Le fils de Claudine sest remarié il y a un mois
Le fils de Claudine sest remarié il y a tout juste un mois, et devinez quoi ? Il a débarqué à la campagne avec une jolie adolescente de treize ans, Capucine, la fille de sa nouvelle épouse, pour linstaller, attention, chez la nouvelle mamie ! Et ce, pour une semaine entière, rien que ça.
Avant de partir, la maman de Capucine a glissé un petit mot à loreille de Claudine :
Faites attention, Capucine na jamais mis les pieds à la campagne. Et bon elle a un sacré caractère. Vous savez comment sont les ados ! Alors tenez-lui un peu la bride, sil vous plaît. Si ça ne va pas, appelez-moi, je viendrai la chercher.
Comment ça, “si ça ne va pas ?”, a demandé Claudine, un peu perdue.
La nouvelle belle-fille sest contentée dun sourire, a claqué une bise sur la joue de Claudine, sest engouffrée dans la Kangoo avec son mari, et hop, les voilà partis.
Capucine, tu veux bien aller chercher de leau ? a immédiatement demandé Claudine à la demoiselle, en lui tendant un seau.
Où ça ? a demandé Capucine, lair complètement perdue.
À la pompe.
Euh cest quoi, une pompe ?
Ben, une pompe, cest une pompe ! Derrière le portail, pas loin de la maison, il y a une sorte de machin avec un levier. Tu mets le seau dessous, tu baisses le levier, leau coule, et tu peux la ramener à la maison.
Mamie Claudine, vous plaisantez ? Capucine avait de grands yeux ronds. Normalement, on prend leau au robinet Vous en avez un, non ?
Le robinet existe bien, oui, a souri Claudine. Mais depuis une semaine, pas une goutte ne coule.
Mais pourquoi ?
Parce que notre cher Gilbert, le plombier du coin, a coupé leau dans la rue. Il paraît quun “truc” est à changer On na pas eu le choix, retour à la pompe ! Au moins, là, on est sûres dy trouver de leau.
Non mais Capucine a déposé le seau par terre. Je ne ferai pas ça. Avec un robinet, il DOIT y avoir de leau.
Comme tu veux a haussé les épaules Claudine. En attendant, si tu veux te débarbouiller, cest ici. Claudine la menée vers une énorme cuve sous la gouttière. Tu prends de leau de pluie avec la main et voilà.
Mamie, vous êtes sérieuse là ? Capucine semblait sidérée. Mais il y a des bestioles qui nagent là-dedans !
Ce sont des larves de moustiques, Capucine. Elles ne mordent pas.
Et pour me brosser les dents ? Il faut aussi prendre cette eau bizarre ?
Bien sûr. On na plus deau au lavabo.
Bon, je vais y aller bougonna lado. Elle prit à contrecœur le seau et sen alla soupirer jusquà la pompe.
Elle revint au bout dun quart dheure, ruisselante de sueur, et avec, au mieux, trois litres deau dans son seau.
Ten as mis du temps ! lança Claudine.
Je ne savais pas comment on allumait la pompe. Heureusement, il y avait un monsieur qui ma expliqué !
Parfait ! Claudine vida aussitôt leau dans le seau à laver les mains, et tendit le seau à Capucine. Maintenant quon a de leau pour la toilette, il faut en rapporter pour la cuisine, sinon, on ne va pas préparer le repas !
Hein ? Capucine regarda sa grand-mère, horrifiée. Encore de leau à aller chercher ?
Ah bah oui ! Sauf si tu préfères que je prenne celle de la cuve ? Claudine fit mine de se résigner.
Non, non ! sexclama ladolescente, attrapa le seau, et fila illico direction pompe.
Elle fit cinq allers-retours. Pendant ce temps, Claudine commença à préparer à manger.
Dis, mamie, pourquoi ils ne réparent pas le robinet ? demanda tout à coup Capucine, épuisée. En ville, sil y a un problème, tu appelles les services, une heure plus tard, hop, cest réglé !
Chez nous, il faut appeler, cest vrai ou plutôt marcher jusquà la maison numéro vingt-quatre sur la rue du Tilleul pour prévenir. Mais comme ils ont leau, eux, Gilbert ne se presse pas !
Et pourquoi tu ny vas pas, toi, réclamer ?
Jy ai été cent fois ! balaya Claudine dun geste. Mais Gilbert, tantôt il est en train de moissonner, tantôt il bricole à la grange, on ne le voit jamais. Il répète toujours : “demain”. Il est le seul plombier de tout le canton
Daccord Capucine réfléchit, puis redemanda : Quelle maison, tu as dit ?
Vingt-quatre, tout droit au bout de limpasse.
Dans quelle direction ?
Là-bas, fit Claudine dun signe de tête. Mais quest-ce que tu mijotes ?
Je vais trouver ton Gilbert
Et hop, Capucine glissa hors de la cour, si vite que Claudine neut même pas le temps de larrêter. Puis, plus de Capucine. Après une demi-heure, Claudine commença à sinquiéter et file chez Gilbert illico.
Ma petite-fille nest pas passée par ici ? demanda-t-elle à lépouse du plombier.
Tu veux dire cette petite tornade ? demanda la femme de Gilbert, les bras croisés.
Pourquoi une tornade ?
Bah ! Imagine ! Elle a exigé de voir Gilbert tout de suite, puis sest mise à me faire la morale, genre, “vous pensez quà vous !” Mon pauvre Gilbert, qui court du matin au soir ! Je lai menacée avec mon balai, mais elle a carrément dit que si on ne vous remettait pas leau aujourdhui, elle allait brûler notre cabanon, rien que ça !
Mon Dieu ! sest exclamée Claudine, la main sur le cœur. Capucine a vraiment dit ça ?
Capucine ? ricana la femme de Gilbert. Hé bien, bon courage à celui qui la supportera, ta Capucine
Et elle est où, maintenant ?
Moi, jen sais rien, elle doit courir après Gilbert !
Et Gilbert, alors ?
Dans les champs, où veux-tu quil soit en cette saison ! Il bricole encore une moissonneuse, pendant que des gamines tentent de nous effrayer.
Seigneur Claudine sélança dehors, direction les champs et la grande moisson.
Mais elle narriva jamais aux champs : un tracteur arrivait droit sur elle, conduit par Gilbert lui-même, Capucine assise à côté, lair très déterminé.
Gilbert freina sec en voyant Claudine.
Cest la tienne, hein ? hurla-t-il pour couvrir le bruit du moteur, en désignant lado du menton.
Claudine fit oui, toute paniquée, puis :
Tu lemmènes au commissariat, cest ça ? Gilbert, elle est mineure, tu ne peux pas larrêter !
Au commissariat ? Bah non ! Je vais VENIR RÉPARER VOTRE TUYAU ! Ta demoiselle, figure-toi, sest jetée sous les roues des moissonneuses ! Elle a menacé de crever tous les pneus avec un clou si je venais pas réparer leau tout de suite. Elle est marrante, les pneus dune moissonneuse, avec un clou ! sesclaffa Gilbert, ravi. Franchement, il nous faudrait plus de jeunes comme elle au village ! En quelques années, on remettrait tout daplomb ! Puis il lança à Capucine : Alors, petite pirate, tu veux conduire le tracteur ?
Trop ! hurla Capucine, enchantée.
Alors hop, prends le volant, direction la maison pour réparer ton robinet. Mais faut maider à retrouver les clés !
Marché conclu ! Capucine, rayonnante, prit le volant sans hésiter.
Ce nest que le 30 août, vingt jours plus tard, que les parents de Capucine la ramenèrent, à grand-peine, en ville, à la veille de la rentrée scolaire Sans ça, elle aurait sûrement trouvé encore mille trucs à faire à la campagne, surtout en plein automne !