Journal intime, fin avril, Paris
Je suis encore bouleversée par ce qui sest passé aujourdhui. Jessaye dy mettre de lordre dans ma tête Ce matin, jespérais une parenthèse de calme pendant la sieste de Camille, mais jai retrouvé ma belle-mère, Madame Bernard, en plein milieu de ma cuisine, la violette entre les mains comme si elle inspectait une antiquité suspecte.
Cette violette, je lavais choisie moi-même, soigneusement, au marché de la place dItalie le printemps dernier. Après avoir hésité entre trois pots, javais pris celle dont les feuilles étaient les plus régulières. Elle était devant ma fenêtre, bien arrosée quant il fallait. Et là Madame Bernard tenait mon pot à deux mains, les yeux plissés, prête à tout changer.
Madame Bernard, que faites-vous ?
Jétais entrée, en tee-shirt et pantalon de détente ; Camille venait tout juste de sendormir. À la place du silence espéré, javais entendu des bruits de vaisselle et des sacs plastiques.
Je fais un peu de rangement, répondit-elle sans se retourner. Tu la mets encore au mauvais endroit, cette violette. Ici, elle bloque la lumière.
Elle pousse bien là où elle est, cest pour ça que je ly mets.
Tu te trompes, cest lEst ici. Les violettes, le soleil du matin, elles naiment pas ça.
Elle va très bien, regardez, il y a même des bourgeons.
Parce quelle est jeune encore. Mais plus tard, elle séchera. Je vais la placer là, sur létagère, près du frigo. Ce sera parfait.
Jai repris la violette. Sans force, juste calmement, et je lai remise à sa place sur le rebord de la fenêtre.
Madame Bernard, sil vous plaît, ne déplacez pas mes affaires.
Son regard nétait pas méchant, simplement décontenancé, comme si jénonçais une aberration.
Je ne fais que taider, Cécile.
Je vous remercie, mais cest ma cuisine, cest moi qui organise où vont les choses.
Ta cuisine daccord, fit-elle, sourcils rehaussés. Comme tu veux.
Elle sest retournée vers lévier, frottant le robinet avec une énergie butée dans son pull moutarde. Et moi, fixant son dos large, je me disais : pourquoi ce mercredi, sans prévenir, sans passer un coup de fil ? La clé dans la serrure, la porte qui souvre, et vous voilà déjà à réarranger la vie des autres.
Je nai rien répliqué.
Camille se réveille dans combien de temps ? demanda-t-elle.
Dans une heure et demie, je pense.
Jaurais le temps de faire un peu de ménage ici. Repose-toi.
Jai ouvert la bouche, puis refermé aussitôt.
Madame Bernard, il y a déjà de lordre ici.
Je vois, répondit-elle après une longue pause. Cest juste que le robinet était un peu terne.
Jai bu un verre deau, debout, en regardant ma violette. Un bourgeon enfin épanoui, violet cerclé dun halo blanc. Camille tapotait souvent la fleur, répétant « fleufleur », et moi de corriger : « fleur », ce qui la faisait rire, et recommencer avec « fleufleur ».
Jai reposé le verre, repartie dans la pièce attenante, sans fermer la porte. Fermer, cétait accuser, provoquer la dispute. Je voulais quelle parte delle-même, quelle comprenne : tout le monde a sa vie ici, et aujourdhui nest pas le bon jour. Mais Madame Bernard semblait, soit ne pas voir, soit sen soucier peu.
Vingt minutes plus tard, lodeur du bouillon a envahi lappartement. Reconnaissable entre mille.
Je suis revenue.
S ur la plaque mijotait ma cocotte. Elle avait préparé une soupe, poulet et vermicelles.
Quest-ce que cest ?
Une soupe pour Paul, il reviendra affamé du travail ce soir. Le frigo est vide.
Javais de la semoule, et mes boulettes dhier.
Justement, fit-elle. Elles nétaient plus fraîches. Je les ai jetées.
Je me suis stoppée, glacée.
Vous avez jeté mes boulettes ?
Elles dataient dhier, Cécile. Tu aurais pu tintoxiquer.
Je comptais les réchauffer. Ce sont mes plats, que jai préparés.
Oh, les boulettes, cest trois fois rien. Je tai fait une bonne soupe, tu verras.
La soupe sentait bon, mais cest ce qui ménervait le plus : elle sentait bon, préparée par elle, dans mes affaires, avec sûrement ses propres ingrédients traînés de chez elle. Et maintenant cétait à moi, encore, de gérer ce mélange imposé.
Merci, mais je vous en prie, ne jetez plus ma nourriture.
Je ne le faisais pas par malveillance. Jai voulu te faciliter les choses.
Je comprends mais ne recommencez pas. Daccord ?
Elle remua la soupe, muette.
Je me suis assise, lobservant nettoyer sa cuillère, essuyer minutieusement la plaque. Elle se mouvait dans ma cuisine, déjà experte, ouvrant tiroirs et placards sans hésiter preuve, elle était venue ici sans moi, pendant mes balades, mes absences ou mes siestes. Jen avais le cœur serré.
Madame Bernard vous venez souvent ici ?
Jarrive parfois quand cest nécessaire.
Et cest quand, “nécessaire” ?
Cette fois, elle se retourna, visage naïf, un peu blessé.
Tu veux insinuer quoi, Cécile ? Je ne suis pas une étrangère, Paul est mon fils.
Oui. Cest aussi notre appartement, à Paul et moi.
Et alors ? Je ne peux pas entrer ?
Si, si vous prévenez, et seulement si nous sommes disponibles.
Un silence de plomb sensuivit. Je connaissais déjà cette expression : létonnement froissé qui deviendrait, dici la soirée, une plainte téléphonique à Paul.
Très bien, concéda-t-elle.
Elle repartit une heure plus tard, laissant la soupe sur la plaque et Camille toujours endormie. Elle embrassa sa petite-fille à travers la porte, « chute, elle dort », puis sen alla, clefs en main.
Le soir, quand Paul est rentré, lodeur de soupe flottait encore.
Maman est passée ?
Oui.
Ça sent bon.
Paul.
Il a ôté son manteau, perplexe.
Quoi ?
Elle est venue sans prévenir, a jeté mes plats, déplacé mes affaires. Elle sest installée ici Je veux que tu lui parles, que tu lui expliques quelle doit appeler avant de venir.
Il a arraché un morceau de pain, mâché lentement.
Je vais lui parler.
Tu dis ça chaque fois.
Eh bien, je le ferai encore.
Je lui ai servi la soupe. Il a goûté, soupiré :
Elle cuisine bien.
Jai préféré me taire.
Madame Bernard revint quelques jours plus tard, vendredi vers deux heures. Camille se réveillait à peine. Jentends le cliquetis de la serrure alors que je vais chercher ma fille.
Réveille-toi, mon trésor ! chantonne la voix de ma belle-mère dans le couloir. Mamie est là !
Camille cesse instantanément de pleurer. Toujours ainsi, quand cest sa grand-mère Dois-je men réjouir ?
Dans la chambre, Madame Bernard attrape joyeusement Camille, la serre fort, la fait voltiger. Puis on sinstalle à la cuisine. Jinfuse du thé. Camille grignote du pain-beurre posé dans un sachet apporté par mamie, avec dautres “surprises”.
Jai amené un gâteau, annonce-t-elle. Un biscuit du commerce, Camille aime les douceurs.
Camille nen mange pas.
Mais pourquoi ?!
Elle na que deux ans et demi, pas de sucreries à la maison Elle a déjà fait une réaction au chocolat.
Cétait la crème. Celui-ci est à la vanille, pas de chocolat !
Sil vous plaît, Madame Bernard.
Un petit carré ne peut pas lui faire de mal. Je nai jamais privé Paul, il était en pleine santé.
Votre fils nest pas ma fille. Camille réagit différemment.
Tu tinquiètes pour rien.
Peut-être, mais je suis sa mère. Je vous demande de ne pas lui en donner.
Court silence. Camille fouille dans le sac, sa grand-mère lécarte doucement.
Daccord, concéda-t-elle.
On prend le thé, Camille joue par terre avec la cuillère en bois que mamie a dénichée dans un tiroir sans demander. La cuillère était propre, jai fait comme si de rien nétait.
Et Paul, au travail ?
Ça va. Il est fatigué.
Toujours comme ça Il devrait prendre des vacances. Vous partez cet été ?
On ne sait pas encore.
Je pourrais garder Camille à la maison de campagne, vous reposeriez
Je vais réfléchir.
Mais enfin, pas besoin de réflexion ! En juillet, cest réglé.
Madame Bernard, je vous ai dit : je vais réfléchir.
Nos regards se croisent longuement. Puis, elle se détourne, appelle Camille à jouer avec elle.
Peu après, alors que je réponds au téléphone, je trouve Camille en train de grignoter du gâteau. Madame Bernard me défie du regard, légère victoire un peu triste.
Madame Bernard.
Ça nest quun bout. Cest elle qui la réclamé.
Elle prend tout ce quon lui donne, cest une enfant !
Je remplace la pâtisserie par une part de pomme, que Camille accepte sans broncher.
Je vous ai demandé de ne pas lui donner de gâteau.
Je tai dit, elle en voulait.
La prochaine fois, dites-lui non. Cest vous ladulte.
Madame Bernard sest levée, a attrapé son sac.
Je vais y aller.
Bien.
Tu es fâchée.
Non. Je vous demande simplement de respecter nos règles, ici.
Vos règles, fit-elle, le ton sec.
Elle est partie. Camille lui fit un « au revoir » de la main, réponse tendre de Madame Bernard depuis le couloir.
Jai rangé le gâteau dans le sac, lai déposé près de la porte pour que Paul le rapporte à sa mère.
Le soir venu, Paul répète : « Maman tadore, Camille ».
Et moi : « Je sais ».
Quest-ce qui te dérange, alors ?
Jai longtemps gardé le silence avant de dire : « Est-ce que tu réalises, Paul, quelle vient ici quand bon lui semble, modifie tout sans demander, et estime que rien ne la concerne ? Cest notre chez-nous ! Je ne devrais pas avoir à défendre le droit de nourrir ma fille à ma façon ».
Paul, plongé dans son portable, relève enfin la tête.
Maman a aidé à acheter cet appart, Cécile.
Je me raidis.
Je sais.
Sans elle, on louerait encore.
Je sais, Paul.
Peut-être quon pourrait être un peu
Un peu quoi ? Accepter tout ? Laisser faire parce quelle a donné de largent ?
Aucune réponse.
Ça ne marche pas ainsi. Aider, ce nest pas devenir propriétaire de notre vie.
Il reprend son téléphone.
Je vais lui parler.
Tu las dit deux fois déjà.
Je le ferai encore, Cécile. Quattends-tu de moi de plus ?
Je voudrais quil comprenne de lui-même. Mais cest plus difficile : comprendre signifierait agir, et agir, cest prendre le risque dune dispute qui lui ferait sans doute plus peur que mon silence.
Rien. Bonne nuit.
Je suis allée voir Camille, endormie les bras écartés, visage dans loreiller. Je lai retournée sur le dos, elle a gigoté, sans se réveiller. Je suis restée dans la pénombre, écoutant sa respiration.
Une semaine passe. Voilà que Madame Bernard appelle le samedi matin :
Cécile, je pensais passer dimanche. Ça tirait ?
Dimanche, on a déjà prévu.
Prévu quoi ? Paul ma dit que vous restiez à la maison.
Nous restons, mais nous ne recevons pas. Une autre fois, peut-être ?
Le silence se prolonge.
Javais acheté un jouet à Camille.
Paul pourra le ramener.
Nouveau silence, prolongé.
Bien. Cest noté. Sa voix avait changé. Pas vexée, non, mais différente.
Dimanche soir, Paul râle :
Maman se sent rejetée.
Je le sais.
Pour elle, tu lempêches dentrer.
Je ne veux plus dentrées à limproviste, cest tout.
Pour elle, cest pareil.
Je pliais le linge frais sur le lit.
Paul, de quel côté es-tu ?
Je ne prends pas de parti. Jaimerais que vous
Non. Ce nest pas une question de compromis : qui décide ? Ta mère ou nous ?
Il était assis, me regardant replier les draps.
Nous deux.
Alors explique-lui bien. Dis-lui que sans prévenir, ce nest plus possible, quelle doit respecter mes choix pour Camille, quelle rende la clé.
Il tique.
La clé ?
Oui.
Cécile, cest
Quoi ?
Il fait quelques pas, revient.
Ça la blessera beaucoup.
Et moi, ses visites ne me blessent pas peut-être ?
Ce nest pas le même niveau.
Pourquoi ?
Silence.
Parce que cest ma mère.
Et moi, je suis la mère de Camille et ta femme ! Jai jamais dit quelle navait plus le droit de venir, mais quelle prévienne, quelle respecte ce que je demande, cest pas trop.
Il ne répond pas. Fuit dans la cuisine. Jentends la bouilloire.
Je reprends le petit pull de Camille dans le panier de linge. Un bouton se défait, il faudra le recoudre.
Deux semaines passent. Madame Bernard informe Paul quelle sera absente vendredi pour lanniversaire de son neveu, mais, samedi si possible ? Paul dit oui sans men parler.
Samedi, jouvre la porte : Madame Bernard arrive avec deux gros sacs.
Ah, bonjour ! Paul ma dit que tu serais là.
Oui, entrez.
Dans les sacs, pommes de terre, oignons, cornichons maison, un rôti, des pommes, un paquet de farine.
Je comptais faire des petits chaussons au chou, Paul adore ça.
Madame Bernard, jaimerais
Tu as un rouleau à pâtisserie ? Je nai pas pris le mien.
Jen ai un, mais
Parfait ! Je vais préparer la pâte pendant la sieste de Camille.
En deux minutes, elle trouve la farine toute seule.
Je quitte la cuisine, trouve Paul dans la chambre.
Tu lui as dit quelle pouvait venir ?
Il lève les yeux de son livre.
Oui. Elle voulait
Mais tu ne mas rien demandé.
Si je lavais fait, tu aurais dit non, non ?
Tout est là. Juste ça : tu aurais dit non.
Silence. La cuisine sent le chou, loignon, quelque chose de brûlé.
La prochaine fois, tu demandes dabord, murmuré-je.
Il marmonne je ne sais quoi, jentends déjà Camille se réveiller.
Les chaussons sont réussis, croustillants, dorés. Camille en dévore un entier, la belle-mère rayonne. Moi, je pense à mes boulettes, au biscuit, à ma violette sur le rebord.
Au départ, elle désigna un coin du couloir :
Ici, une étagère à chaussures serait super. Je pourrais en trouver une au marché.
Ce nest pas la peine, on avisera, dis-je.
Elle me dévisage, puis Paul, puis sen va.
Pourquoi lui répondre ça ? demande Paul.
Elle na pas à décider dinstaller une étagère dans notre entrée, sans nous demander.
Il file, je lentends finir le dernier chausson.
Mi-avril, lair est encore frais. Je promène Camille avant déjeuner, puis elle fait la sieste, et moi, je range, je lis, la vie suit son cours, simple, mais à moi.
Un après-midi, alors que je me détends enfin, jentends la clé.
Je pose mon livre.
Madame Bernard entre, un paquet sous le bras.
Ah, tu es là, super. Ce sera rapide. Jai apporté des rideaux, ceux-ci sont défraîchis.
Elle déroule son paquet : rideaux beiges, à motif discret, lourds.
Stop, sil vous plaît.
Elle me regarde, surprise.
Je ne veux pas changer mes rideaux. Jaime ceux que jai.
Mais Cécile, franchement, ceux-ci sont bien plus jolis !
Madame Bernard, je vous ai déjà dit quil faut appeler avant de venir. Et je ne veux pas de nouveaux rideaux, merci.
Elle roule les rideaux. Long regard.
Très bien, concède-t-elle. Tu es “la patronne”.
Sa voix donne à ce mot un autre sens : têtue, ingrate.
Oui, jen suis la maîtresse de maison.
Elle part sans un mot, sans même un thé, pour la première fois.
Le soir, Paul annonce :
Maman dit que tu as été désagréable.
Je nai fait que répéter ce sur quoi on sétait accordés.
Elle voulait taider.
Dis-moi seulement : tu trouves normal quon chamboule tout chez soi sans te demander ?
Silence.
Alors si tu ne trouves pas que cest normal, soutiens-moi. Je suis ta femme.
Il prend ma main, puis la lâche. Sen va.
Je range la vaisselle. Déplace la violette, mieux à la lumière. Troisième bourgeon bientôt éclos.
Fin avril. Trente ans pour Paul.
Javais tout organisé avec soin pour son anniversaire. Un gâteau au miel fait maison, crème de mascarpone et lait concentré. Invités prévus : deux amis, leurs femmes, sa sœur Élise et son compagnon. Et bien sûr, Madame Bernard.
Elle avait prévenu quelle venait. Mais aussitôt arrivée, elle inspecte la table :
Oh, tu as préparé du saumon ?
Non, cest du colin.
Paul préfère le saumon
Oui eh bien, aujourdhui cest du colin.
Bon, je vois que tu as aussi fait un gâteau. Paul préfère le mille-feuille.
Il ne me la jamais dit.
Je le sais, moi. Peut-être ne ten a-t-il pas parlé, mais je connais mon fils.
Japporte le pain, me tais.
Les invités arrivent, la soirée bat son plein. Camille passe de genoux en genoux, les adultes la couvrent de caresses et de petits gâteaux, que je surveille dun œil.
Paul rit, discute. Je lobserve : il est heureux, mais si empêtré entre deux femmes, incapable de comprendre que cest aussi à lui dagir.
Madame Bernard, en bout de table, attend le gâteau.
Quand enfin je le sers, elle observe, style neutre, et chuchote à la femme dun ami :
Cécile a fait un gâteau au miel Cest particulier. Tout le monde naime pas ça. Cest un peu lourd, non ?
La voisine acquiesce poliment. Mais moi, jentends.
Japporte les assiettes, puis méclipse pour respirer dans la cuisine.
En fin de soirée, quand Camille tombe de fatigue, je la prends dans mes bras. Madame Bernard me rejoint :
Je vais la coucher.
Je men occupe.
Laisse, tu es fatiguée, je peux le faire.
Non, merci, cest mon rôle.
Elle sarrête, déçue.
Tu refuses toujours mon aide, tu sais. Ce nest pas gentil.
Je serre Camille contre moi.
Madame Bernard, cest ma fille, je la couche moi-même. Ce nest pas une question de gentillesse, cest mon droit.
Jendors Camille, reviens dans la cuisine où Madame Bernard met la salade Olivier dans une boîte.
Que faites-vous ?
Je prends pour moi, sinon cela va se perdre.
Vous navez pas à prendre, je finirai demain.
Il en reste une grande portion.
Je gérerai, Madame Bernard.
Elle me scrute.
Quest-ce qui ne va pas chez toi ?
Rien. Veuillez me laisser la boîte.
Elle sarrête, la repose.
Je ne suis pas ton ennemie.
Je le sais.
Jaime Paul, jaime Camille.
Je sais mais cest notre famille, à présent. Il nous faut de lespace.
De lespace, quest-ce que tu veux dire ?
Voici ce que je veux dire : vous entrez sans prévenir, changez les choses, jetez mes plats, imposez vos rideaux, donnez à Camille ce que jinterdis Ce soir, vous avez dit devant tout le monde que mon gâteau nétait pas au goût de Paul. Ça ne se fait pas.
Elle reste pétrifiée.
Je ne suis pas votre ennemie. Je veux une relation correcte, mais il faut des règles, pour tout le monde.
Tu veux que je parte ?
Je veux du respect dans cette maison.
Elle prend son sac, me regarde encore.
Daccord.
Elle dit au revoir dans le salon, embrasse Paul, jette un œil dans la chambre silencieuse de Camille, puis sen va.
Quand Paul ferme la porte, je lui dis de sasseoir. Thé sur la table, face-à-face.
Paul, je veux que tu reprennes ses clés.
Il sétrangle :
Quoi ?
Les clés. Cest notre chez-nous.
Longue pause.
Cécile, ça va la blesser
Je sais ce que tu vas dire. Elle sest sacrifiée pour quon ait ce logement. On peut prendre un petit crédit, lui rendre sa part, on réglera ça clairement. Quelle nutilise plus son aide pour simposer.
Mais notre prêt actuel ?
Pour avoir la paix et lautonomie. Je ne veux plus devoir tout accepter parce quon en est là grâce à elle.
Il réfléchit, regarde par la fenêtre.
Maman a eu une vie difficile Elle dirigeait tout après la mort de papa. Elle na jamais fait autrement.
Jen ai conscience. Mais tu nes plus un petit garçon. Tu as ta famille, tu dois la protéger, fixer les bornes.
Elle va mal le prendre pour les clés.
Soit elle respecte nos règles, soit elle rend ses clés. Point.
Il me fixe.
Tu las mise dehors ce soir.
Je lui ai demandé de partir après un vrai dialogue. Ce nest pas pareil.
Elle est blessée.
Moi aussi. Souvent. Quand elle a jeté mes plats, nourri Camille contre mes avis, critiqué mon gâteau devant amis. Jen ai assez.
Long silence.
Elle dira quon est ingrats.
Peut-être.
Elle pensera que je la choisis pas.
Peut-être. Toi, tu souffriras.
Je sais.
On reste là. La nuit est tombée. Camille dort.
Tu veux vraiment racheter sa part ?
Je veux quon soit enfin chez nous.
Cest déjà chez nous.
Tant quelle a une clé, ce nest pas vraiment le cas.
Il sapproche, boit une gorgée.
Laisse-moi quelques jours.
Daccord.
Je vais lui parler.
Daccord.
Il regarde enfin dans les yeux.
Ton gâteau était délicieux.
Je range les tasses, sans répondre.
Trois jours passent, rien ne bouge. Paul travaille en silence, joue à peine avec Camille.
Quatrième soir, il annonce :
Jai appelé maman.
Et ?
Cétait dur. Elle pleurait.
Je sais.
Elle disait quon ne laimait plus.
Elle le dit toujours.
Oui. Je lui ai expliqué : les clés, les visites, les règles pour Camille.
Elle a compris ?
Pas tout de suite. Elle ma dit que tu linfluences. Que tu la rejettes.
Et toi ?
Je lui ai répété que cétait notre décision.
Je respire.
Merci.
Pour les clés, elle demande un peu de temps, shabituer à lidée.
Ce nest pas une réponse.
Accorde-lui une semaine.
Mais
Une semaine, promis : si elle na pas rendu la clé, je la récupérerai.
Jhésite.
Très bien. Une semaine.
Au sujet du crédit, il ajoute :
Tu as raison. On doit calculer.
Je ferai le point, tu verras la banque ?
Oui, jai un contact.
Silence simple et paisible du soir. Camille chantonne dans la chambre en montant une tour de cubes.
Je la rejoins.
Une tour, ma puce ?
Une tour ! dit-elle, et ajoute un cube.
La tour menace de tomber, mais elle tient bon.
La semaine sécoule. Mercredi, Madame Bernard appelle : peut-elle venir samedi à 15h ? Oui, cela me convient.
Elle arrive, avec un petit sac : un livre joliment illustré pour Camille, tendu sans cérémonie.
Cest sur les animaux, elle aime ça.
Merci.
Bonjour, mamie ! crie Camille.
Madame Bernard la serre fort. Elle lève les yeux vers moi, muette, différente. Peut-être ni colère ni regret, autre chose.
Le thé servi, on parle de météo, du jardin, de lété. Camille feuillette son livre, « un renard », « un lapin », « un ours ».
Ours, répète Camille.
Ours, acquiesce Madame Bernard.
En partant, elle ouvre son sac, en sort son trousseau, détache une clé.
Voilà, comme convenu.
Paul met la clé dans sa poche.
Merci, maman.
De rien. Appelez-moi si vous voulez me voir, ou pour Camille. Comme prévu.
Bien sûr, maman.
Je suis daccord avec les visites organisées, dit-elle doucement. Je comprends. Cest votre famille, votre vie.
Tu es toujours la bienvenue, assure Paul.
Elle nous regarde, lun puis lautre.
Je sais.
Peut-être. Je ne me pose plus la question.
Elle part à 17h30. Camille lui fait coucou par la fenêtre. De la rue, sa grand-mère la salue dun geste.
Paul ferme la fenêtre.
Voilà, souffle-t-il.
Voilà.
Camille va dans sa chambre avec son livre. On reste debout, devant la fenêtre.
Elle va rester un moment sans appeler. Cest difficile pour elle.
Je sais.
Tu ne le regrettes pas ?
Je réfléchis. Vraiment.
Non. Pas du tout.
Moi non plus.
Il reste à côté de moi, à guetter dehors le dos moult de sa mère, disparaissant au coin de la rue.
Il faudrait déplacer le placard, soudain me dit-il.
Lequel ?
Dans lentrée. Celui quelle avait bougé touchait le mur, tu te souviens ?
Tu te rappelles ?
Oui.
Maintenant ?
Pourquoi pas.
Ensemble, on le remet en place. La porte souvre facilement.
Voilà, dit Paul.
Voilà.
Camille arrive, le livre à la main.
Maman, tu as vu le renard ?
Oui, malin, le renard !
Malin ! sécrie Camille, repartant jouer.
Je passe à la cuisine, prends un verre deau, contemple le rebord de la fenêtre.
La violette est là où je lavais placée. Trois fleurs, éclatantes de violet et de blanc. Une quatrième sapprête à éclore. Les feuilles sont vernies, régulières. Elle na jamais desséché.