Lamante de mon mari était dune beauté rare. Si elle avait été un homme, je laurais choisie sans hésiter. Vous savez, il y a des femmes qui connaissent leur valeur, qui marchent droit, portent une tenue digne, regardent droit dans les yeux, écoutent jusquau bout. Elles ne sont pas pressées, leurs gestes ne sont pas frénétiques, elles ne cherchent pas à dévoiler leurs épaules ou à pousser la poitrine au devant pour se faire remarquer ; elles gardent un calme royal et ne se laissent jamais emporter par leurs émotions.
Et elle laurait choisi, peutêtre justement parce quelle était son opposé. Car elle, elle-même, était toujours en fuite : elle levait la voix aux enfants comme au mari, laissait tomber tout ce quelle tenait en main, narrivait jamais à se rassembler, au travail elle était toujours en retard, les chefs ne cessaient de se plaindre. Elle ne portait que pantalons et tees ou pulls, car qui aurait le temps de passer une robe ou un chemisier? Elle ne se rappelait même plus la dernière fois quelle avait repassé du dentelle ou du voile. Le sèchelinge dernier cri était son seul remède contre le repassage.
Lamante, en revanche, était irréprochable. Silhouette, démarche, jambes longues, cheveux abondants, yeux limpides, visage ravissant on aurait pu la prendre pour une statue! Depuis le premier regard, plus aucune respiration ne lui semblait paisible. Tout sétait produit après une mission dans un quartier plus éloigné de Lyon. Fatiguée et affamée, elle sétait glissée par hasard dans le Café du Coin. Le lieu était plein; seul un coin était libre. Elle sest installée, a levé les yeux au-dessus du menu, et rien ne lui a échappé. Elle a reconnu lhomme derrière elle. Et il la vue, elle aussi.
Il tenait ses mains entre ses paumes, embrassait longuement ses doigts. Cétait comme un tableau: ses doigts sentaient le basilic. Il voulait faire tourner la tête de la femme, mais il reconnaissait que celleci était vraiment différente.
Une sensation étrange lenvahissait. Comme une brûlure: on voit les marques rouges sur la peau et lon sait que la douleur arrivera dans quelques secondes, mais on vit le temps dattente. On essaie davaler le souffle désespérément, comme pour atténuer ce qui vient.
Il fallait que cela le fasse souffrir, mais à lintérieur il ny avait que du vide. Rien dautre.
Le mari est rentré à la maison à lheure. Dordinaire calme et équilibré, cétait lui qui senflammait partout, pressé, impulsif. Lui, cétait un sanguin modéré, avec un sens de lhumour plaisant, carrément lopposé delle.
Comment auraitil pu supporter son humour dans cette situation? Le sien nétait pas adapté à ce moment.
Toute la soirée, elle voulut linterroger, dun ton impartial: «Alors, quen estil de lamante? Je vous ai vu hier au Café Vert, elle était très jolie, je comprends, je ne me retiendrais pas non plus.» Elle voulait le voir transpirer, le front perlé de sueur, rougir, se battre pour rester calme.
«Et maintenant?» auraitelle pu dire. «Quen estil de nos enfants, de la nouvelle maman? Et moi, où vaisje? Elle apporte un appartement ou on la fait venir vivre chez nous?» Elle ne dit rien. Comme dhabitude, le mari lembrassa et sendormit rapidement à ses côtés.
Peutêtre navaientils même pas atteint la partie intime, se glissant de chaque côté du lit. Il sourit intérieurement, comme une femme qui voit sa tromperie mais persiste à se dire quelle navait rien vu.
Peutêtre nétaientils quau début, au stade des regards, du cœur qui bat à lunisson. De toute façon, il savait se dissimuler, ne trahir aucun regard, aucun mouvement.
Il se tourna dans le lit, dormit par petites sections, rêva de fleurs multicolores et damantes en robes rouges inconnues.
Le matin, il se leva la tête lourde, bougea plus lentement que dhabitude, prépara les enfants pour lécole avec calme.
Toute la journée, il se demanda quoi faire. Que font, généralement, les femmes qui surprennent leurs maris avec dautres? Chercher sur Google? Google ne lui donna aucune réponse. Il navait aucun plan. Continuer à vivre comme avant?
Il ne pensa pas quil devait essayer. Il vivait déjà comme dhabitude: même routine, même mari qui rentre à lheure, sans parfum étranger sur la chemise, enfants joyeux et bruyants, sortie cinéma le dimanche. Tout pareil, deux petites aventures par semaine, parfois trois si lon était attentive aux détails.
Peutêtre le café était la faute?
Il ne sétait pas trompé. Il lappela à midi; elle ne répondit pas. Il prit un taxi et revint au même café. Donna au chauffeur une brève excuse: «Jattends un colis important pour le travail.» La voiture du mari était garée en face. Il les vit sortir ensemble et monter dans la voiture.
Il pâlit, demanda une bouteille deau au chauffeur, simula un appel et cria théâtralement dans son téléphone fermé: «Vous avez honte de votre paquet! Je ne reste plus, je retourne au travail!» Même à ce moment, il se souciait de ce que le chauffeur pensait.
Quand on découvre une amante, la vie bascule. Divorce? Peutêtre. Mais comment vivre autrement? Endurer? Pour qui, pourquoi?
Il se souvint dun couple damis où le mari avait aussi une maîtresse. Il sétait caché, menti, mais la femme découvrit finalement. Scandale, il clamait que ce nétait pas vrai, jusquà ce quon le prouve: messages sur le téléphone, hackers, jalousie concurrente.
Alors, le mari déclara fermement: «Je ne mentirais jamais. Ce serait absurde de nier. Si tu fais quelque chose, tu as la responsabilité de le reconnaître. Décide: soit tu romps avec lamante et restes avec la famille, soit tu pars, mais tu veilles sur les tiens.»
Ce fut admirable. Quel homme sérieux à ses côtés! Oui, il est facile de donner des conseils de loin, sans être impliqué. Quand la vie te met au centre, quand les autres attendent de toi une décision et de léquilibre, le courage et léquilibre sévaporent en un instant.
Il revint au même café, sassit à leur table. Lamante leva les yeux, étonnée. Le mari se raidit, puis se frotta les mains sous la table. Silence. Observer était curieux. Lamante comprit immédiatement qui elle était. Ou peutêtre le savait déjà.
Le mari voulut parler, mais elle linterrompit dun geste: «Ce nest pas comme si je ne men rendais pas compte, nestce pas?» Elle dit doucement: «Vous savez, rien danormal ici. Ça arrive. Mais sil vous plaît, pensez à nos enfants, à lappartement, aux parents âgés. Vous êtes des adultes, vous pouvez gérer.»
Elle se leva. Sa robe fraîchement repassée lui allait bien. Dommage quelle nen ait pas porté depuis longtemps.
Parfois, le courage, cest pouvoir dire la vérité et avancer avec dignité, même quand cest difficile. La dignité dune femme ne dépend ni des chaussures, ni des robes repassées, mais du calme avec lequel, au final, elle rassemble ses forces et continue sa vie.