J’avais cinq ou six ans, ce devait être au début des années 90, bien avant d’entrer à lécole. Cest à cette époque que deux retraités venus de Paris sont venus sinstaller dans notre village normand : Mamie Yvonne et Papy Henri. Ils ont acheté la petite maison juste en face de chez nous une bâtisse basse, trois marches pour monter au perron, deux fenêtres en façade, mais un immense potager dont ils navaient plus la force de s’occuper. Chaque jour, ils partaient se promener, parfois jusquen lisière de la forêt, parfois jusquà la rivière, et ils ne descendaient que rarement au bourg acheter quelques provisions. Ils vivaient simplement, sans trop attirer lattention. Ils ne venaient jamais chez nous, sauf deux fois par semaine : cest à ce moment-là que Mamie Yvonne passait chercher du lait. Nous avions alors un grand troupeau, mais nous nétions pas riches, et Mamie Yvonne me donnait souvent, en douce, un petit cadeau : un morceau de chocolat, un cahier, ou même une pièce de cent francs. Ils navaient pas eu denfants.
Ils ont habité le village près de trois ans, puis, un soir dhiver, alors que nous venions déteindre la télé et de monter nous coucher, la fenêtre a été doucement frappée. Cétait Mamie Yvonne, toute pâle et les mains tremblantes : « Henri est parti » a-t-elle soufflé.
Nous lavons aidée de notre mieux pour les funérailles. Mamie Yvonne a eu beaucoup de mal à se remettre de cette perte. Elle tombait souvent malade, restait enfermée chez elle. Nous avons pris lhabitude de lui rendre visite chaque jour. Chaque fois, elle nous racontait comment elle et Papy Henri avaient passé cinquante-deux ans ensemble, travaillé dur dans une imprimerie parisienne, puis, à la retraite, ils avaient préféré laisser leur appartement à leur nièce pour venir finir leurs jours au vert, au grand air.
Au printemps, Mamie Yvonne a peu à peu repris goût à la vie. Un jour, elle ma invité chez elle et ma montré dans une boîte, un petit chiot gris trouvé dans une caisse derrière le marché du bourg. Je naimais pas trop les chiens, mais la vue de ce chiot ma bouleversé. Je suis tombé fou amoureux sur-le-champ.
Je me souviens parfaitement : jétais assis par terre, caressant doucement ce petit être du bout du doigt, et Mamie Yvonne me regardait, attendrie, esquissant pour la première fois depuis longtemps un sourire édenté.
« Avec Henri, on na jamais eu danimaux, ni enfants dailleurs Tu vois, seule, cest difficile. Jai trouvé ce petit là, derrière la halle, il ma fait tellement de peine Regarde-le comme il est mignon ! »
Je le dévorais des yeux, nosant presque pas respirer de peur de leffrayer.
« Est-ce qu’il mange quelque chose ? Il doit avoir faim, non ? » ai-je osé demander dune toute petite voix.
« Je lui ai réchauffé un peu de lait, mais il narrive pas à boire au bol. Il faudrait une tétine Je nen ai plus, je vais en acheter une demain », chuchota-t-elle, un brin embarrassée.
Je suis aussitôt rentré chez moi, jai pris la tétine dans la bouche de ma petite sœur endormie, et je suis revenu en courant.
Le chiot avait à peine quelques jours. Je lui enfonçais doucement la tétine dans la bouche, pressant le lait chaud et priant pour quil tienne le coup.
Pendant plus dune semaine, avec Mamie Yvonne, nous narrivions pas à trouver de nom. Elle voulait, en riant, l’appeler Gaspard à cause de ses grandes oreilles, mais moi, jinsistais pour le baptiser Doux, parce quil était toujours calme, tout doux, et quon sasseyait près de lui, aussi silencieux que des souris. Doux, Doudou, Douxinou, cest ainsi quil a continué sa vie chez Mamie Yvonne.
Avec elle, nous nous sommes occupés de Doux tout le printemps réchauffant le lait, préparant sa nourriture et dès les beaux jours, il a eu le droit de courir dehors. Il était fragile, sans doute parce que sa mère lavait abandonné. Il tombait souvent malade. Mais nous faisions de notre mieux. Dès la sortie de lécole, je filais dun pas pressé chez Mamie Yvonne, je veillais sur Doux, jaidais ensuite ma mère avec le bétail, puis je revenais passer le reste de la soirée avec eux. Nous jouions, lui et moi, tandis que Mamie Yvonne, assise sur le canapé, nous contemplait avec un petit air heureux.
Tout lété, Doux a grandi, mais il nétait pas bien grand, tout au plus trente centimètres. Je lemmenais à la pêche le matin, gardais les vaches, et si jétais pris, il restait alors avec Mamie Yvonne, qui, depuis quelle avait Doux avec elle, avait repris du poil de la bête et souriait plus souvent. Elle le soignait comme un enfant, lui cuisinait ses plats, le brossait, lisait quantité de livres sur léducation canine.
Les années passaient, une, deux, cinq. Doux vivait chez Mamie Yvonne, mais chaque matin, il attendait à ma porte pour maccompagner jusqu’à lécole, à trois kilomètres de là, puis revenait me chercher à deux heures pour rentrer à la maison. Par temps de pluie ou sous la neige, il maccompagnait toujours. Neuf ans ainsi se sont écoulés.
Notre école nallait que jusquà la troisième. Pour poursuivre, il fallait partir en ville, à Rouen, en internat ou sinscrire au lycée agricole du chef-lieu de canton. On a décidé, en famille, que jirais poursuivre mes études à la ville.
Le matin où je devais prendre le train, jai passé de longs instants assis sur le perron de Mamie Yvonne, tenant Doux contre moi, en pleurant sans retenue.
« Emporte-le avec toi, si tu ne veux pas le laisser », sanglotait Mamie Yvonne.
« Où veux-tu que je lemmène ? Doux, il est mieux ici avec toi. Prends soin de toi. Maman viendra te voir chaque jour. Et moi, je tappellerai tout le temps. »
Dans le train, alors que le paysage normand séloignait, je sanglotais face à la vitre, et Doux, langue pendante, courait sur les planches du quai, le regard rivé sur moi, ne comprenant pas pourquoi je partais.
Mes études à linstitut agricole me prenaient tout mon temps : des journées entières à lire des livres de vétérinaire, déconomie rurale. Je ne nouais pas vraiment damitiés, jallais de temps à autre voir un collègue avec qui j’avais fait lécole du village, logé dans le bâtiment voisin.
Peu avant les vacances de Noël, alors que je comptais rentrer chez moi, maman mappela : Mamie Yvonne était très malade, elle ne sétait pas levée du lit depuis une semaine, et Doux qui ne la quittait pas dune semelle avait dû recevoir ses bols de croquettes à même la chambre.
Je suis rentré plus tôt que prévu. Doux était assis sur une chaise près du lit de Mamie Yvonne, les yeux mouillés, lair perdu, gémissant doucement. Mamie Yvonne, d’une main faible et tremblante, cherchait à caresser sa tête, effleurer son museau. Ils étaient tous les deux amaigris. Voir cette vieille femme sur son dernier lit, et son chien son unique compagnon dans une vie sans enfants brisait le cœur.
Après Noël, quand je quittais la maison pour retourner à lécole, lévidence était là : je ne reverrais plus mamie Yvonne vivante. Doux nest venu me dire au revoir que sur le seuil. Il ne pouvait même pas quitter sa maîtresse un instant. Je sentais au fond de moi la grande douleur de ce chien, qui veillait sur elle comme un fils sur sa mère malade.
En février, Mamie Yvonne est partie.
Bien sûr, on pourrait demander pourquoi un adolescent de seize ans devrait-il tant pleurer pour une vieille voisine et son chien. Mais tous ne comprennent pas la douleur de perdre la seule personne chère à son cœur, après avoir gagné, en échange, la fidélité d’un animal qui, lui, vous survivra et portera la blessure de votre absence sans pouvoir jamais la sonder.
Je ne pus rentrer quaprès les examens, fin mai. Où était passé Doux ? Mystère. Maman raconta quau cimetière, lors de linhumation, Doux avait tourné autour de la tombe, essayant même dy sauter, mais les fossoyeurs len avaient empêché. On lavait ramené de force dans notre maison, papa lui avait même construit une niche doublée de laine, mais Doux refusait dy rester. Toute la belle saison, il est resté autour de la maison de Mamie Yvonne. Puis un jour, il a disparu. Je nétais pas encore revenu de la ville.
Tout lété, jai cherché Doux dans les hameaux voisins, demandé aux villageois, montré sa photo, sondé tous les jardins. Personne navait vu Doux. Peut-être, pensai-je, a-t-il cru que Mamie Yvonne reviendrait ? Il la attendue, puis, déçu, il est parti la chercher Il la cherche encore, malheureux. Cétait ma conviction.
Août arriva.
Un jour, nous partions tous ensemble au cimetière du Bois Notre-Dame, cinquante kilomètres du village. Je naurais jamais pensé à chercher Doux aussi loin.
À peine sommes-nous sortis de la voiture devant léglise quun chien jaillit, oreilles couchées, langue pendante : cétait Doux, mon Doux !
Je suis tombé à genoux : « Doux ! Douxinou, mon petit Je tai cherché partout ! »
Doux me sautait dans les bras, me léchait le visage ; on aurait dit quil pleurait lui aussi. Quand je me suis relevé, il bondissait à hauteur de ma tête, battant de la queue.
Il était souillé, maigre comme un clou. Je vidai aussitôt le coffre des casse-croûte, boulettes, tartes emportées pour notre pique-nique. Doux engloutissait tout, sans me quitter des yeux un seul instant.
Une femme sortant de léglise sarrêta : « Cest votre chien ? »
« Cest Doux, oui », répondit ma mère en séchant ses larmes.
« Je travaille ici. Ce chien, je lai remarqué depuis le printemps. Il vit près dune tombe au fond. Il creuse, il creuse sans cesse, jai dû reboucher plusieurs fois moi-même. »
On comprit alors tous : cétait la tombe de Mamie Yvonne et Papy Henri.
On alla jusquà leurs tombes. Doux ne me quittait pas dune semelle, incapable de détourner le regard de moi. Toute la terre autour de la tombe avait été grattée par ses pattes, particulièrement du côté de Mamie Yvonne. Papa redressa la croix, maman disposa des fleurs, et moi, accroupi, serrais Doux dans mes bras. Lui, oreilles pointées, regardait tour à tour la tombe et moi, me léchant souvent le visage.
« Il ne faut pas l’obliger à rentrer avec nous. Laisse-lui le choix », dit papa tout bas en sasseyant à mes côtés.
« Je ne veux pas le laisser ici. Cest bientôt lautomne, puis l’hiver. Doux, il a dix ans, il ne tiendrait pas », répondis-je, bien conscient que sil avait envie de rester, cinquante kilomètres ne larrêteraient pas, il repartirait.
Au moment du départ, Doux hésitait : il courait à la tombe, puis revenait vers nous. Mais dès que nous sommes montés dans la voiture, il sest précipité et a sauté sur mes genoux.
« Doux, mon vieux copain Je ne te laisserai plus jamais, plus jamais seul », répondis-je en le serrant fort, les larmes coulant sur mes joues.