La belle-fille surprend sa belle-mère dans sa propre cuisine et…

Journal de Mathieu, avril-mai, Paris

Aujourdhui, quelque chose ma frappé de plein fouet dans mon propre appartement à Paris.

Je suis sorti de la chambre, pensant brièvement profiter de la sieste dÉlodie notre fille pour souffler un moment, mais dans la cuisine, jai trouvé ma belle-mère, Colette Marchand, debout, les bras serrant le pot de violette. La violette appartenait à Camille, ma femme. Elle lavait choisie avec soin sur le marché de la rue Mouffetard le printemps dernier, observant attentivement les feuilles avant den sélectionner une à la forme parfaite. La fleur trônait sur le rebord de notre fenêtre, arrosée chaque dimanche, fidèle à son emplacement, et voilà que Colette la scrutait comme si cétait un intrus dont il fallait se débarrasser.

Colette, que faites-vous ?
Jétais pieds nus, en tee-shirt et pantalon de jogging. Je mattendais à une maison silencieuse, à la place, jentendais des bruits de vaisselle et de sacs plastiques.

Je fais un peu de rangement, dit-elle sans même tourner la tête. Tu as encore placé cette violette au mauvais endroit. Elle bloque la lumière, Camille.

Elle est très bien là où elle est. Jai justement choisi ce rebord exprès.
Cest la mauvaise exposition. À lest, le soleil du matin ne leur va pas.
Regardez comme elle va bien : elle bourgeonne, voyez !
Parce quelle est jeune encore. Elle fanera, tu verras. Je vais la mettre près du frigo, il y a une étagère.

Camille sest avancée, a pris délicatement le pot des mains de Colette pour le reposer sur le rebord. Moi, je suis resté en retrait. Il ne servait à rien de hausser le ton seulement de reprendre position.

Colette, sil vous plaît, ne déplacez pas nos affaires.

Colette ma lancé un regard étonné, presque blessé, comme si on lui interdisait ce qui était pourtant évident pour elle.

Je veux juste aider.
Jentends bien. Mais ici cest notre cuisine. On décide ensemble où vont les choses.
Ta cuisine Daccord, comme tu veux.

Elle sest tournée vers le robinet et sest mise à le récurer avec une application exagérée. Derrière sa silhouette enveloppée dans un pull ocre, je me suis demandé pourquoi venir un mercredi, sans prévenir, et ouvrir la porte dun simple coup de clé comme si cétait natural. Je ne lai pas dit à voix haute.

Quand se réveille Élodie ? a-t-elle demandé.
Dans une heure ou deux, sans doute.
Je vais ranger un peu ici, alors. Repose-toi !

Jai voulu protester mais les mots sont restés coincés. Ma voix na livré quun :
Colette, la cuisine est déjà propre.
Je vois bien, juste quelques traces sur le robinet.

Face à la violette un bouton sépanouissait, violet ourlé de blanc je buvais mon verre deau. Notre fille, chaque jour, pointait la fleur du doigt : « Fieullette ! ». Camille reprenait : « Violette ». Élodie riait, répétait : « Fieullette ! »

Je suis parti masseoir dans la chambre, laissant la porte ouverte pour éviter tout geste de rupture. Jaurais préféré que Colette comprenne, sans quon se dispute quelle sente quelle arrive à contretemps, que cette vie était la nôtre, pas la sienne. Mais apparemment, ce nétait pas son ressenti.

Vingt minutes plus tard, lodeur ma attiré de nouveau dans la cuisine : une odeur de bouillon, familière et puissante. Sur la plaque, ma casserole. Dedans, du pot-au-feu.

Cest quoi ? ai-je demandé.
Je fais une soupe. Camille rentrera du travail, elle aura faim, et le frigo est vide.
Il restait du quinoa et des boulettes !
Les boulettes étaient dhier, je les ai jetées.

Camille sest figée.
Vous avez jeté ce que javais préparé ?
Elles dataient dhier, voyons. On aurait pu tomber malade.
Colette, elles étaient très bien. On devait les finir ce midi. Cétait notre repas.
Laisse tomber, ce nest que de la viande hachée, ça ne coûte rien. Jai fait la soupe !

En sentant le bouillon parfumé dont lodeur emplissait toute la cuisine, Camille a soufflé un simple :
Merci mais sil vous plaît, ne jetez plus ce que je prépare.
Je ne veux quaider.
Jai compris, mais je préfère quon me demande.

Colette na pas répondu, remuant le pot-au-feu avec application, nettoyant ensuite sa cuillère, rangeant la gazinière sans hésiter devant les placards : elle connaissait les lieux par cœur, preuve quelle venait ici même pendant nos absences, quand Camille faisait une course ou promenait Élodie.

Colette, à quelle fréquence venez-vous ici ?
Oh, ça marrive. Quand il y a besoin.
Et quand il y a besoin, cest quand exactement ?
Cette fois, elle sest tournée vers Camille, sa mine un peu vexée :
Je ne suis pas une étrangère ici. Camille est mon fils.
Oui, mais cette maison est aussi la mienne.
Je nai pas le droit dentrer ?
Si, bien sûr si vous prévenez et quand on est daccord tous les deux.

Long silence. Camille soutenait son regard, mélange familier chez Colette détonnement et de légère blessure qui, je le savais, se transformerait plus tard en une conversation téléphonique orageuse avec son fils.

Daccord, dit-elle. Comme tu veux.

Elle a laissé la soupe sur la cuisinière et est partie, sans attendre le réveil dÉlodie, après avoir soufflé un baiser à travers la porte de la chambre. Elle emportait ses clés dans son sac.

Le soir, Camille ma raconté, un peu lasse :
Elle est venue sans prévenir, a tout déplacé, a jeté le déjeuner. Peux-tu lui demander dappeler avant de venir ?
Je me suis défendu faiblement, reprenant le refrain habituel :
Elle veut juste nous aider
Tu dis ça à chaque fois.
Jen reparlerai avec elle.
Tu le dis chaque fois, mais ça recommence.

Le lendemain, vendredi, elle est revenue vers quatorze heures, Élodie se réveillait de sa sieste. Jai entendu la clé tourner.

Salut, ma petite puce ! a chanté Colette du couloir. Cest mamie !
Élodie a cessé de pleurer dès quelle a reconnu la voix. Jobservais, partagé entre soulagement et irritation.

Sur la table, Colette a posé un petit gâteau roulé à la vanille.
Jai apporté un biscuit, Élodie adore le sucré !
Pas de gâteau pour elle, ai-je protesté doucement. Elle na que deux ans et demi, elle a déjà fait une réaction au chocolat.
Ce nest pas du chocolat, cest à la vanille, juste un petit bout.
Je préfère éviter, Colette.
Un morceau ne lui fera pas de mal. Jai élevé Camille sans me poser toutes ces questions !

Jai insisté :
Élodie na pas les mêmes réactions que Camille. Merci de ne pas la forcer.

Une pause gênante. Élodie tendait la main vers le paquet, que Colette glissa sous la table.
Daccord, je ninsiste pas.

En buvant leur thé, Élodie a commencé à samuser avec une casserole et une vieille cuillère que Colette avait dénichées sans demander, mais je nai rien dit, la cuillère était propre.

Camille travaille bien ?
Il est souvent fatigué.
Il devrait se reposer, cet été je pourrais emmener Élodie à la maison de campagne quelques jours.
On verra.

Gênée, jai voulu éviter la discussion. Une fois, alors que je répondais au téléphone, jai retrouvé Élodie, le poing serré autour dun bout du gâteau roulé, tandis que Colette affichait un sourire de triomphe doux.

Colette
Un tout petit morceau ! Elle la réclamé.
Elle prend tout ce quon lui propose, cest normal à son âge !
Justement, cest une enfant. Il ne faut pas trop sen inquiéter.

En récupérant le gâteau des doigts de ma fille et en lui donnant une tranche de pomme, jai gardé mon calme :
Je vous demande de respecter nos choix, Colette.
Je comprends, mais cest difficile de refuser quand elle tend la main.
Cest le rôle de ladulte de poser des limites.

Piquée, elle a pris son sac :
Je vais rentrer.
Très bien.
Tu me trouves trop présente.
Je vous demande juste de suivre nos règles chez nous.

Colette a quitté lappartement. Derrière la porte, Élodie a crié Au revoir !. Colette a répondu den bas, la voix douce : Au revoir, mon soleil !

Quand Camille est rentré, comme toujours, il a plaidé la bonne volonté de sa mère. Je nai rien répondu, jai pensé : il ne comprend pas, peut-être ne veut-il pas comprendre car intervenir, ce serait sopposer à elle, et ça, il préfère léviter.

Bonne nuit, ai-je simplement dit.

Jai rejoint Élodie dans sa chambre, elle dormait, bras écartés. Je lai délicatement remise sur le dos, puis je suis resté là, à écouter sa respiration.

Une, deux semaines ont passé.

Samedi matin, Colette a appelé :
Je voulais passer dimanche, ça vous va ?
Non, on a des choses de prévues.
Camille ma dit que vous étiez là ?
Oui, mais nous avons nos emplois du temps. Une prochaine fois peut-être ?
Jai acheté un jouet à Élodie
Passez-le à Camille.

Long silence.
Daccord le ton était différent, pas vexé, juste résigné.

Le soir, Camille ma répété :
Ma mère se sent rejetée.
Je ne lempêche pas de venir, juste de le faire sans prévenir.
Cest la même chose pour elle.

Je rangeais le linge.
Camille, de quel côté es-tu ?
Je nen prends pas, mais jaimerais que vous trouviez un terrain dentente.
Ce nest pas une question de paix, cest une question de qui décide à la maison. Nous, ou est-ce quelle fait comme bon lui semble, simplement parce quelle nous a aidés financièrement ?

Camille na rien répondu.

Je ne veux plus de porte ouverte. Cest notre espace, nous sommes une famille désormais.

Il sest assis au bord du lit, puis jen ai rajouté :
Je veux que tu récupères ses clés.

Camille a hésité :
Cest rude pour elle.
Je souffre aussi de ses intrusions.
Cest différent.
Pourquoi ?
Cest ma mère.

Et moi je ne suis pas la mère dÉlodie, la femme de cette famille ?
Bien sûr que si.

Je lui ai demandé dagir enfin, pas de promettre. Il sest réfugié dans la cuisine encore.

Quelques semaines plus tard, Colette a appelé Camille parce quelle était invitée ailleurs le vendredi, mais voulait passer samedi. Camille na rien dit à personne.

Samedi, à louverture de la porte, Colette a débarqué, les bras chargés de sacs de provisions. Pommes de terre, oignons, charcuterie, farine, pommes
Je vais faire des chaussons au chou, cest ce que Camille adore !
Colette, je peux
Tu as un rouleau à pâtisserie ?

Elle sinstallait déjà, trouvant toute seule la farine, comme si la maison lui appartenait.

Jai rejoint Camille dans la chambre.
Tu as dit oui à sa venue ?
Oui, elle voulait voir Élodie.
Et tu ne mas pas demandé mon avis.
Tu aurais dit non.

Voilà, tout était là. Il navait pas voulu me demander pour éviter un refus.

Désormais, tu me demandes, toujours. Compris ?

Camille a marmonné une réponse inaudible. De la cuisine, montaient des bruits de vaisselle et des odeurs de chou.

Les chaussons étaient réussis. Élodie en a dévoré un, en a demandé un autre. Colette rayonnait, Camille songeait à ses boulettes disparues, au gâteau, à la violette.

Colette, avant de partir, a suggéré une étagère pour les chaussures :
Près de lentrée, jen ai vu de bonnes au marché, je peux lacheter.
Ce nest pas nécessaire, ai-je répondu. Nous déciderons.

Colette nous a regardés tour à tour, puis a filé.

Pourquoi être si sèche ? a dit Camille.
Elle veut décider sans demander, ce nest pas pareil quaide.

Les jours coulent. Avril saffiche frisquet. Je promène Élodie au Luxembourg, puis sieste, lessive, cuisine petite routine confortable.

Un jour, alors que je lisais dans le calme, jentends encore le bruit de la clé : Colette.

Te voilà ! Juste pour changer les rideaux, ceux-ci sont décolorés. Jai acheté des neufs en promotion.

Un paquet sous le bras, elle déroulait déjà les nouveaux tissus.
Arrêtez. Sil vous plaît, je garde les miens, je les ai choisis.
Mais ceux-ci sont bien plus beaux !
Colette, je vous lai dit : il faut appeler avant de venir. Et je ne veux pas de nouveaux rideaux.

Colette, bougonne, a remis les rideaux dans son sac.
Tu fais comme tu veux, après tout, tu es la maîtresse de maison
Oui, exactement, la maîtresse de maison.

Sans même un thé, pour la première fois, elle est repartie.

Ma mère est peinée, ma dit Camille un peu plus tard.
Je demande juste quelle respecte nos choix.
Elle souhaite aider.
Camille, comprends-tu quon ne peut pas tout faire chez autrui sous prétexte d’aider ? Si tu nes pas daccord, dis-le. Sinon, soutiens-moi.
Il ne savait pas. Ou nosait pas. Trop compliqué.

Un soir, jai tout dit à Camille : la clé, le crédit pour lui rendre ce quelle avait prêté pour lappartement, rompre la dette invisible qui nous liait à elle.

Elle va être blessée.
Alors, on prend un prêt.

Camille a soupiré, puis a promis : Je vais lui parler.

Les jours passent, aucun appel. Mais un soir :
Jai parlé avec elle. Ce fut dur. Elle a pleuré, accusé que je la délaissais à cause de toi. Jai expliqué, pour la clé pour tout le reste.
Et alors ?
Elle veut réfléchir avant de me donner la clé.
Une semaine alors, pas plus.

Les jours suivant, Élodie bâtissait des tours en cubes, Tour, papa ! et la tour tenait.

Mercredi, Colette a appelé :
Je peux passer samedi ?
Samedi, elle est venue, juste une livre dhistoires pour Élodie. Tea-time calme, discussions sur la campagne, Élodie montrait un renard, un ours sur les images.

À la fin, Colette a sorti ses clés, en a retiré une sans cérémonie, posant sur la table.
Comme on a dit.

Camille la rangée, simplement :
Merci maman.

Prévenez-moi quand vous voudrez me voir. Je viendrai sur rendez-vous, cest normal.

Cétait posé, sans colère ni froideur, avec un sentiment de fin de chapitre dans ses yeux.

Élodie lui fit un signe depuis la fenêtre, elle répondit de la rue, puis disparut. Dans la cuisine, Camille et moi nous sommes retrouvés, soulagés.

Elle ne tappelle plus autant.
Je sais.
Tu regrettes ?
Jy ai pensé une minute entière. Non. Aucun regret.

Le soir, Camille se souvenait que, lhiver dernier, le meuble de lentrée avait été déplacé par Colette à son idée. On la remis à sa place en deux gestes.

Voilà, comme avant.

Élodie, sur le pas de la porte avec son livre,
Regarde papa, le renard !
Futé, le renard
Futé !

Jai regardé le rebord : la violette de Camille, à sa place, trois boutons épanouis, un quatrième prêt à éclore. Les feuilles étaient belles, sombres, bien alignées. Elle navait pas fané.

Jai compris aujourdhui dans tout ce remue-ménage que la cuisine, la routine, les petites bagatelles déplacées sont peut-être moins importantes que le simple droit, chez soi, de choisir soi-même lendroit de sa violette. Se sentir chez soi, cest important, même parmi ceux qui aiment le plus fort.

Rating
( No ratings yet )
Like this post? Please share to your friends: