La mère était agenouillée dans les feuilles mouillées, le tissu noir de son manteau imbibé deau, le visage enfoui dans ses mains qui tremblaient. À côté delle, le père fixait la pierre tombale grise, épuisé au point de ne plus trouver la force de pleurer.
Dans le médaillon ovale serti dans la pierre, une petite photo noir et blanc montrait deux garçons qui semblaient les regarder pour léternité.
Une fillette aux pieds nus sapprocha alors, surgissant de lautre côté de la tombe.
Sa robe était déchirée, ses cheveux blonds emmêlés, ses pieds sales du chemin froid du cimetière. Elle leva un doigt, minuscule, et pointa la photo sans trembler.
« Ils ne sont pas partis. »
La mère releva les yeux, noyés de larmes.
Le père tourna, dun mouvement soudain.
« Quas-tu dit ? »
La petite ne recula pas, son doigt toujours tendu vers les visages des garçons, calme, impassible, faisant paraître le vent encore plus glacial.
« Ils restent avec moi. »
La douleur de la mère se mua brusquement en peur. Elle rampa dun geste désespéré, les feuilles mortes collant à son manteau sombre.
« Qui ? »
La fillette montra dabord lun des garçons, puis lautre.
« Les deux. »
Le père se releva trop vite, écrasant les feuilles dun bruit nerveux sous ses chaussures.
« Où ? »
Enfin, la petite baissa la main, ses yeux glissant vers le portail rouillé du cimetière.
« À lorphelinat. »
La mère eut le souffle coupé.
Pour la première fois, la voix du père se brisa.
« Emmène-nous. »
La fillette se détourna lentement vers la route.
La mère se leva dun bond, fébrile.
Le père tendit la main vers lenfant
mais la fillette fit un pas en arrière avant quil ne puisse la toucher.
Elle nétait pas effrayée.
Elle était sûre delle.
Des feuilles mortes se froissèrent sous ses pieds nus tandis que le vent glacé faisait frissonner tout le cimetière.
Au-dessus, le ciel prenait la teinte dun acier meurtri.
La mère la regardait comme si, pour la première fois, la douleur avait enfanté lincroyable.
« Quel orphelinat ? » murmura-t-elle dune voix blanche.
La fillette inclina un peu la tête :
« Le rouge. »
Le visage du père perdit toute couleur, car ici, dans ce quartier de Bordeaux, il ny avait quun seul orphelinat aux murs rouges. Sainte-Agnès. Fermé depuis treize ans, à la suite dun incendie.
La mère agrippa la manche de son époux, tellement fort quelle en froissa le tissu.
« Non, pas celui-là cet endroit a brûlé ! »
La fillette sembla perplexe face à la protestation.
« Pas tout. »
Un silence de marbre tomba sur les tombes.
Le père sapprocha, plus prudemment, comme sil craignait deffrayer un miracle fragile.
« Doù connais-tu nos fils ? »
La fillette releva lentement les yeux vers la photo.
« Ils me parlent la nuit. »
Un gémissement échappa à la mère.
Pas de lincrédulité.
De la douleur.
La douleur de lespoir, celle qui blesse plus que le désespoir.
Le père inspira brusquement.
« Nos fils sont morts il y a trois ans. »
La petite fronça les sourcils.
« Non. »
Le vent séleva, secouant les branches du vieux marronnier.
La fillette pointa le plus petit des garçons sur le cliché.
« Il pleure dans son sommeil. »
Puis elle montra le jumeau.
« Et il cache du pain sec sous le lit pour lui. »
La mère saffaissa, tombant à genoux.
Car ça
Cétait vrai.
Seuls ses fils faisaient cela.
Laîné cachait toujours de la nourriture pour le cadet après chaque cauchemar, toujours.
La voix du père devint aiguë, pressée, déchirée.
« Qui ta raconté cela ? »
La fillette le regarda comme sil posait une question dénuée de sens.
« Cest Achille qui me la dit. »
Un hurlement muet séchappa de la gorge de la mère.
Car Achille, cétait le prénom du cadet.
Jamais gravé sur la pierre, juste le nom de famille au-dessous du médaillon.
Le père recula, titubant.
« Qui ta donné ce nom ? »
La fillette montra à nouveau le portail du cimetière.
« Ils attendent. »
Lair sembla déserter le monde.
La mère se releva si vite quelle manqua de tomber.
« Emmène-nous, je ten supplie. »
Les larmes coulaient sans retenue.
« Si cest une cruauté, si quelquun ta soufflé ces mots »
La petite secoua la tête.
« Personne ne ma rien dit. »
Puis, tout bas :
« Ils mont demandé. »
Le père extirpa de ses poches les clés de la Clio, les mains tremblantes.
« Où est cet endroit ? »
Mais la fillette ne répondit pas tout de suite.
Elle regarda la pierre tombale, la photo
Et un instant impossible
La mère crut voir un reflet bouger dans limage, un frémissement presque imperceptible, lombre dun sourire.
Puis, plus rien.
La fillette se remit en marche.
Chaussettes absentes sur les pierres froides et humides.
Les parents la suivirent à travers les allées, au milieu des chrysanthèmes fanés, des anges de marbre striés par la pluie dautomne.
Le père regardait cette fillette, tiraillé par un doute tenace : fallait-il la protéger, ou la craindre ?
« Pourquoi es-tu venue sur la tombe de nos fils ? » finit-il par souffler.
La fillette ninterrompit pas sa marche.
« Ils ne voulaient pas rester seuls aujourdhui. »
La mère redoubla de sanglots, car aujourdhui, cétait lanniversaire des jumeaux. Personne ne lavait dit à lenfant. Personne ne pouvait le savoir.
Au bout, le portail gronda sur ses gonds rouillés.
De lautre côté de la route, à travers les arbres sombres, sélevait le vieux bâtiment de pierres rouges, silhouette penchée contre le ciel du soir.
Sainte-Agnès.
Façades calcinées.
Toit effondré dun côté.
Condamné depuis des années.
Le père sarrêta net.
« Il ny a plus personne là-dedans »
La fillette se retourna pour la première fois,
et ses yeux semplirent de tristesse.
« Si », répondit-elle dune voix presque murmurée,
« il y en a. »
Elle leva enfin la main, pointant la fenêtre du deuxième étage.
La mère suivit son geste, le souffle suspendu.
Et là, derrière les vitres fissurées
juste lombre dun instant
deux garçons se tenaient debout.
Jumeaux.
Lun colla sa paume contre la vitre froide.
Lautre serrait dans ses bras le lapin en peluche quils avaient enterré avec Achille, trois ans auparavant.