Je ne céderai ma fille à personne. Nouvelle. Son beau-père ne les maltraitait pas. Au moins, il ne …

Tu sais, je pense souvent à lépoque où tout était compliqué pour Céline et sa petite sœur, Élise. Leur beau-père, Gérard, nétait pas du genre à les maltraiter, hein, disons quil ne leur rappelait pas sans cesse le prix de la baguette ou leur reprochait lécole, mais il haussait la voix quand Céline rentrait après le couvre-feu.

Jai promis à ta mère de veiller sur toi !, lui jetait-il en réponse quand elle lui disait, pas trop sûre delle, qu’elle était majeure, maintenant. Cest moi qui sais ce qui est bon pour toi ! Majeure ou pas, tu crois que parce que tu as ton bac, tout test permis ? Trouve-toi dabord un vrai boulot, après on verra si tes adulte !

Puis, plus tard, il se calmait et parlait doucement.

Il va te laisser tomber, tu verras. Moi, je vois bien qui cest, ce gars qui temmène Joli minois, belle voiture, il na pas besoin dune fille toute simple, tu vas pleurer, sois-en sûre

Mais Céline ne croyait pas son beau-père. Oui, Julien était canon et faisait sa troisième année à la fac, sur le cursus payant, tu sais ; Céline, elle aurait aimé aussi suivre ce parcours, mais au concours elle na pas été prise, le BTS na pas collé, alors elle vivait de petits jobs distribution de tracts, livraison de journaux et surtout, elle bossait ses révisions pour retenter lentrée lannée suivante. Cest comme ça quelle a rencontré Julien : elle lui tend un flyer, il en prend un, puis deux, puis trois :

Mademoiselle, voilà ce quon fait : je prends tous vos flyers, et vous nous accompagnez au café, daccord ?

Va savoir pourquoi, Céline accepte. Maligne, elle garde son paquet de tracts dans le sac à dos, pas question de les balancer dans le quartier ; elle les mettra à la poubelle sur le chemin du retour.

Au café, Julien la présente à ses amis, ils offrent une pizza et une glace. Céline et sa sœur goûtent ce genre de délices seulement les jours danniversaire faute de moyens, et la pension dorpheline, Gérard leur disait de la garder pour les coups durs, si jamais il lui arrivait quelque chose.

Gérard, franchement, il avait un salaire correct, mais la moitié partait dans sa voiture en panne perpétuelle, lautre moitié au PMU. Céline ne se plaignait pas : au moins il les gardait, elle et Élise, sous son toit à Lyon. Lappart était à lui, il avait fallu vendre celui de leur maman lors de sa maladie. Cest sûr, Céline aurait aimé quelques tablettes de chocolat, des pizzas ou du soda, mais quand il tombait quelque chose, elle le donnait à Élise. Même au café avec Julien, elle demande si elle peut prendre un bout de pizza à emporter pour sa sœur ; il la regarde, surpris, puis lui achète une pizza entière et une grosse tablette de chocolat aux noisettes.

Gérard se trompait en pensant que Julien lui ferait du mal ; au contraire, Julien était gentil. Céline, auprès de lui, se sentait moins nulle, ça lui donnait envie de réussir. Elle embauche comme caissière au supermarché bon salaire, elle achète son premier vrai jean, va chez le coiffeur pour être à la hauteur aux yeux de Julien.

Quand il linvite à sa maison de campagne, elle comprends ce qui va se passer, mais elle ne panique pas elle n’est plus une gamine. Ils saiment, cest tout ce qui compte. Céline craint que Gérard refuse de la laisser partir, mais lui aussi rentre souvent tard, parfois il ne rentre pas du tout. Elle sait bien où il dort chez tante Suzanne, linfirmière du coin, qui na pas trop envie de renouer avec un homme deux filles sur le dos, mais qui finit par céder.

À vrai dire, ça arrange Céline ; seul hic, Élise chouine quand elle doit dormir seule, mais Céline achète du chocolat, des chips et du soda, et ça passe.

Cest tard quelle découvre quelle est enceinte. Tu sais, elle na jamais eu un cycle régulier, personne ne lui a expliqué tout ça. Cest Véronique, la collègue, qui lui lance en riant :

Dis-moi, tas pas pris du ventre, tes pas enceinte par hasard ?

Elles rigolent, mais Céline fait le test le soir. Deux barres. Elle n’y croit pas cest impossible !

Julien ne saute pas de joie. Il dit que cest pas le moment, lui file des euros pour le médecin. Céline passe la nuit à pleurer, va voir le docteur. Mais c’est trop tard seize semaines. Cest donc là-bas, à la campagne, que tout sest joué. Elle pensait quon ne pouvait pas tomber enceinte du premier coup.

Elle cache la grossesse à Gérard le plus longtemps possible, mais son ventre gonfle à vue dœil. Elle finit par avouer.

Et il hurle :

Et ce Julien, il va se marier avec toi ?

Céline baisse la tête. Julien a disparu, depuis quil a su quil fallait garder le bébé.

Je te lavais dit marmonne Gérard.

Il réfléchit et sans doute consulte Suzanne.

Puisque cest comme ça, tu vas accoucher, mais il va falloir laisser le bébé à lhôpital, moi jai pas besoin dune bouche en plus. J’épouse Suzanne, elle aussi attend des jumeaux. Tu imagines, trois bébés dans lappart ?

Elle va vivre ici ? sétonne Céline.

Évidemment, elle devient ma femme !

Ça paraît fou, mais il ne plaisante pas. Il le répète chaque jour, promet de mettre Céline et Élise dehors si jamais elles restent avec le bébé. Céline devine quil ne parle pas vraiment pour lui, mais pour Suzanne. Mais ça ne change rien, elle ne peut pas abandonner son enfant.

Tinquiète, dit Suzanne, de tels bébés, ça trouve vite des parents adoptifs, ils seront très aimés.

Céline pleure, tente dappeler Julien, mais il ne répond plus. Elle imagine mille plans, mais aucun ne marche. Un jour, Véronique lui montre un couple :

Regarde-les, tout ce temps quils portent du noir. Ils se sont consacrés au deuil, ils auraient pu avoir un autre enfant, ou adopter…

Céline les croise souvent, ce couple discret mais aimable, toujours une tristesse dans les yeux. Elle apprend leur histoire : leur fille est morte dans un accident de car scolaire tout le monde en a parlé à lépoque, le conducteur sest endormi, elle sest tuée, lui aussi, si triste Lui est médecin, elle prof danglais. Véronique raconte quaprès le drame, les voisins amenaient des figurines dange à la maman, comme celle que la fille tenait dans la main lors de laccident. La collection s’est agrandie.

Toute cette histoire, Céline la déjà vue dans un film : une jeune femme offre son bébé à un couple stérile. Bon, ce couple pouvait encore avoir des enfants, et ils ne voulaient sans doute plus, mais Céline pensait sans cesse à eux. Au huitième mois de grossesse, elle bosse toujours, ça lui évite de tout perdre. Et voilà que le couple passe à sa caisse, et le mari lui dit :

Vous ne devriez pas être en congé maternité, Mademoiselle ? Vous allez accoucher ici !

Céline ne se plaint pas, mais elle a du mal : douleurs de dos, brûlures destomac, jambes enflées. Personne ne lui demande jamais comment elle va, sauf le médecin. Cette gentillesse la touche tellement quelle a les larmes aux yeux ça lui arrive tout le temps, ces derniers temps.

Deux jours plus tard, elle croise le mari dans la rue ; il insiste pour laider avec ses courses, Céline est gênée, mais ça fait vraiment du bien.

Ensuite, elle tombe sur une figurine dange en vitrine, en promo il fait super chaud, lété bat son plein, les anges ne se vendent pas. Céline lachète. Elle demande ladresse du couple à Véronique, et se lance.

Elle a la trouille en sonnant, tu ten doutes : cest peut-être déplacé, toutes ces années après ? Peut-être que personne ne leur offre rien, maintenant.

La femme ouvre. Céline comprend que la dame la reconnue, écarquille les sourcils. Céline, vite, lui tend la figurine, la tête dans les épaules, redoutant quon lui claque la porte ou pire.

Mais la femme sourit, prend lange et linvite à entrer :

Viens, tu veux un thé ?

Elles discutent. La dame raconte leur histoire, et dans sa bouche, tout est plus dur, plus lourd.

Pourquoi vous navez pas essayé davoir un autre enfant ? ose Céline, à voix basse.

Jai eu une grosse complication à la naissance on ma retiré lutérus, avoue la femme. Impossible davoir dautres enfants.

Céline se sent de trop, mais la dame poursuit :

On a pensé à adopter, on est allés jusquau bout mais au dernier moment, je nai pas pu. Jattendais un signe de ma fille Rien du tout.

Au même instant, bruit de verre brisé dans la pièce à côté. Elles se lèvent, Céline sattend à une sorte de sanctuaire lugubre. Mais non, la pièce est claire, une photo, des anges sur létagère. Un ange est tombé et brisé. La femme regarde chaque morceau, puis dit :

Cest justement cette statuette, lange de ma fille.

Céline est bouleversée. Pour elle, cest un signe.

Céline accouche à terme. Suzanne et Gérard vivent déjà ensemble, les jumeaux sont en avance, ils sont encore à la maternité, mais déjà le berceau blanc et le matelas coco sont installés. Pour le bébé de Céline, rien nest prévu il doit rester à lhôpital. Élise, le soir, chuchote :

On ne peut pas cacher ta fille, pour quils ne sachent pas quelle existe ? Je taiderai.

Céline veut pleurer, mais devant sa sœur, elle se retient.

Pour la lettre, Céline a tout préparé : elle écrit quelle ne peut garder le bébé, quil est en bonne santé, quils ne doivent pas sinquiéter, et rappelle le signe de lange tombé. Elle glisse dans le pli tout ce quil lui reste sur son livret A. Elle se dit que ça ira, ce sont de bonnes personnes.

La sortie de la maternité est prévue au matin, mais abandonner son enfant en plein jour, ça la terrifie. Elle traîne toute la journée au centre commercial, pas facile, elle est épuisée, mais elle veut trouver les bons parents pour sa fille.

Après la fermeture, elle reste sur un banc, la nuit tombe sur Lyon, il fait doux. Enfin, elle entre dans limmeuble, suivant un monsieur avec son chien.

Elle a acheté un porte-bébé avec son argent, Véronique la aidée le jour de la sortie. Elle pose la nacelle près de la porte, glisse la lettre et largent sous la couverture, sapprête à sonner et filer mais la porte souvre dun coup. Le mari du couple est là.

Quest-ce que tu fais là ?

Céline sursaute.

Il remarque la nacelle.

Cest quoi ?

Et là, elle craque, fond en larmes. Elle raconte tout : Julien qui sest barré, Gérard qui ne veut plus delle ni dÉlise après sept ans, quil se remarie et a des jumeaux, Suzanne qui dit de tout laisser tomber.

Il lécoute, attentif, puis dit :

Marie dort déjà, on ne va pas la réveiller. On verra ça demain. Viens, installe-toi dans le salon.

Dormir entourée danges, cest étrange. Mais Céline sendort dun bloc, sa fille dans les bras.

Elle se réveille, le berceau vide. Panique ! Elle comprend quelle ne pourra jamais se séparer de sa fille. Elle veut la retrouver illico

Mais elle na pas le temps de bouger quand Marie entre avec la petite dans les bras.

Tiens, sourit-elle, il faut la nourrir. Je lai bercée, je voulais te laisser dormir un peu, mais ça na pas duré.

Céline donne le biberon, honteuse, elle nose pas regarder Marie. Quont-ils décidé ? Veulent-ils garder lenfant ? Comment dire que maintenant, elle ne peut plus ?

Ta petite sœur, elle a quel âge ? demande soudain Marie.

Douze ans, répond Céline, étonnée.

À ton avis, elle serait daccord pour venir vivre ici ?

Céline la regarde, interloquée.

Quoi ? bafouille-t-elle.

Sacha ma tout raconté. Que vous navez nulle part où aller, que Gérard te met à la porte. Je me suis dit que si ta sœur restait, ils vont la transformer en bonniche. Qu’elle vienne aussi ici.

Quest-ce que tu veux dire « aussi » ? demande Céline en balbutiant.

Marie montre la statuette recollée auprès de la photo.

Je crois que cétait un signe. On doit vous aider, tout simplement. On a de la place, installez-vous ici toutes les deux. Je taiderai avec la petite. Et arrête tes bêtises. Une mère et son enfant, ça ne se sépare pas.

Céline sent son cœur exploser de joie, elle a les joues rouges de honte et de bonheur.

Alors, tu es daccord ?

Céline hoche la tête, cachant son visage dans la couverture de sa fille pour que Marie ne voie pas ses larmespour rester ? Pour quon essaie, tous ensemble ? ajoute Marie, sa voix douce à peine tremblante.

Céline regarde sa fille, sa poitrine se serre. Elle pense à tous les refus, à la solitude, aux nuits passées à calculer comment survivre. Elle pense à Élise, à leur petite famille, bancale et cabossée, née de trop de renoncements.

Oui, murmure-t-elle, je veux bien.

Sacha entre, un sourire fatigué sur le visage. Il pose une tasse de café sur la table. Il a déjà appelé Véronique : Élise arrive, un petit sac sur le dos, les yeux humides et brillants. Elle court serrer Céline, puis Marie, puis éclate de rire en voyant le berceau.

En quelques jours, elles trouvent leurs repères. Les anges veillent sur les photos, sur la cheminée, et surtout sur ce trio rassemblé. Rien nest parfaitement simple, rien nest vraiment facile, mais chaque matin, Céline se lève avec lintime certitude que le pire est derrière.

Et bien souvent, alors que la maison semplit du rire des filles et du gazouillis du bébé, Céline sarrête devant la statuette recollée. Elle la caresse du doigt, pensant à la fille disparue, à tous ces chagrins qui peuplent et façonnent la vie. Elle se dit que les anges tombent parfois, mais il suffit dun geste, dun espoir, pour les remettre debout.

Et pendant que la lumière dorée traverse la fenêtre, Céline sait quelle a trouvé, contre toute attente, une famille la sienne, nouvelle et fragile, mais éclatante de tendresse.

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