L’art du mariage sur rendez-vous : Quand l’amour se programme à la française

Le « Rendez-vous arrangé, version française »

Écoute, il faut que je te raconte ce qui mest tombé dessus lautre jour, tu vas halluciner. Alors, imagine-moi à mon bureau, au cœur de Paris, assise devant une pile de dossiers : des factures, des notes de frais, des rapports, enfin tout le bazar habituel. Je les trie consciencieusement, je coche des chiffres, je griffonne des trucs dans mon carnet, bref, jai la tête complètement dans mon boulot. Le bureau est calme, juste le son des claviers et quelques voix discrètes qui séchappent du couloir. Les rayons du soleil filtrent à travers les stores, dessinant des lignes lumineuses sur ma table picture parfaite de laprès-midi studieux.

Soudain, mon portable vibre et sonne à fond. Je sursaute, et je vois « Maman » qui saffiche à lécran. Là, je tavoue, je bug un instant. Ma mère ne mappelle jamais en pleine après-midi, elle attend toujours que je sois rentrée, vers 19h. Il était à peine 15h, alors je commence à cogiter : quest-ce qui peut bien se passer à cette heure ?

Je décroche, mi-inquiète, mi-curieuse :
Allô, Maman ?
Sa voix tremble, ce qui déjà ne sent pas bon.
Ma chérie, tu pourrais passer à la maison le plus vite possible ? Cest vraiment important !

Et là, je sens langoisse qui monte, tu vois le genre ? Je me redresse dun coup, ferme le dossier devant moi, histoire de me donner une contenance.
Il y a quelque chose qui ne va pas ? Tu es malade ?
Non, non, tout va bien pour moi, ne tinquiète surtout pas Mais il faut quon parle, cest urgent.

Bon, je regarde lheure, je vois la tonne de taf quil me reste Mais sa voix ne me laisse clairement pas le choix.
Jarrive dans une heure.
Plus vite ce serait mieux Tu comprends, il y a des gens qui tattendent.

Là, gros point dinterrogation dans ma tête. « Des gens qui attendent » ? Genre qui ? Pourquoi ? Je veux pas insister au téléphone, alors je range tout à la va-vite dans mon sac, attrape ma veste, et je file prévenir mon boss. Heureusement, il est assez cool et il me libère sans problème. Je commande un Uber, jindique ladresse, et en attendant, je rappelle ma mère :
Faut que je ramène quelque chose ?
Non ma puce, viens juste !

Et là, me voilà dehors, à presser le pas comme si je courais après quelque chose durgent, alors que je ne sais toujours pas ce qui mattend. La voiture arrive vite, et je menfonce sur le siège arrière, le regard toujours sur lhorloge.

Le trajet dure pile quarante minutes jai checké toutes les cinq minutes, impossible de men empêcher. Autour de moi, Paris défile : les façades haussmanniennes, les boutiques de quartier, les squares où les gens glandent sur des bancs. Mais franchement, je ne vois rien : dans ma tête, ça tourne en boucle. Est-ce que cest son boulot qui part en vrille ? Un souci avec la tante Béatrice ? Un problème de santé dans la famille ? Tout me traverse lesprit, jusquà ce que la voiture pile devant mon immeuble familial, dans le 14e.

Je sors du taxi, file vite au quatrième, et avant même davoir le temps dinsérer ma clé, la porte souvre à la volée.
Ah, enfin ! Ma mère mattrape par le bras et mentraîne dans lentrée.
Lappart fleure bon la brioche maison à la vanille son truc pour les grandes occasions. Ce parfum a toujours marqué chez nous un moment entre Noël et la fête des Mères. Mais là, ça colle pas avec la tension de son appel.

Je me déchausse fissa, je pose mon sac, et direct :
Maman, cest quoi le délire ?
Je pousse la porte du salon et je tombe nez à nez avec Samuel. Oui, Samuel, le fils de la meilleure amie de maman, celui quon traîne à chaque réunion de famille, que je surnomme en secret « la nouille ». Pas méchant, mais toujours maladroit, à faire tomber sa fourchette ou buter sur chaque phrase. Là, il sourit timidement, tripote le col de sa chemise, hyper mal à laise.

En face de lui, tata Béatrice trône, sourire XXL genre « mariage à lhorizon ». Autant te dire que je comprends vite quil y a anguille sous roche.

Bonjour, Chloé, Samuel tente, presque solennel. Ça fait longtemps

Cest rien de le dire Je croise les bras. Maman, sérieusement, pourquoi tu mas fait venir comme ça ?
Ma mère, tout à sa table et à ses cupcakes, fait comme si je navais pas percé leur magouille.
Ma chérie, avec Béatrice, on sest dit quaprès tout, vous connaissez depuis toujours, vous êtes matures, indépendants
Ouais, et ? Où tu veux en venir ?
Tata, bien décidée à sauver lambiance :
Samuel a un bon boulot, son propre appart, il est équilibré Tout ce quil faut, quoi !

On aimerait juste que vous discutiez, ose ma mère, en fuyant mon regard.

À lintérieur, je bouillonne. Encore cette obsession de vouloir à tout prix me caser avec un type « stable » et « convenable » sous prétexte que nos mères sadorent ! Je prends sur moi, mais ça sort tout seul :
Maman, japprécie ton inquiétude, mais je choisis moi-même avec qui jai envie dêtre.

Samuel rougit grave, essaie de faire bonne figure :
Chloé, on nest pas obligés dêtre brusques On peut se donner la chance de discuter ? On sentendait bien plus jeunes. Tes une fille super, je ne suis pas trop mal non plus

Sauf que rien na changé : tu mas jamais attirée et on ne va pas forcer un truc qui na aucun sens, je coupe net.

Il baisse les yeux, tripote nerveusement sa chemise.
Mais on pourrait essayer Moi, je suis vraiment motivé, il dit à voix basse.

Là, je respire, jessaie de pas être brutale, mais cest sorti comme il fallait :
Tu es gentil Samuel, vraiment. Sérieux, tauras une super vie, mais pas avec moi. On ne force pas les sentiments, juste parce que ça arrangerait tout le monde.

Je sens la pression retomber. Ma mère tente une dernière parade, la main vers ma manche :
Chloé, attends On voulait juste bien faire.

Non maman, on aura cette discussion une autre fois, quand tu voudras bien mécouter au lieu de monter des plans bizarres. Jai du boulot qui mattend, et stp, ne refais jamais ça : jai vraiment flippé.

Je claque la porte derrière moi, et une bouffée dair frais me rassure. Je descends les escaliers, un peu vénère, je traverse le square Jean Moulin. Le parc na pas changé depuis mon enfance : mamans avec poussettes, papis au soleil, gamins qui cavalent en riant Je fais gaffe aux flaques pour pas ruiner mes baskets neuves, encore émue et un peu remove de tout ce cirque.

Mon portable vibre à nouveau. « Maman ». Je réponds, même si jai moyennement envie de relancer le sujet.

Chloé, pourquoi tes partie comme ça ? On devait parler !
Maman, je peux pas faire plaisir à tata Béatrice juste parce que vous êtes amies depuis vingt ans. Cest pas comme ça quon décide dun couple
Qui parle de mariage ? Je veux juste que tu fasses connaissance, cest tout ! Il est gentil, bosseur, pas fêtard, cest rassurant !
Je ne dis pas quil est nul, juste ce nest pas ce que je veux, tout simplement.

Tu fais quoi de ta vie, alors ? Tes seule depuis trois ans, tu ne sors jamais, tu refuses tout ce quon te propose. Je comprends pas ce que tu attends !

Je préfère être seule que faire semblant avec un gars qui ne me fait aucun effet, juste pour cocher une case. Je sors si jen ai envie, et avec qui je veux, pas pour faire plaisir à qui que ce soit.

Je veux juste que tu sois heureuse
Je le suis déjà ! Jaime ma vie, jaime mon job. Je ne me forcerai pas à faire des rencontres qui ne me ressemblent pas, pour faire comme tout le monde.

Un silence. Je limagine, la tête basse, déçue.

Promis, jarrête dinsister, je tai fait peur, cétait pas malin, je mexcuse Jai juste peur que tu restes seule quand je serai plus là.
Je te comprends, mais vraiment laisse-moi vivre ma vie. Pas de surprise de ce genre, ok ? Tu sais pas toutes les angoisses que ça ma foutues !

Ok, je promets, sourit-elle dans le combiné. Mais si jamais tu rencontres quelquun pour de vrai, jespère que tu me le diras en premier !
Compte sur moi. Là, jai du taf. Bisous maman.

Je raccroche, je respire enfin. Les nuages souvrent un peu au-dessus de Montparnasse, le soleil fait son grand retour entre les immeubles. Je croise des étudiantes qui papotent fort sur le trottoir, un joggeur file devant moi, un chien roux à ses talons, la vie normale, quoi.

Pendant plusieurs jours, jévite den reparler, trop, et je menterre dans le boulot : mon agence lance le projet de lannée, je compte mes heures, je ne marrête que pour un pain au chocolat ou un thé brûlant. Je suis lessivée chaque soir. Mais au fond, lépisode du « plan-maman » repasse en boucle la nuit quand tout est calme. Je pense à son visage déçu, à la gêne de Samuel, au sourire crispé de tata Béatrice.

Le vendredi soir, crevée, je tombe sur le message dun collègue : « Viens à mon anniversaire ! Du monde cool, bonne ambiance garantie.« Jhésite puis je me lâche : « Jarrive ! »

La soirée a lieu dans un petit café super mignon du côté de Gambetta. Chaleureux, avec les murs en briques et les canapés moelleux. Il y a de la musique jazzy, lodeur de croissants et de café, tout le monde rigole, change de table, lambiance parfaite.

On maccueille à la porte, je fais la bise à lhôte qui me pousse vers un groupe sympa près de la fenêtre.
Je te présente mes amis, tu verras, ils sont super.

Bingo, je tombe direct à côté dun gars très sympa :
Salut, tu dois être Chloé ? Moi cest Antoine, je bosse aussi à lagence.
Je le connais de vue, mais on na jamais vraiment parlé. Il se pose à côté de moi, on commande deux bières, et la discussion file toute seule : boulot, voyages, séries Netflix, musique, trois vannes, et je réalise que je souris plus en une heure quen deux semaines entières.

À un moment, cest trop bruyant, il me propose de sortir prendre lair.
On marche sur le trottoir, il me parle de sa dernière rando en Corse, de la bouffe incroyable quil a testée à Ajaccio. Je rentre dans son délire, je partage mes souvenirs de vacances bretonnes le bruit des vagues, les galettes au caramel beurre salé.

Faudrait quon parte ensemble la prochaine fois ? il balance en blaguant.
Je rigole :
En mode test, alors, parce que je prends mon temps !

Il ne se vexe pas, il sourit franchement :
On pourrait commencer par un café demain matin ?

Franchement, ça change tout : il est naturel, pas pressant, et ça met direct à laise.
Ça me va.

Je rentre à la maison, le sourire encore aux lèvres, et là Bip bip, maman appelle.
Chloé, alors, comment tu vas ?
Super, jétais à une fête. Jai rencontré un mec sympa.
Tu plaisantes ?! Raconte-moi tout !
Il est drôle, intelligent, un peu foufou. Et il ne va pas pleurnicher chez sa mère à la moindre embrouille, je rigole.

Maman éclate de rire à son tour. Je sens quelle est honnêtement contente pour moi, quelle se détend.
Alors javais tort, finalement ?
Pas totalement. Je sais que tu veux me protéger, mais tinquiète, je gère.

Promis, je lâche prise. Je taime ma chérie.
Moi aussi, maman.

Je repose mon tel, je regarde la ville par la fenêtre, les lumières de Paris qui scintillent. Dans le calme, je sens que tout va bien, que la vie continue, que je peux choisir mon chemin et que, pour une fois, je suis vraiment fière de moi.

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