. Elle sapprocha.

Thomas la fixa, sentant tout seffondrer en lui.

Voilà. Fin. Elle allait lui annoncer linimaginable.

Elle pencha légèrement la tête et dit doucement, distinctement, comme une phrase attendue mille fois, seulement lumineuse :
Elle va vivre. Le pire est passé

Et le monde vacilla.

Ses lèvres tremblaient, devenaient étrangères, molles, comme sil nen était plus le propriétaire. Il tenta de formuler un mot, au moins un « merci », ou « Mon Dieu », ou même juste un souffle normal. Mais seuls ses commissures bougèrent, ses mains tremblaient, et des larmes chaudes, vivantes, ruisselaient sur ses joues.

—–

Après cette nuit, beaucoup de choses neurent plus dimportance pour Thomas.

Il navait plus peur de perdre son emploi. Pas peur dêtre ridicule, maladroit, perdu.

La seule chose qui gardait un vrai poids ce souvenir de la nuit où tout aurait pu basculer. Ce moment où le monde peut disparaître en une seconde. Cette facilité terrible avec laquelle peut séteindre la personne pour laquelle on soulèverait des montagnes

Le reste navait plus de prise.

Comme si le monde dAvant et le monde dAprès se séparaient par une fine ligne de peur.

Tous les autres soucis sétaient dissipés, comme un brouhaha inutile devant la vérité du silence.

Car au bout du compte, le plus important nest ni le travail, ni les apparences, ni nos angoisses : cest la vie de ceux quon aime. Ne jamais loublier, aujourdhui ou demain.

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