Je me marierai un jour, mais sûrement pas avec ce beau gosse-là. Oui, il est parfait sous tous rappo…

Je vais me marier un jour, mais sûrement pas avec ce beau gosse. Oui, il est formidable à bien des égards, mais il n’est pas fait pour moi.

« Encore maman qui revient, accompagnée de son compagnon et dun autre homme, déjà tous deux éméchés », pensai-je en me faufilant derrière la petite commode du salon.

Impossible de me cacher ailleurs, il neige dehors. Tout ça me sort par les yeux… Cet été, je termine mon brevet et direction la ville. Jentrerai en école normale pour devenir institutrice. Dix kilomètres seulement dici, mais je vivrai à linternat.

Maman et ses invités sinstallèrent dans la cuisine. Jentendis le glouglou de la bouteille, lodeur de saucisson flottait dans lair. Malgré moi, jen eus leau à la bouche.

Dis donc, toi ! lança maman.

Pourquoi tu fais ta précieuse ?

Vous êtes deux

Tas déjà vu pire à deux ! railla Stéphane, le compagnon de maman.

Un fracas de vaisselle éclata, des grognements et des bruits de pas. Je me recroquevillai davantage derrière la commode. Le bruit cessa dun coup.

Écoute, Francis, elle dort, chuchota Stéphane.

Tu dis quelle est jolie, mais elle me fait rien.

Tu sais quelle a une fille ?

Quelle fille ?

Chloé. Elle est grande maintenant. Elle sest sûrement planquée dans la chambre.

Amène-la alors ! sexclama Francis, ravi.

Chloé, tes où ? Stéphane entra dans la chambre. Me voyant, il afficha un sourire mauvais. Viens avec nous, pose-toi !

Je suis bien ici.

Arrête ta comédie ! Stéphane tenta de mattraper.

Je saisis un vase posé sur la commode et labattis sur la tête de Stéphane. Le bruit du verre brisé résonna, puis je me faufilai hors de la pièce.

Attrape-la ! hurla Stéphane.

Mais déjà, jatteignais la porte dentrée. Pas le temps de mettre mes chaussures, jai couru dehors en chaussettes, vieux short et t-shirt.

Les hommes me poursuivaient. La rue du village était déserte sous la neige. Où aller, la nuit tombée ? Jentendais les cris derrière moi. En passant devant la grande maison, le chien aboya. Puis une voix lança quelque chose au chien.

Jai couru vers le portail et frappé. Un homme denviron quarante ans ouvrit la porte.

Sil vous plaît, aidez-moi, soufflai-je, les yeux suppliants.

Entre ! Il mattrapa le bras et ferma derrière moi.

Olivier, qui est-ce ? demanda une femme en arrivant sur le perron.

Voilà, dit-il en désignant ma personne, des types la poursuivent.

Vite, rentre ! La femme m’entraîna à lintérieur. Tu raconteras après.

Chloé, sors gentiment ! sentendit la voix de Stéphane dehors.

Olivier, ne ten mêle pas ! cria la femme. Rentre te mettre à labri !

À lextérieur, les cris continuaient, le chien aboyait dans la cour.

Il faut prévenir la police, la femme sortit son téléphone.

Pauline, non, laisse. Je règle ça moi-même. Ce sont des gens dici, à mon avis.

Tu comptes ty prendre comment ?

En douceur. Calme-la, toi !

Olivier prit un sac, y glissa une bouteille et un bout de saucisson du frigo. Dans la cour, il caressa le chien et sortit avec lui. Stéphane savança vers lui :

Donne-nous Chloé !

Prenez ça et fichez le camp !

En ouvrant le sac, il sourit, fit un signe à son acolyte. Allez, Francis, on se tire !

***
Bien. Je mappelle Pauline Durand, dit la femme en posant la bouilloire sur la plaque. Assieds-toi ! Raconte-moi qui tu es et ce qui sest passé.

Je mappelle Chloé, dis-je, les dents qui claquaient. Jhabite tout au bout de cette rue.

Tu es la fille de Mireille ?

Oui.

On vient darriver ici, mais on parle déjà de ta mère.

Je baissai la tête, pleurant sans bruit.

Allez, sèche tes larmes, dit Pauline. Elle me serra doucement dans ses bras, un geste auquel je nétais pas habitué. Je létreignis, pleurant de plus belle.

Cest fini, ça va aller ! On va se faire du thé.

Olivier revint :

Cest réglé, ils sont partis.

Et cette belle jeune fille, quest-ce quon en fait ? Pauline sourit en me regardant.

On verra demain ! Pour linstant, allons boire un thé, puis la salle de bain pour elle.

Tu as faim ? Pauline posa une tasse devant moi et sourit. Je vois que oui.

Des sandwichs et le reste du gâteau apparurent sur la table.

Sers-toi ! sourit aussi Olivier, voyant mon regard affamé.

Ils mépargnèrent les questions, et firent tout pour ne pas trop attirer mon attention tant jétais gêné.

Après le repas, Pauline maccompagna dans la salle de bain :

Prends une douche, mets ce peignoir !

***
Tout ce que je voulais ce soir, cétait ne pas finir dehors. Comme cétait bon dêtre dans leau chaude, alors que le froid régnait dehors. Mais il fallait sortir, les hôtes mattendaient.

Je sortis. Le couple était assis sur le canapé du salon. Je souris, gêné :

Merci beaucoup !

Voilà, Chloé, commença Pauline. Si je comprends bien, personne ne va te chercher. Et tu nas pas envie de rentrer chez toi.

Je baissai la tête.

Demain matin, on part tôt

Je comprends, dis-je, la tête encore plus basse.

Tu vas être seule ici. Nouvre à personne ! Dans la cour, notre chien, Jupiter, nacceptera personne dautre. Cest compris ?

Oui ! lançai-je sans me contrôler.

Tu pourrais nous cuisiner un pot-au-feu demain, dit Olivier Durand, malicieux. Tu sais faire ça ?

Oui, bien sûr ! répondis-je, craignant encore dêtre mise dehors. Je sais bien cuisiner. Et je peux aussi faire le ménage.

Si ça ne te dérange pas, nettoie le rez-de-chaussée, acquiesça Pauline.

***
Je me levai en même temps que les hôtes. Je restai allongé, craignant toujours dêtre chassé. Puis, dans la cour, la voiture démarra. Tout sapaisa.

Je me levai, me débarbouillai. Sur la table de la cuisine : pain, saucisson, fromage, et des côtes de porc à cuisiner.

Je pris mon petit déjeuner, nettoyai la table, passai la serpillère.

Je trouvais un aspirateur dans le couloir. Je le lançai et me mis à tout aspirer.

À peine étais-je sorti du ménage quune voix me fit sursauter :

Cest quoi ce cirque ? dit un jeune homme derrière moi.

Je me retournai brusquement. Grand et séduisant, dix-huit ans, les yeux bruns interrogateurs.

Je fais le ménage, balbutiai-je. Et vous êtes ?

Ah bon, fit-il en secouant la tête et sortit son téléphone.

Maman, je suis rentré. Et la fille, cest qui ?

Laisse-la rester quelques jours, mon grand.

Comme tu veux.

Il rangea son téléphone. Il me scruta de haut en bas et fila vers la cuisine.

Je vous prépare du thé ? demandai-je.

Je vais me débrouiller.

***
Je rangeai laspirateur, commençai à épousseter, aux aguets de moindres bruits venant de la cuisine.

Le jeune homme prit son petit déj puis alla se raser. Il revint, rafraîchi et odorant à la lotion.

Hé, lpatron, file-nous une autre bouteille ! cria-t-on depuis la rue.

Quest-ce que cest que ça ? le jeune alla à la fenêtre.

Nouvrez pas ! criai-je, affolée.

Il me lança un regard intrigué, esquissa un sourire et se dirigea vers la porte.

Je courus à la fenêtre. Derrière la clôture, Stéphane et son ami aboyaient quelque chose. La peur me saisit.

Le fils sortit. Ils savancèrent vers lui… puis, soudain, tombèrent dans la neige. Jeus limpression quils tombaient ensemble.

Le jeune leur dit quelque chose, ils se relevèrent, la tête basse, et filèrent vers la maison de ma mère.

***
Il revint, me regarda longtemps. Il sapprocha :

Tu as eu peur ?

Ny tenant plus, je me jetai contre sa poitrine en larmes.

Ton nom ?

Chloé.

Moi, cest Julien. Pleure pas. Ils reviendront pas.

***
Julien monta dans sa chambre, nen descendit plus de la journée. De mon côté, je préparai le pot-au-feu, puis me posai en cuisine, songeuse.

Jaurais bien voulu rester ici, chez ces gens formidables, mais je sentais bien que ce nétait pas convenable.

Les hôtes rentrèrent. Pauline évalua mon ménage dun air étonné, Olivier loua avec enthousiasme mon pot-au-feu.

Je crois que je vais rentrer chez moi, dis-je tristement. Merci pour tout !

Chloé, reste quelques jours de plus à la maison !

Merci, Pauline, mais je retourne chez moi, répétai-je.

Je fis un pas vers la porte et marrêtai. Depuis la veille, jallais partout en peignoir et chaussons demprunt.

Viens, mentraîna Pauline vers le dressing du salon.

Elle fouilla longtemps, puis sortit un jean, un pull, une veste chaude.

Essaie ! On fait presque la même taille.

Vous nêtes pas obligée

Tu ne vas pas rentrer mal habillée ! Mets-les, ça me fera plaisir.

Je les enfilai. Dans la glace, je me trouvai belle comme jamais. Dans le couloir, Pauline me passa bonnet et bottes dhiver.

Chloé, porte-les, sans hésiter !

Merci beaucoup, Pauline !

***
La vie reprit son cours, enfin presque. Maman trouva un travail à la ferme. Son compagnon disparut avec son acolyte.

Le printemps arriva. Ce jour-là, je faisais mes devoirs à la maison quand quelquun frappa au portail. Je jetai un œil par la fenêtre et faillis ne pas y croire : là, devant la barrière, Julien. Il me fit signe de sortir.

Inutile de dire que je suis sortie en courant !

Salut ! me lança-t-il en souriant.

Salut !

Ma mère veut te voir.

***
Me voilà de retour dans la maison où javais passé la plus belle journée de ma vie.

Bonjour, Chloé ! maccueillit Pauline en menlaçant.

Bonjour, Pauline !

Entre ! Viens boire un thé !

Installée à table, Pauline sassit face à moi :

Voilà la situation : avec Olivier, on part en Turquie un mois, elle sourit rêveusement. Julien nest pas souvent là. Tu pourrais surveiller la maison ? Nourrir Jupiter et le chat, arroser les fleurs… il y en a beaucoup.

Bien sûr, Pauline !

Super, elle sortit des billets. Voilà mille euros.

Pauline, pourquoi ?

Prends-les ! Crois-moi, on ne va pas sappauvrir. Viens, je te montre tout !

Je mémorisais chaque emplacement de pots de fleurs et de gamelles de croquettes. Au bout dun moment, Pauline appela :

Julien ! Il sortit aussitôt. Présente Chloé à Jupiter !

Viens ! Il posa gentiment sa main sur mon épaule.

On fit le tour du jardin en promenant Jupiter. Julien me parla de ses études, du karaté, de son business avec son père.

Mais moi, je pensais à autre chose. Je voyais bien la distance entre nous, immense, comme entre ma mère et les parents de Julien. Ce nétait pas un conte de fée ; cétait la vraie vie.

« Dans deux mois, je passe les examens pour lécole normale. Je réussirai, jen suis sûr. Jétudierai, je travaillerai, je me débrouillerai… Et je deviendrai quelquun. Mais pas mariée à ce beau gosse, non. Il est parfait, mais pas fait pour moi !

Je suis reconnaissant à Pauline pour ses vêtements et ces mille euros, ça maidera à tenir le début en ville ».

Je sentais confusément quen cet instant, mon enfance difficile sachevait. Et un âge adulte tout aussi compliqué commençait, où tout dépendrait de moi.

Nous arrivâmes devant la maison. Je caressai Jupiter, souriais à Julien, et partis chez moi. Demain, ce serait le début de mon travail dans cette maison. Rien quun boulot cest tout.

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