La petite pomme
Tu es exactement comme ta mère !
Comment ça, mamie ? demanda Apolline, en se mettant instinctivement sur la défensive, avant de se rappeler quelle navait rien à craindre ici. De qui se protégeait-elle ?
Toujours dans tes pensées ! Ta mère non plus nécoutait jamais personne ! Et te voilà, pareille !
Quest-ce que je suis censée écouter ?
Moi ! Tu dois mécouter, moi ! Et me respecter ! Parce que je suis plus âgée et que je connais mieux la vie ! Tu comprends ?
Apolline dévisageait, étonnée, cette femme à la chevelure un peu en bataille, rouge de colère, qui secouait un doigt sous son nez.
Intéressant ! Pourquoi devait-elle donc mériter tant de respect ? Arrivée comme une tornade, on nefface pas sa trace aussi facilement
Apolline fit bouger ses doigts, comme si elle tenait une gomme à modeler. Si seulement elle pouvait adapter la journée à sa guise Estomper ces ombres ici, éclaircir là Elle naimait pas lobscurité, quelle associait aux disputes, aux cris. Sa mère ne lui avait jamais parlé sur ce ton. Elle répétait toujours que savoir écouter et comprendre, cest propre aux gens bien.
On ouvre grand les oreilles, Apolline, et on écoute bien ! Comme les petits lapins ! Tu sais pourquoi ils écoutent si bien ? Parce que le renard avance toujours tout doucement. Si le lapin se laisse distraire, quil nécoute pas assez, hop ! Le renard le croque !
Non ! suppliait la petite Apolline en fixant sa mère.
Ben voilà, il ne faut pas ! Alors il écoute bien, le lapin, et il court vite ! Aucun renard ne pourrait lattraper !
Cétait il y a longtemps. Apolline avait grandi, mais les histoires et les leçons de sa mère étaient toujours aussi présentes dans sa mémoire.
Étrange Petite, elle trouvait que sa mère exagérait. Maintenant, elle se rendait compte à quel point elle avait raison.
Prenons « cette grand-mère ». Apolline ne lavait connue que lan passé. Avant, elle vivait avec sa mère dans une petite ville du bord de la Méditerranée, à Sète. Elle allait à la maternelle, se brouillait avec Juliette ou Chloé puis se réconciliait, et filait acheter une glace sur la minuscule promenade du port. Ensuite, ce fut lécole, Arthur, ses premiers baisers sur la plage au coucher du soleil.
Et sa mère était toujours là
Apolline serra dans sa paume la grosse perle de fausse turquoise de son bracelet, un souvenir fabriqué par sa mère.
Cest vrai, cest du toc. Mais regarde comme cest beau ! Tu sais, ma chérie, parfois lauthentique est amer et difficile, tant que tu as beau faire, il ne réchauffe pas le cœur. Mais une imitation, ce nest pas toujours si mal.
Pourquoi ?
Regarde ! Pourquoi tes-tu disputée avec Juliette, il y a quelques semaines ?
Elle a dit quon était pauvres, et que tu ne mavais pas acheté de vraies baskets de marque, juste une imitation. Elle disait quelle savait comment elles devaient être.
Elle a raison, Juliette. Cest loncle Rémi qui ta cousu ces baskets. Mais personne na dit que cétait des vraies Nike, nest-ce pas ?
Non.
À la place, elles sont belles, solides, faites avec amour tu sais que Rémi est comme ça. Tu les aimes, non ?
Oui !
Alors ? Quimporte la marque ? Ce sont les humains qui inventent tout ça pour se sentir supérieurs. Tu comprends ? Jai telle chose et toi non, donc je suis mieux ? Est-ce logique ?
Non.
Voilà ! Lessentiel cest dêtre authentique à lintérieur. À quoi servent les étiquettes si tu nen tires que de la jalousie ? Celui qui sait apprécier ce quil a sera bien plus heureux.
Apolline en avait longtemps réfléchi. Elle avait eu le temps de nettoyer sa chambre à fond et de donner un coup dans celle de sa mère. Puis elle était allée la voir dans la cuisine, où elle préparait sa confiture dabricots préférée, et avait demandé :
Maman, est-ce que ça veut dire que Juliette nest pas une vraie amie ? Elle est gentille, puis dun coup méchante. Pourtant, je sais quelle adorait mes baskets, mais elle na pas voulu le dire.
Comment le sais-tu ?
Chloé ma dit quelle avait hurlé sur sa mère pour avoir des baskets comme les miennes.
Oh, Apolline ! sa mère, Hélène, posa la cuillère en bois et la prit dans ses bras. Ne sois pas trop dure. Juliette est encore une enfant comme toi
Moi, je ne suis plus une enfant !
Apolline se débattit, la tête haute. Ses yeux étaient brillants de colère non contre sa mère, mais envers elle-même, pour avoir jugé son amie.
Pour moi, tu seras toujours ma petite. Et pour les mères, leurs enfants ne grandissent jamais, et ce nest pas dramatique. Ma mère à moi nest plus là Jaurais tant aimé redevenir petite, le temps dêtre consolée
Hélène fronça les sourcils et embrassa sa fille sur le front.
Enfin bon, parlons de toi et de Juliette. Laisse-lui du temps. Souviens-toi, quand elle ta ramenée à la maison après ta chute du toboggan ? Je lai vue, elle avait plus peur pour toi que pour elle ! Pourtant, elle sétait bien râpé les genoux aussi. Et la façon dont elle ta offert ses feutres flambant neufs que son père avait rapportés de Paris elle voulait que tu dessines le plus joli tableau pendant ta maladie, pour laccrocher chez elle ! Tu ten rappelles ?
Oui
Tu vois ! Les baskets, tout ça, ce sont des bêtises. En grandissant, tu verras comme cest secondaire. Nabîme pas ce que tu partages avec elle.
Elle est déjà venue.
Pourquoi ?
Se réconcilier. Elle a demandé pardon.
Et toi ?
Jai dit que je ne voulais plus la voir et quon nest pas pauvres !
Tu étais fâchée ?
Oui !
Et maintenant ?
Je le suis encore, mais moins
Alors attends de ne plus être en colère, puis va la voir. Sinon, tu ne lui pardonneras pas vraiment, et tout recommencera.
Apolline aurait eu tant besoin de sa mère, ici, à côté delle. Elle aurait su quoi dire, quoi faire. Surtout maintenant. Avec la grand-mère dans les parages
La grand-mère était apparue sans prévenir.
Apolline nétait au courant de rien, ni de la maladie de sa mère, ni de son rapprochement avec son ancienne belle-mère, ni même de lavoir appelée.
Eh bien, bonjour Hélène ! Je naurais jamais cru quon se reverrait ! Une dame corpulente, rouge de chaleur, referma le portillon derrière elle, sy adossa en haletant. Quelle chaleur ! Je ne sais pas comment je vais supporter ça !
Bonjour, Mireille.
Apolline jeta un regard curieux à sa mère, lentendant parler avec un ton étrange.
Cest Apolline ? Mireille détailla la petite. Rien à voir ! Tes sûre quelle est bien la fille de Paul ?
Tu nas pas changé !
Maintenant, il y avait de la malice chez sa mère, et Apolline était rassurée. Comme disait sa mère : « On verra bien. »
Sa grand-mère ne lui plut pas. Trop bruyante, nerveuse, excessive. Elle mit le foyer sens dessus dessous, courant en tous sens, imposant son ordre à qui mieux mieux.
Comme dhabitude, cest le bazar ! Est-ce si difficile de ranger, Hélène ? Tu as une enfant, une fille ! Elle doit apprendre à devenir une femme, non ? Son mari la mettra à la porte dès la première nuit de noces, et il aura raison !
Apolline ne comprenait pas pourquoi sa mère se taisait. Elle souriait, mais ne répliquait pas. Elle la laissait couver la maison de son agitation, installant ses règles, sans jamais larrêter.
Les chats, bouleversés, sétaient tapis partout, et Pompon, le chien offert par loncle Rémi, était parti dans le jardin, grognant tout bas quand Mireille se mettait à crier.
Le seul être sensé ici, cest le chien ! Il comprend quil na rien à faire à lintérieur, lui ! Les animaux nont rien à faire dans une maison !
À ces mots, les chats virèrent au jardin, voyant surgir le balai dans les mains de la grand-mère.
Cest ce jour-là quApolline réagit pour la première fois. Elle attrapa Minuit, son chat préféré, et marcha fièrement avec lui sous le bras jusquà sa chambre.
Quest-ce que cest encore que ça ? Apolline ! tonna la voix de Mireille, faisant aboyer Pompon dehors.
Moi, je les défends ! Apolline se retourna en traînant un peu. Les chats resteront ici. Et Pompon aussi ! Ils étaient là avant vous. Si cest de lordre que vous cherchez, respectez-le dabord vous-même ! Ici, cest notre maison, et vous êtes linvitée. Faites comme vous voulez chez vous, mais pas ici.
Apolline ! Hélène porta la main à sa bouche, jamais elle navait entendu sa fille répondre de la sorte à un adulte.
Mais Mireille ne sen formalisa pas. Elle plissa les yeux et un sourire en coin effleura ses lèvres.
Notre sang, hein ! Tu es bien de la famille. Une vraie petite pomme Oh Hélène, taurais pu lélever un peu mieux, non ?
Depuis ce jour, les chats étaient tranquilles. Mireille les bousculait du bout du pied si besoin mais ne les chassait plus.
Mais tout le monde avait dautres soucis en tête. Les événements bousculaient Apolline, qui regardait les vieilles horloges du buffet, tentant, en vain, de stopper le temps.
Pourquoi le temps courait-il si vite ? Pourquoi ? Sa maman était si jeune, si nécessaire ! On na pas le droit de partir comme ça
Mais le temps ne lécoutait pas. Il comptait les minutes, implacable, sans jamais ralentir.
Médecins, médicaments, hôpital
Hélène séteignit un matin, à larrivée du printemps.
La veille, Apolline avait ouvert les fenêtres sur le vent salé de la mer et murmuré :
Maman, ton cerisier va bientôt fleurir ! Cest pour tout bientôt !
Je vais faire de mon mieux pour le voir, Apolline Jen rêve !
Quand elle comprit que sa mère était partie, Apolline, folle de douleur, brisa la branche qui frôlait la fenêtre de la chambre maternelle. À quoi bon, maintenant ? Plus personne pour la regarder pousser
Mireille ne fit pas dans la dentelle. Elle entoura Apolline de ses grands bras, tira de sa poche un immense mouchoir à carreaux et ordonna :
Pleure ! Crie autant que tu veux ! Donne-moi tout ton chagrin ! Ça ne tappartient plus, tu ne pouvais rien faire, chacun a son heure
Doù tirait-elle ces phrases ? Comment savait-elle ce que vivait Apolline ? Elle avait raison Apolline se sentait responsable. Sa mère avait trop travaillé, pas assez pensé à elle Tout pour Apolline, pour quelle fasse des études, aille à luniversité
Et elle ? Elle traînait avec Arthur, rêvait, boudait ses cahiers, laissait ses notes chuter. Puis sétait reprise mais navait pas eu le temps de le dire à sa mère, ne voulait pas linquiéter
La lettre que sa mère avait écrite pour elle, Mireille lui remit quarante jours après les funérailles.
Tiens ! Cest le moment. Lis bien. Ta mère ta laissé des consignes.
Pourquoi lenveloppe est ouverte ? Apolline tournait le papier dans ses mains.
« Pour Apolline » voilà tout ce que sa mère avait écrit dun trait vif au dos de lenveloppe.
Pour qui tu me prends ? Jsuis pas un cadeau, cest sûr, et tu ne dois pas maimer tous les jours, mais lire les lettres des autres non merci ! Bon, va ! Jai autre chose à faire, tu viendras maider si tu veux. Jai du pain sur la planche !
Apolline sentit tout de suite quelle était vexée. Elle navait pas crié, ni fait desclandre, juste bougonné. Elle ferma la porte et sapprocha de lembrasure où des traits de crayon montraient comme sa mère suivait sa croissance.
Eh bien ! Quest-ce que tu pousses vite ! Quelle grande fille tu deviens !
Sa voix résonna si clairement quApolline sécarta en sursaut.
Grande tu parles ! Si elle létait, elle serait plus réfléchie, et ne blesserait pas ceux qui laiment. Sa mère naurait sûrement pas aimé la voir ainsi.
Apolline ferma la porte de sa chambre, sinstalla par terre, lenveloppe sur les genoux. Elle nosait pas encore louvrir. Que de choses elle aurait voulu dire à sa mère que de choses elle navait pas entendues !
Lenveloppe était épaisse, remplie de feuillets couverts dune écriture soignée, arrachés dun simple cahier décolier. Apolline caressa Minuit, qui tournait autour delle, puis sortit précautionneusement les pages.
« Apolline ! Arrête de pleurer, tout de suite ! Tu es forte, ma chérie ! À quoi bon ces larmes ? La vie est belle ! Il y a tant de choses à aimer ! Garde ton énergie pour tout ce qui est à venir. Tu trouves quon na pas eu beaucoup de temps ensemble ? Moi, je te dis linverse. On en a eu tellement ! Tu nimagines pas comme la vie nous a gâtées. Mais tu ne comprends pas, alors je vais tout te raconter. Tu as le droit de savoir. Cest ton histoire, après tout.
Par où commencer Par la rencontre avec ton père, sûrement. Tu sais, il était extraordinaire. Jen suis tombée amoureuse dès le premier regard. Mes copines se moquaient : Un roux ! Tu plaisantes ? Les sottes ! Elles ne voyaient pas sa beauté, son soleil. Il était chaleureux comme personne. Tu lui ressembles énormément, même si ça ne saute pas aux yeux. De ton père, tu as les taches de rousseur, les yeux, le nez. Pour le reste, eh bien, ton caractère vient de moi. Quand tu es née, il espérait tellement que tu aurais les boucles de ta grand-mère de Mireille.
Mireille est une femme bien, Apolline. Ne prends pas ombrage de sa fougue. Elle est comme ça entière, brusque, tonitruante, et pourtant très fiable et généreuse.
Tu te demandes pourquoi tu ne las pas connue plus tôt. Cest ma faute. Jétais jeune, un peu bête, je nai pas su la comprendre. Cest facile de commettre une erreur et si difficile de la reconnaître
Pardonne-moi !
On sest violemment disputées quand tu étais toute petite. Avec ton père, tout allait bien, jusquau jour où il a rencontré un autre amour Ça arrive, Apolline. Ce nest pas quil ne taimait pas, ni moi non plus. Il a juste rencontré celle qui allait devenir son univers
Tu te demanderas : et lunivers davant, alors ? Eh bien il disparaît. Je crois que je laimais plus que lui ne maimait. Il est resté avec moi pour toi, quand lamour était mort. Mais il était trop honnête, il ne pouvait plus mentir après sa rencontre avec cette femme.
Je ne le comprends que maintenant, mais à lépoque, javais mal, si mal et Mireille est arrivée à ce moment-là.
Aujourdhui, je sais quelle venait pour raisonner son fils, pour garder notre famille. Elle na rien compris, et elle a ouvert la discussion à sa manière : Où est le ménage ? Jai explosé. On sest tout dit, du mal, du trop, de linjuste, et jai fini par lâcher que tu nétais pas sa petite-fille
Cette sottise ! Si tu savais ! Jai oublié, moi, quelle était venue quand jétais alitée par la grossesse compliquée, quelle a tout laissé pour nous aider, a fait tourner lappartement à la baguette, a cuisiné, nettoyé, rassuré. Elle ne serait repartie que rassurée sur la santé de sa future petite-fille.
Je ne savais pas quensuite elle avait rencontré la nouvelle compagne de ton père, avait tenté de lalerter, et avait fini par tout accepter. Et elle a aimé les enfants de cette femme tout autant que toi. Oui, Apolline, tu as un frère et une sœur. Si tu veux, Mireille pourra te les présenter. Jen ai parlé avec elle. Être seule, cest dur. Le plus on est, le mieux cest. Ça me rassurera là où je serai.
Réfléchis-y
Maintenant, lavenir. Apolline, fais des études ! Jaimerais tant que tu prépares ton avenir. Mais surtout, fais tes choix toi-même. Laisse personne décider à ta place ! Tu te rappelles nos discussions, sur lorientation, sur comment utiliser tes dons ? Tu as du talent, ma fille ! Mets-le à profit ! Peu ont cette chance. Si la vie ta donnée un tel présent, profites-en ! Oui, ce sera dur. Mais jai demandé à Mireille de taider. Il reste un peu dargent pas grand-chose, la maladie ayant coûté cher mais assez pour un ou deux ans. Après, tu te débrouilleras, tu las déjà fait, tu voyais tes sacs peints et tableaux partir comme des petits pains auprès des touristes. À Paris ou à Lyon, ils partiront tout pareil. Nabandonne pas ton rêve ! Quil se réalise ! Et jai confiance quun jour, un vernissage aura lieu pour toi dans une galerie parisienne. Je serai fière de toi, même si tu ne pourras pas me le dire. Mais de là, je saurai tout, rien ne méchappera.
Je taime ! Jai peur pour toi ! Mais je sais que tu réussiras. Ma fille forte et brillante !
Essuie tes larmes, je te lai dit.
Maman ».
Apolline posa la lettre et resta, tête basse, longtemps. Sa mère lui avait dit de ne pas pleurer !
Minuit dormait déjà en ronronnant, et Apolline restait assise, perdue, à chercher comment avancer.
Ce fut Mireille qui entra finalement dans la chambre, alluma la lumière et lança dun ton péremptoire :
Debout ! Assez de traîner dans la pénombre. Viens, je tai fait du thé, on va causer. Faut sactiver, pas pleurnicher.
Le projet « artiste » ne plaisait pas à Mireille. Elle tenta de convaincre Apolline quun vrai métier comme comptable, cétait bien mieux. Mais Apolline ne voulait rien entendre. Ce soir-là, Mireille lâcha que sa petite-fille était têtue comme une mule, quelle ressemblait à sa mère, qui, selon elle, avait mis des années à avouer quun mot pouvait briser toute une famille.
Si longtemps sans donner signe de vie ! Jai cherché partout ! Comment aurais-je deviné que ta mère tavait changé de nom et inventé un nouveau nom de famille ? Même pas repris le sien de jeune fille ! Comment elle a fait, franchement ?
Cest oncle Rémi qui a aidé.
Lui, je vais moccuper de son cas ! Il ma empêchée de trouver ma petite-fille ! Il va avoir des comptes à rendre !
Non, il a été formidable ! Il nous a toujours soutenues ! Il a voulu épouser maman.
Et elle ?
Elle a refusé. Elle disait quelle aimait toujours papa. Jaurais su, jaurais tout tenté pour les réconcilier !
Sacrée histoire ! Mireille posa bruyamment une assiette devant Apolline. Mange ! Et pense à ce que je tai dit ! Peintre ! Franchement ! Comptable, ça cest du solide ! Sûr, ça nourrit bien !
Mamie, pas devant les autres !
Quoi ? Apprends à compter largent des autres avant davoir le tien, cest la vie !
Non, cest pas pour moi ! Je ne veux pas ! Tu comprends ?
Je comprends, oui
Je veux pas te blesser. Mais je veux vivre ce qui me plaît. Tu as largent de ma mère ? Jai dix-huit ans dans un mois. Tu me le donneras, et je partirai. Tu nauras plus souci de moi. Je me débrouillerai.
Mireille, outrée, leva son fameux doigt. Mais soudain, elle lâcha prise, observa la jeune fille, esquissa un sourire ironique, et fit comme les gosses : trois doigts pour signe de réconciliation.
Eh ben, je viendrai avec toi ! Je veillerai à ce que tu deviennes une vraie artiste ! Jai promis à ta mère que je ne tabandonnerai pas. Dis rien ! Je men fiche !
Mireille lui poussa lassiette, soupira :
Mange, quest-ce que tattends ? Cest froid !
Des années plus tard, dans une petite galerie privée du centre de Lyon, on verrait un drôle de trio parcourir les salles.
Une femme un peu ronde, rousse, échevelée ; un grand maigre à lunettes sur un long nez, et Apolline, son fils dun an sur la hanche.
Alors ? elle posera la question, après sêtre promis une centaine de fois de ne rien demander, dattendre le verdict de celle qui la menée ici.
Mireille jettera un regard circulaire, reniflera, prendra le petit garçon dans ses bras, lui essuiera le nez, le calera contre son épaule et dira simplement :
Cest bien ! Les cadres sont beaux, les tableaux aussi. Mais tu gâches encore trop de peinture, fais attention ! Apolline ! Tu pourrais travailler plus petit, non ? Et range ton atelier ! Je suis passée ce matin, cest un vrai foutoir ! Et toi, Pierre ? à lhomme aux lunettes. Ouvre lœil ! Regarde-moi ces cernes : elle ne dort pas ! Bon ! Aujourdhui, je prends Léo ! Vous vous reposez, puis vous venez dimanche ! Compris ? Allez, on file, mon chéri !
Et en passant près dApolline, Mireille sarrêtera une seconde, caressa doucement sa joue et glissera tout bas :
Ta mère serait très fière de toi, mon enfant. Moi aussi ! Tu le sais, hein ? Allez, ma petite pomme?
Apolline sentit sa gorge se serrer, mais cette fois, cétait de joie. Dans les yeux de Mireille, il y avait cette étincelle farouche la même quelle retrouvait souvent en croisant son reflet dans la vitre de la galerie à la tombée du jour. Elle prit la main de sa grand-mère, la serra fort, comme pour affirmer ce lien tissé tour à tour de chagrin, de cris, de tendresse maladroite et de confiance reconquise.
Quand la porte se referma derrière Mireille, le silence sinstalla, peuplé déchos aimés. Apolline parcourut la salle, frôlant chaque tableau du bout des doigts, caressant des souvenirs, du bout des rêves. Entre ses œuvres, elle aperçut sa propre silhouette, plus droite, plus fière. Dehors, la lumière dorée du soir baignait la ville.
Elle ferma les yeux, inspira lentement lodeur de térébenthine mêlée à celle du pain frais dans la boulangerie voisine. Enfin, dans la clarté douce, elle crut entendre, tout au fond de son cœur, deux voix murmurant à lunisson une caresse, un clin dœil :
« On est là, continue douvrir grand les oreilles, petite lapine la vie est belle, et tu cours plus vite que tous les renards ! »
Apolline sourit, le cœur léger. Elle savait désormais que, partout où elle irait, il y aurait toujours un bout de maison, un éclat damour et la promesse dun printemps à venir, juste là, au coin de la rue.