Épouse pratique
Claire, tu mentends ? La voix de François est posée, presque administrative, comme sil mannonçait quil ny a plus de pain.
Claire est debout devant la fenêtre, contemplant la cour. Là, un vieux sorbier paraît sépanouir : elle-même la planté il y a vingt-trois ans, lannée de leur emménagement ici. Larbre sétend à présent, large et assuré. Étrangement, cela lui vient à lesprit à cet instant.
Jentends, répond-elle.
Je voudrais que tu comprennes bien. Il ne faut pas croire que tout va mal. Cest simplement ainsi.
Elle se retourne. François est assis à la table, les mains jointes, comme lors de négociations. Il a soixante et un ans. Imposant, bien habillé, avec cette prestance qui apparaît chez certains hommes quand largent nest plus un souci. Elle connaît ce visage depuis vingt-six ans. Elle sait quil fronce les sourcils avant une discussion délicate, quil tambourine sur la table sil est nerveux. Cette fois, il ne tambourine pas. Cest étrange.
Cest ainsi, répète-t-elle. Tu as tout dit ?
Claire, ne fais pas ça.
Pas quoi ?
Il se lève, traverse la cuisine. Grande, lumineuse, équipée dun mobilier italien quils ont choisi ensemble il y a huit ans. Claire voulait du crème, François imposa le blanc. Elle finit par céder. Elle finissait souvent par céder.
Je ne suis pas obligé de mexpliquer, dit-il. Mais je texplique. Parce que je te respecte.
Tu me respectes.
Oui. On a eu une belle vie. On a tout eu. Les enfants sont partis. Je ne veux pas de scandale.
Claire sent en elle se resserrer quelque chose de lourd et dinerte. Pas de douleur, mais ce genre dengourdissement qui arrive quand on décèle quelque chose de trop grand pour lavoir déjà intégré.
Tu ten vas, déclare-t-elle, sans interroger, simplement.
Je pars, confirme-t-il. Pas longtemps. Jai besoin de temps.
Du temps, elle reprend son mot. Troisième fois quelle fait ça, elle sen rend compte. Comme si elle devait déplacer ses paroles ailleurs pour enfin les comprendre.
François sapproche, veut lui prendre la main. Elle sécarte, à peine mais il le remarque.
Pas de colère, dit-il.
Je ne suis pas en colère.
Claire.
Je ne suis pas en colère, François. Je réfléchis, cest tout.
Il reste à ses côtés un instant, puis sort de la cuisine. Elle lentend marcher dans la chambre, la porte de larmoire qui claque. Il prépare ses affaires. Pas toutes juste quelques-unes. « Pas longtemps », il a dit. Claire regarde le vieux sorbier et pense que les merles lattaquent déjà : lhiver viendra tôt, sa mère laurait dit. Sa mère, morte sept ans plus tôt et elle pense encore parfois : « Il faut que jappelle maman ». Puis elle se reprend.
Elle a cinquante-huit ans.
***
Le lendemain, son amie Madeleine débarque à limproviste. Elle lappelle à linterphone :
Ouvre-moi, je suis en bas.
Madeleine, je ne suis même pas habillée.
Habille-toi, je tattends.
Madeleine Dubois est sa copine depuis la fac. Trente-sept ans, si on compte bien. Volubile, directe, un brin envahissante. Trois ans plus tôt, elle a divorcé dAntoine, a beaucoup pleuré, puis, du jour au lendemain, a arrêté de pleurer et ouvert une petite mercerie. Le magasin ne rapporte pas des fortunes, mais cest stable et Madeleine dit y avoir trouvé plus de joie que ces dix dernières années.
Elles sont dans la cuisine. Madeleine enlace Claire dans lentrée, fort, sincèrement, et Claire sent les larmes lui monter, mais elle ne pleure pas.
Raconte-moi, dit Madeleine tout en servant le thé.
Tu sais déjà.
Je veux lentendre de toi.
Claire raconte. Brève, sans détails. François a dit quil partait. « Pas longtemps ». Il a besoin de temps. Elle na pas demandé pour qui. Non pas quelle lignore, mais demander rendrait cela trop réel. Sans poser la question, elle garde ce flou prêt à seffriter.
Tu nas pas demandé pour qui ? Madeleine lobserve attentivement.
Non.
Claire.
Quoi ?
Tu sais pour qui ?
Silence. Dehors, on entend des cris denfants, des rires. La vie, imperturbable, continue.
Je suppose, admet Claire. Sa collaboratrice, Chloé. Elle a trente-deux ans.
Madeleine se tait. Puis, doucement :
Depuis longtemps ?
Je ne sais pas. Un an, peut-être plus ? Jai jai remarqué des choses, sans vouloir y penser.
Pourquoi ?
Claire regarde sa tasse. Belle vaisselle, ramenée de Prague il y a dix ans. Un beau voyage. François était encore drôle, lui tenait la main sur le Pont Charles.
Parce que si on pense, il faut agir, répond-elle finalement. Et je ne savais pas quoi faire. Vingt-six ans que je ne travaille pas, Madeleine, comprends-tu ? Dabord les enfants, puis la maison, et puis cest arrivé.
Il ta prise en charge.
Oui. Je moccupais de la maison, des enfants, de ses parents lorsquils étaient malades. Jétais elle cherche un mot une partie de sa vie. Jy croyais très importante.
Et tu ne le crois plus ?
Je me rends compte que jétais surtout pratique. Claire prononce ça calmement, sans amertume. Jétais lépouse pratique. Jamais de disputes. Toujours daccord. La cuisine blanche, pas crème. Les vacances à la montagne, pas à la mer. Les dîners à huit heures, jamais à sept. Tout selon lui.
Madeleine la fixe, silencieuse. Étonnant, venant delle.
Tu nes pas en colère ? demande-t-elle finalement.
Non. Pas encore, peut-être plus tard.
Et maintenant ?
Claire réfléchit. Dehors, tout est devenu silencieux. Le sorbier ne bouge pas.
Maintenant, jessaie de me rappeler ce que jaime, murmure-t-elle. En dehors de cette maison. En dehors de sa vie à lui. Ce que jaime, moi. Et cest étrange, je ne me souviens plus très bien.
Madeleine lui prend la main. Ne dit rien. Parfois cest ce quil faut faire.
***
Sa fille appelle trois jours après. Hélène vit à Lyon avec son mari et ses deux enfants. Trente-quatre ans. Toujours plus fille à papa, pragmatique, tranchante.
Maman, papa ma expliqué. Comment tu vas ?
Ça va.
Maman, « ça va » nest pas une réponse.
Hélène, je tassure, je vais bien. Je réfléchis.
À quoi ? Sa voix porte cette tension qui signifie : elle a déjà choisi un camp, même si elle ne le dit pas encore.
À plein de choses.
Maman, papa dit que cest temporaire. Que vous avez juste besoin
Hélène, linterrompt Claire, calmement mais fermement. Je ne veux pas discuter de cela via toi. Ni via toi, ni via Martin. Cest entre ton père et moi, daccord ?
Silence.
Daccord, concède Hélène, plus douce. Tu es toute seule là-bas ?
Oui. Mais je ne vais pas mal.
Tu veux que je vienne ?
Non, vraiment. Je tappellerai si jai besoin.
Elle raccroche, sassied quelques minutes sans bouger. Martin, son fils, vit à Paris. Il na pas encore appelé. Cest son genre. Martin esquive toujours les discussions difficiles. Déjà petit, il se réfugiait dans sa « to-do list ».
Claire comprend.
Elle circule dans lappartement. Quatre pièces, grand couloir, deux salles de bains. Tout est élégant, bien rangé. Elle a toujours veillé à lordre. Les fleurs aux fenêtres sont vraies, les rideaux changent au fil des saisons. Dans la cuisine flotte lodeur de sachets de lavande quelle fabrique elle-même.
Lappartement est beau. Mais il ne ressemble pas à elle.
Non, pas étranger. Simplement comme un musée. Parfaitement conçu, mais sans rapport avec qui lon est vraiment.
Elle sarrête devant la bibliothèque. Au centre : ses livres, peu nombreux. Principalement des cadeaux. Livres de cuisine, quelques romans. Un vieux recueil dApollinaire, usé, depuis la fac. Elle louvre, lit quelques vers. Quelque chose bouge en elle.
Elle na pas lu de poésie depuis vingt ans. Jamais le temps.
***
François téléphone une semaine plus tard. Sa voix, légèrement coupable, porte la fermeté de celui qui a tout décidé et tient juste à remplir les formalités.
Claire, on doit parler.
Dis-moi.
Mieux vaudrait se voir.
Daccord. Quand tu veux.
Il hésite. Attend peut-être larmes, reproches, questions. Elle nen donne aucune.
Demain à quatorze heures ? Je passe à la maison.
Parfait.
Il arrive à quatorze heures pile. Toujours ponctuel, sa fierté. Claire fait chauffer leau, sans intention particulière, juste pour occuper les mains.
Tu as bonne mine, dit-il en sasseyant.
Merci.
Claire, je ne veux pas que tu croies
François, interrompt-elle. Va droit au but, sil te plaît. Que veux-tu ?
Il la regarde. Son ton le stoppe net.
Je veux divorcer, dit-il. Officiellement. On est adultes, inutile de faire durer.
Très bien.
Très bien ?
Oui. Je ne my opposerai pas.
Claire Il la regarde avec une expression quelle prenait autrefois pour de la sollicitude, quelle reconnaît désormais comme autre chose. Je vais prendre soin de toi. Lappartement est pour toi. Je veillerai à ce quil ne te manque rien.
Tu veilleras à ce quil ne me manque rien, répète-t-elle. Encore cette manie. Apparu récemment, probablement.
Ben oui. Tu nas pas travaillé. Il faut bien vivre.
Leau bout. Elle verse, prépare le thé. Calmement.
Tu te souviens quand ta mère était malade ? Trois ans ? Jallais chaque semaine la voir, les piqûres, pharmacies, je parlais aux médecins. Tu étais occupé.
Je nai pas oublié, bien sûr.
Et quand Hélène a eu son deuxième enfant, toute seule à Lyon ? Jy ai passé un mois. Cuisine, ménage, les nuits blanches avec laîné.
Claire, où veux-tu en venir ?
Tu dis « je vais te donner de largent », comme si tu faisais laumône. Comme si je navais rien fait quoccuper ta maison.
Sa bouche souvre, se referme.
Ce nest pas ce que je voulais dire.
Je sais. Tu veux dire que tu es généreux, que tu penses à moi. Elle sassied face à lui. Je ne suis pas en colère, François, je tassure. Mais je ne simulerai pas que tu me fais une faveur. Chacun de nous sait ce quil en est.
Il la regarde longuement. Quelque chose se fissure dans son assurance.
Tu as changé, murmure-t-il.
En une semaine ?
Oui, en une semaine.
Elle boit son thé par petites gorgées. Dans la cour, une vieille dame nourrit les pigeons. Claire la voit tous les jours, sans savoir son nom.
Pour largent, annonce-t-elle, je réclame ma part. Mais je ne veux pas de tes « dons ». Jai ma dignité.
Claire
Attends, écoute. Elle pose sa tasse. Vingt-six ans de gestion de la maison, sans scènes, sans exigences. Les partenaires reçus, les mêmes blagues mille fois entendues. Jai renoncé à ma carrière, parce que tu disais : « Claire, le théâtre cest du temps perdu, je te protège. » Jai accepté. Je ne regrette rien. Mais il faut lappeler par son nom : cétait du travail. Du vrai travail. Et je lai bien fait.
Silence intense. François baisse les yeux.
Je nai pas dit que tu le faisais mal, finit-il par marmonner.
Tu disais que tu allais « toccuper de moi ». Comme dun enfant. Jai cinquante-huit ans, François.
Il se lève, se plante devant la fenêtre. Le vieux sorbier affiche des grappes rouges paisibles.
Tu as raison, souffle-t-il. Tu as raison, Claire.
Inattendu. Il lui faut un instant pour comprendre.
Parlons aux avocats, reprend-il. Calmement. Sans esclandre.
Je suis daccord.
Il prend son manteau. À la porte, il sarrête.
Claire, je
Ne dis rien, linterrompt-elle. Vraiment. Va.
Il sort. Elle reste longtemps à la table. Puis envoie un message à Madeleine : « Cest fini. Je divorce. Tout va bien. »
Réponse quasi immédiate : « Bravo, viens demain à la boutique, jai reçu des nouveaux fils, tu aimais broder. »
Claire sourit. Elle aimait vraiment ça. Autrefois. Il y a trente ans.
***
Les deux semaines suivantes sont étranges, ni heureuses ni tristes. Comme si elle avait été extraites de son cadre habituel, posée sur la table, sans savoir où aller ensuite.
Elle rend visite à Madeleine à la boutique : « Fil et Compagnie », dans un rez-de-chaussée dimmeuble. Lendroit sent le bois et la laine. Pelotes, toiles, tambours à broder partout. Claire déambule entre les rayons, effleure les matières. Mohair. Coton. Soie. Quelque chose en elle se remet à vivre.
Tas vu ça ? Madeleine lui tend un tambour et une toile. Cest facile pour débuter. Ou tu veux plus compliqué ?
Je sais faire.
Tu savais. Trente ans passés.
On noublie pas.
On va voir, sourit Madeleine.
Claire achète un lot de toile, des fils, des aiguilles. De retour chez elle, elle étudie un diagramme longuement. Puis commence. Les premiers points sont tordus, elle défait, recommence. Lentement. Concentrée. Ses doigts retrouvent la mémoire.
Elle brode durant trois heures sans voir le temps passer.
Curieux sentiment. Agréable dans sa simplicité presque inconnue.
***
Martin appelle fin octobre, un mois et demi après la séparation.
Maman, salut. Comment tu vas ?
Bien. Et toi ?
Ça va. Bon jai parlé à papa.
Martin.
Non, attends. Je ne prends pas parti. Je voulais juste il ma dit que tu avais refusé son aide. Vrai ?
Pas tout à fait. Jai refusé quil me « donne » de largent comme à une pauvresse.
Cest pourtant pratique. Tu travailles pas, il faut bien vivre.
Martin, jai cinquante-huit ans, pas quatre-vingts. Je peux travailler.
Et tu feras quoi ?
Bonne question. Elle y pense. Lécole du théâtre, arrêtée pour le mariage, cest fini. Mais elle a toujours aimé les langues. Elle maîtrisait bien litalien, le français à la fac. Récemment, elle regarde parfois des films français. Elle comprend pas tout, mais elle comprend.
Je ne sais pas encore, avoue-t-elle. Mais je trouverai.
Préviens-moi si besoin, maman.
Je te promets. Et Martin, tu es un bon fils. Mais ne crois pas devoir me sauver. Je ne coule pas.
Silence.
Daccord, maman. À bientôt.
Après lappel, elle retrouve ses vieux cahiers. Tout au fond de larmoire, derrière les pulls dhiver : un carnet abîmé de notes de français. Lécriture : jeune, vive, assurée. Presque étrangère, dune autre femme. Peut-être, après tout.
***
Lavocat est un homme âgé, posé, Maître Lafitte. Il lécoute attentivement, pose quelques questions.
Vos droits, Madame Beaumont, sont assurés. Le patrimoine commun se partage : appartement, maison de campagne, comptes en banque. Il sagit de trouver la façon.
Je tiens à lappartement, dit-elle. Cest chez moi. Il a proposé de me le laisser.
Il touchera alors la valeur, soit en argent soit en nature.
La maison
Oui, ça se négocie. Vous avez parlé à votre mari ?
Nous sommes daccord, sans querelle.
Maître Lafitte la regarde par-dessus ses lunettes.
Cest rare, note-t-il.
Je sais.
Je prépare les papiers. Comptez un mois.
Dehors, cest un novembre calme, sans neige, avec cette lumière grise qui rend le ciel bas et lair dense. Elle se promène longuement, loin de chez elle, déambule dans Paris.
Paris fait figure de ville moyenne, tranquille. Claire y est née, y a rencontré François, y a toujours vécu. Elle connaît chaque boulangerie, chaque coin où traînent les moineaux, les ruelles pleines de souvenirs.
Cest à la fois infime et précieux.
Elle entre dans un petit café, commande un allongé, une part de tarte aux pommes. Sassoit près de la vitre et regarde dehors. Elle ne pense à rien. Elle est juste là. Elle boit son café. Elle regarde.
Et réalise quelle ne faisait jamais ça auparavant. Juste être là. Sans liste, sans consignes dautrui.
À la table voisine, deux femmes de son âge parlent fort, rient. Lune porte un châle coloré, lautre des lunettes originales. Claire les regarde : cest ça, vivre simplement, rire, oser le châle.
Elle finit son café, laisse un pourboire, repart dans la rue.
***
Décembre. Hélène lappelle, différente. Détendue.
Maman, je viens chez toi pour le Nouvel An. Sans Paul et les enfants. Ça te va ?
Bien sûr. Et eux ?
Chez ses parents. Jai dit que je voulais voir ma mère. Silence. Maman, jai eu tort, au début. Jai cru pouvoir arranger les choses entre vous. Mais ce nest pas à moi de décider.
Hélène.
Non, laisse. Je croyais que tu serais perdue. Quil ny aurait que papa pour tout régler. On pensait que tu étais elle cherche le mot.
Dans lombre ?
Oui, voilà. Mais tu tes débrouillée. Ça ma marquée.
Ça ta marquée ?
Jai commencé à penser à moi. À ce que JE voulais. Pas Paul, pas les enfants, moi. Ça paraît égoïste.
Pas du tout.
Vrai ?
Oui. Ça sappelle se connaître, Hélène.
Elles passent une heure à discuter. Les petits-enfants, le travail, sa volonté dapprendre à dessiner depuis toujours, remise à plus tard par manque de temps. Claire écoute, ressent une chaleur nouvelle : pas de fierté, non, autre chose. Comme si elle reconnaissait en Hélène un espoir de voir advenir ce quelle-même na pas osé.
***
Le 29 décembre, Hélène débarque : vin, fromages, chaussons roses en cadeau. Elles décorent le sapin avec des chansons anciennes trouvées par Claire sur Internet. Hélène rit de ses bévues avec lapplication musicale. Claire rit de bon cœur.
Vraiment bon.
Elles invitent Madeleine pour le réveillon. Sa tarte et un gros bocal de cornichons maison ravissent la table. Elles trinquent, discutent, mais pas de François. Dautres envies, dautres rêves. Madeleine rêve daller en Bretagne, Hélène veut la mer, le soleil. Claire, cest Paris.
Paris ? sétonne Madeleine.
Jai étudié le français. Je veux voir si je me souviens encore.
Seule ?
Peut-être. Peut-être pas. On verra.
Hélène la détaille longuement. Sourit.
Tu as changé, maman.
Tu es la deuxième à le dire.
Le premier était papa ?
Oui.
Comment il a dit ?
Claire réfléchit.
Comme un reproche. Je jouais plus dans les règles.
Et aujourdhui ?
Aujourdhui, cest un compliment.
Madeleine lève son verre.
Aux femmes qui osent changer les règles du jeu.
Elles trinquent. Les premiers feux dartifice explosent. Claire regarde la rue : cest la première fois depuis longtemps quelle accueille la nouvelle année comme le début de son histoire à elle. Enfin.
***
Janvier. Elle sinscrit à des cours de français. Petite école, à cinq minutes. La classe est bigarrée : deux étudiantes, une femme de quarante ans préparant un départ, un monsieur âgé, Michel, qui déclare vouloir lire Balzac dans la langue dorigine.
Cest admirable, dit le professeur, un jeune nommé Antoine, étonné du groupe.
Tout ce que lon fait pour soi lest, répond Michel, digne.
Claire acquiesce en silence.
Le français lui revient difficilement. Elle se rappelle plus que prévu, mais la grammaire lui file entre les doigts. Elle fait des fautes. Ce nest pas dans ses habitudes. Ça faisait longtemps quelle navait pas appris quelque chose de nouveau, le droit à lerreur.
À la troisième séance, Antoine larrête.
Vous avez une belle prononciation. Doù cela vient ?
Jai étudié dans ma jeunesse.
Continuez. Cest plus important quon croit.
Elle médite sur ce compliment. La prononciation, cest en elle et personne nen a jamais eu besoin.
***
Le divorce est signé en février. À lamiable, chez le notaire. François a lair fatigué. Il la trouve sûrement différente de ce à quoi il sattend.
Comment vas-tu ? demande-t-il dans le couloir.
Bien.
Vraiment ?
Oui.
Il la regarde, confus. Ce nest pas de la culpabilité. Plutôt une détresse désarmée : il attendait autre chose.
Tu tes inscrite à quelque chose ? Madeleine la dit.
À des cours de français. Et aussi à laquarelle.
De laquarelle ? Tu nas jamais dessiné.
Non. Mais jessaie maintenant.
Il hoche la tête. Passe son manteau. Sarrête au seuil.
Claire. Je il hésite, comme tantôt chez eux.
François, dit-elle. Tu es quelquun de bien. Nous nétions peut-être pas faits lun pour lautre. Ou différemment. Vis bien.
Il la regarde, longtemps, puis sort.
Elle hésite dans le hall. Derrière la porte vitrée : Paris, le février, la neige, les passants. Un jour ordinaire. Elle est divorcée après vingt-six ans de mariage. Un bouleversement, sans tapage.
Elle sort. Lodeur de neige, quelque chose de neuf. Elle lève le visage. Les flocons, menus, fondent sur la peau.
Elle rentre, lentement, passant par le parc.
***
Laquarelle est plus difficile que le français. Les couleurs glissent où il ne faut pas, la feuille se fripe. Sa professeure, Corinne, la cinquantaine, toujours des traces de peinture sur les doigts, observe calmement.
Arrêtez de dominer, dit-elle. Vous voulez toujours tout contrôler, la peinture naime pas ça.
Et quaime-t-elle ?
Quon lui fasse confiance. Posez leau, la couleur. Laissez-la vivre.
Claire tente. Cest raté, jusquà ce que ce soit un peu moins raté. Elle rassemble les feuilles dans une pochette. Elles ne sont jamais parfaites, ni jolies, mais elles sont à elle. Ses taches bleues, ses arbres maladroits.
Un jour, Corinne sarrête à côté delle. Sur la feuille : une étude du sorbier par la fenêtre. Baies rouges, branches sombres, ciel gris.
Cest vrai, dit Corinne.
Cest bancal.
On peut être bancal et vrai à la fois.
Claire observe son arbre peint : différent de la réalité, mais cest son arbre à elle. Celui quelle voit. Quelle ressent.
Nuance précieuse.
***
Au printemps, Hélène arrive avec enfants et époux Paul. Ils restent une semaine. Le soir, Hélène et Claire papotent dans la cuisine pendant que Paul regarde la télé et que les enfants dorment.
Tu es heureuse ? demande Hélène un soir.
Vaste question.
Pourquoi ?
Avant, je croyais savoir ce quétait le bonheur : un beau foyer, une famille. Aujourdhui je ne sais pas. Je me sens bien. Ce nest pas pareil.
Et cest quoi ?
Claire réfléchit.
Cest se réveiller et savoir que la journée mappartient. Elle nappartient pas aux autres. Cest étrange, non ?
Pas du tout, soufflé Hélène.
Tu penses à toi ?
Plus. Je me suis inscrite en dessin. Comme toi.
Vraiment ?
Oui, aquarelle, le dimanche. Paul ne voulait pas, puis il sy est fait.
Claire regarde sa fille. Trente-quatre ans, intelligente, introvertie, longtemps dans lombre de son mari. Comme elle létait autrefois.
Hélène, dit-elle, tu nes pas obligée de répéter mon histoire.
Je ne répète pas. Japprends de toi.
De moi ? Claire est surprise.
Tu as fait ce que je ne croyais pas possible. Tu as choisi de ne pas sombrer, ni te venger, ni venir vivre chez nous pour quon soccupe de toi. Tu apprends à vivre, autrement, à cinquante-huit ans.
Claire garde le silence.
Jignorais que ça se voyait.
Cest très visible.
Et vue de lintérieur, tu sais à quoi ça ressemble ? Cest effrayant. Parce que tu te rends compte quaprès trente ans de vie, tu ne connais pas la moitié de toi. Tu ne sais même pas ton bleu préféré.
Et maintenant ?
Maintenant oui. Bleu daquarelle.
Hélène sourit. Un silence. Puis elle serre sa mère dans ses bras, fort, comme Madeleine au début.
Tu es formidable, maman.
Toi aussi.
***
En été, Madeleine propose une randonnée en Bretagne. Dix jours, petit groupe, logements simples mais tout confort.
Je nai jamais voyagé sans François, souffle Claire.
Je sais. Cest pour ça que je te le propose.
Je ne suis pas faite pour les sacs à dos
Ce sont des gîtes. Viens.
Claire hésite trois jours. Puis dit oui.
La Bretagne lui révèle un autre univers : lacs qui reflètent le ciel, pins droits comme des piliers, un silence habité de chants doiseaux et du vent sur leau.
Elle a emporté ses aquarelles.
Elle peint chaque matin, seule près de létang. Ses feuilles sont imparfaites, mais authentiques. Elle le sent. Pas intellectuellement profondément.
Le quatrième jour, face au lac, elle saisit quelque chose dessentiel.
Elle ne pense plus à François. Plus du tout. Pas comme si elle sen interdisait parce quil ny a plus rien à penser. Cest terminé. Pas par la rancune ni le pardon, simplement terminé. Comme un livre que lon referme pour en commencer un autre.
Cest neuf. Cest bon.
Madeleine la regarde par-dessus lépaule.
Cest beau, dit-elle.
Tu trouves ?
Jaccrocherais ça chez moi.
Claire observe sa feuille : lac, pins, brume. Un peu flou, un peu tordu. Vivant.
Peut-être que je vais laccrocher, murmure-t-elle.
***
Septembre. Claire a cinquante-neuf ans. Elle organise un dîner : Madeleine, la voisine Irène, amie depuis peu, deux amies du cours daquarelle. Hélène lappelle en visio pendant le repas, les enfants crient « bon anniversaire Mamie », brandissent des dessins.
Claire observe son téléphone, les enfants, la fille rieuse : voilà. Cest comme ça que ça doit être. Pas propre, pas discret, mais vivant, bruyant, joyeux.
Martin envoie un virement et un message court : « Bon anniversaire maman. Je viens bientôt. » Claire sourit. Martin reste Martin.
Madeleine lève son verre.
À Claire. Une femme qui, en un an, a enfin trouvé qui elle est.
Je lai toujours été, proteste Claire.
Non, répond Madeleine. Pas avant. Maintenant si.
Claire ne contredit pas. Peut-être a-t-elle raison.
***
En octobre, elle encadre son aquarelle bretonne pour la suspendre dans le salon. Avant, il y avait un poster choisi par François : neutre, agréable, impersonnel. Elle la rangé dans le débarras. La remplacé par SON lac.
Debout face au tableau, elle se dit : ce nest pas parfait. Mais cest à moi. Je lai peint, je lai vu, je lai ressenti.
Cest ça, la vraie valeur. Pas que ce soit beau, mais que ce soit à soi.
Elle reste là de longues minutes. Puis le téléphone sonne. Numéro inconnu.
Allô ?
Madame Beaumont ? Ici Antoine, de lécole de langues. Vous avez laissé votre numéro : nous lançons un club de conversation le mercredi soir. Seulement de la pratique, en français. Ça vous intéresse ?
Claire regarde laquarelle. Le lac bleu. La brume du matin.
Ça mintéresse, répond-elle. Inscrivez-moi.
Novembre sinstalle doucement. Claire rentre du cours, un livre de poche dans son sac, acheté en chemin un roman français, choisi au hasard, pour lintuition.
Devant limmeuble, elle voit François.
Elle ne le reconnaît pas tout de suite. Il est là, debout, col relevé, visiblement là depuis plus dun moment, un peu nerveux.
Bonjour, dit-il.
Bonjour, répond-elle. Pas de surprise, ni de peur. Simplement.
Je je peux te parler ?
Une seconde de pause. Puis elle dit :
Bien sûr. Monte.
Ils montent. Elle enlève son manteau, propose du thé. Il refuse, sassied sur le canapé. Il regarde laquarelle.
Cest toi qui as peint ?
Oui.
Cest beau.
Merci.
Il fixe laquarelle, silencieux. Puis lance :
Claire. Je ny arrive pas.
Elle le laisse continuer, sans aider.
Chloé elle Cest une autre génération. Je croyais avoir besoin de nouveau. En réalité, jétais juste fatigué. Pas de toi. De moi. De lâge. Silence. Tu ne mas jamais rien demandé. Vraiment rien.
Ça ne me regardait pas.
Peut-être. Il la regarde. Tu as changé. Radicale.
Oui, radicale.
Je ne comprends pas. Avant, tu étais Je ne voyais pas ta valeur. Je pensais que tu serais toujours là, que tu serais à moi.
François, dit-elle, douce mais ferme. Quattends-tu de cette conversation ?
Il la regarde, longtemps. Puis baisse la tête.
Je ne sais pas. Je voulais dire que javais tort. Que tu que je nai rien compris à ce que javais.
Silence.
Dehors, lautomne. Le sorbier, débarrassé de ses fruits par les oiseaux branches nues mais solides. Larbre est là, droit dans le vent.
Jentends, souffle Claire. Merci de lavoir dit.
Cest tout ?
Elle le regarde, cet homme grand, fatigué, longtemps à ses côtés, si lointain aujourdhui.
François Elle prend le roman sur la table. Je lis en français à présent. Lentement, avec un dictionnaire, mais je lis. Je peins. Jai été en Bretagne. Je fréquente le club de conversation. Je dors la fenêtre ouverte, car jaime ça. Je mange ce que je veux, plus ce qui arrange un autre que moi. Elle marque une pause. Je ne suis pas en colère. Tu mas donné beaucoup : une maison, des enfants, des années de vie. Mais tu mas aussi révélée à moi-même : que je navais pas eu MA vie trop longtemps. Ça compte aussi.
Tu reviendrais ? souffle-t-il. Question étrange. Lui-même en sent sans doute labsurdité.
Claire le regarde, puis laquarelle. Le lac, la brume. Son sorbier.
François, dit-elle, jai cinquante-neuf ans et pour la première fois depuis longtemps, je vis. Vraiment. Pause. Si tu veux du thé, fais-toi plaisir.
Elle se lève. Va à la cuisine. Met leau à bouillir. Regarde la cour, le sorbier nu, la vieille voisine en manteau bleu nourrir les pigeons.
Dans la pièce, on nentend rien. Puis le canapé grince. Des pas.
François se plante à la porte de la cuisine.
Claire, appelle-t-il.
Elle se retourne.
Dis-moi une chose. Es-tu heureuse ?
Leau bout, un sifflement doux. Dehors, le vieux sorbier, impassible.
Japprends, dit-elle. Japprends à lêtre. Cest plus compliqué quon ne croit. Mais japprends.
Il la regarde. Elle le regarde. Deux adultes, dans une cuisine autrefois partagée, aujourdhui sienne.
Cest bien, conclut-il. Cest très bien, Claire.
La bouilloire chante.