LINGRAT GRÉGOIRE
Ce matin-là, le téléphone a sonné direct au bureau de Claire. Cétait son mari, Grégoire, qui annonçait dun ton détaché quaprès le travail, il filait chez les Lefèvre pour célébrer « la journée du salarié modèle » une de ces fêtes dont seuls les hommes se souviennent soudainement, fleurs et chocolats strictement interdits.
Si tu veux, viens, a-t-il lancé sans conviction, persuadé quelle resterait sagement lire ou pianoter sur lordinateur toute la soirée.
Daccord, répondit-elle sur le même ton sans saveur. Mais, profitant de la pause déjeuner, elle fila direction le Printemps acheter un petit cadeau pour monsieur.
Au rayon parfumerie, cétait la cohue. Des femmes partout, flairant, testant, analysant, la mine grave comme pour des préparatifs clandestins. Claire repéra vite un flacon de lEau de Cologne très chic : sur la boîte noire, un Apollon en veste négligemment posée sur lépaule, regard effronté, sourire en coin. On aurait dit Grégoire tout craché.
La vendeuse emballait les présents dune main dexperte, papiers éclatants, petits nœuds, pendant quune vieille dame à la voix pointue sincrusta :
Ah, mesdames, vous offrez tous ces parfums, et cest dautres qui en profiteront, tout comme ces cravates ! Faut pas se leurrer !
Les « mesdames » éclatèrent de rire. Claire, elle, pensa tristement : « Toujours pour Grégoire, jamais pour moi. Je lai aimé à en perdre la tête. Lui ? Il a bien voulu ce luxe. Même à la fac, où il était soi-disant étudiant à distance, c’est moi qui faisais ses devoirs la nuit. Puis les enfants arrivés, tout pour moi, rien pour lui, si ce nest déjeuner prêt midi tapant »
Au début, il semblait reconnaissant. Mais il sest vite habitué : ses attentions étaient devenues des droits acquis. Extérieurement, on devait ressembler à cette famille idéale, celle dont on parle avec une pointe de jalousie : la paix, le confort, des enfants sages et brillants. Et puis, tous partis faire leurs études ; restait Claire avec Grégoire. Cest là quelle a senti le grand vide.
Sa mère déjà, il y a vingt ans, sopposait au mariage : « Regarde-le ! Trop beau, il le sait, et adore quon le regarde ! Un beau gosse, cest fait pour tout le monde, alors que toi, tu vas faire tapisserie » Conclusion : une épouse frustrée, au bout de quarante-trois ans, qui ne sappartient plus.
Claire sapprocha de la fenêtre. Un beau soleil de mars écrasait Paris dune lumière insoutenable ; bientôt la journée de la femme, pensa-t-elle. Et alors ? Encore seule ? Ma vie presque derrière moi il y a quoi devant ?
Un pépiement joyeux jaillit, suivi dun petit poing contre la vitre. Claire abaissa les yeux : un moineau dépenaillé trottinait sur le balcon, la fixant de son gros œil rond.
« Un signe ! » songea-t-elle. La pendule, de son côté, se mit à battre les heures, comme un gendarme pointilleux.
Allez, il nest pas trop tard. Première étape : puisquon ne maime pas, je vais au moins maimer moi-même, pensa Claire.
En coup de vent, elle descend lescalier : direction, dabord le coiffeur, puis le centre commercial
À 18h30, trônait, dans sa chaise pivotante, une créature mystérieuse. Petite robe noire, coupe courte, mèche tri-color, regard profond soigneusement souligné et oeil de biche, une bouche ourlée dun gloss comme un secret. Le miroir en était tout ébahi.
Etape deux : la vie commence à quarante ans
Claire passa à la cuisine, revint avec une coupe de Bordeaux, trinqua face à son reflet : « Et troisième étape : a-t-on vraiment besoin dun mari incapable dapprécier une telle femme ? »
Autant dire que, chez les Lefèvre, elle entra dans un parfum de crise diplomatique sur escarpins aiguilles. Stupeur générale, ruée de bras masculins prêts à aider à retirer son manteau, offrir une chaise, ou pourquoi pas une pomme. Ah bon, il y a mon mari ici ? Je ne lavais même pas remarqué
Ladversaire Grégoire fut désarmé par cette attaque surprise : tactique déconcertante, échec et mat sous les hourras silencieux des convives.
Le lendemain matin, tentant de récupérer la face, Grégoire risqua :
Et sinon, on déjeune ou on attend la retraite ? lança-t-il, déjà un peu vexé.
Erreur stratégique : à ses côtés, dormait non plus la docile épouse, mais une femme espiègle, confiante, à la mèche désinvolte, sûre delle et du monde.
Sans même ouvrir les yeux, elle minauda :
Le petit-déjeuner est prêt, chéri ?
Elle sétira, retomba dans le sommeil, un sourire sur les lèvres : « Voilà, mon cher. Sinon, retour direct à létape trois ! ».»
Grégoire, hagard, fixa la nouvelle Claire, soudain étranger dans son propre salon. Une inspiration lui traversa lesprit linquiétude délicieuse quil avait peut-être, sans le vouloir, réveillé une légende de liberté endormie à ses côtés.
Il avala sa fierté comme un comprimé amer, traîna les pieds jusquà la cuisine. Sur la table, un post-it : « Soyons honnêtes, aujourdhui cest ma journée. »
Un éclat de rire retentit derrière la porte de la salle de bains, Claire sy était enfermée en chantonnant. Près de la fenêtre, le moineau tapait à la vitre, exigeant son bout de croissant.
Grégoire hésita, puis prépara deux tasses de café, le cœur un peu serré, mais lesprit soudain curieux. Peut-être, ce matin-là, en la rejoignant, découvrirait-il la femme quil navait jamais vraiment connue. Et peut-être oserait-il enfin laimer, cette femme nouvelle, indomptable, dont le secret tenait désormais tout entier dans un sourire.