En 1951, alors que je navais que quatorze ans, je me suis réveillé dans un lit dhôpital parisien une centaine de points de suture sur la poitrine. Les médecins venaient de menlever un poumon. Pour men sortir, il a fallu treize transfusions sanguines, toutes faites par des anonymes, dont je nai jamais connu les noms.
Mon père, Henri, était assis près de moi ce jour-là. Il ma dit une phrase qui a profondément marqué ma vie :
« Tu respires aujourdhui parce que des inconnus ont donné leur sang. »
À cet instant précis, jai fait une promesse : à mes dix-huit ans, je deviendrais à mon tour donneur. Je rendrais ce que javais reçu.
Il y avait toutefois un problème de taille :
Jai toujours eu une peur bleue des aiguilles.
Mais le jour de ma majorité venu, je suis allé à lÉtablissement Français du Sang du quartier, la gorge nouée. Jai pris place sur le fauteuil, fixé le plafond, et laissé linfirmière piquer. Je nai jamais regardé, pas une fois.
Et cela a duré soixante-quatre ans.
Je ne savais pas encore que mon sang était particulier.
Au bout de quelques dons, les médecins ont découvert quelque chose dincroyable :
Mon plasma contenait un anticorps rarissime, sans doute à la suite des transfusions reçues enfant. Cet anticorps pouvait empêcher une complication dramatique appelée lincompatibilité fœto-maternelle Rhésus.
Avant cela, en France, des milliers de bébés mouraient chaque année. Si une femme Rh- attendait un enfant Rh+, son organisme se mettait à attaquer les globules rouges du fœtus.
Des fausses couches, des morts-nés, des handicaps cérébraux.
La solution se trouvait dans mon sang.
Les médecins mont demandé si jaccepterais de donner mon plasma, et pas seulement mon sang. Cela voulait dire des séances plus longues : 1h30 contre 20 minutes. Cela voulait dire revenir toutes les deux ou trois semaines, toute la vie.
Jai pensé à mes angoisses.
Puis jai songé à tous ces enfants.
Jai accepté.
Durant soixante-quatre ans, je nai jamais manqué une seule séance.
Jallais donner mon plasma les jours heureux, et ceux de peine. Jai continué en travaillant à la SNCF, puis à la retraite. Même après le décès de mon épouse Margaux en 2005 la période la plus sombre de mon existence je nai jamais arrêté.
À chaque fois, pour chacun de mes 1 173 dons, je détournais les yeux, comptais les carreaux du plafond, papotais avec les infirmières tout sauf regarder laiguille.
Ma peur ne ma jamais lâché.
Mais jy allais quand même.
Le destin a ajouté un épilogue poignant : ma propre fille, Élodie, a eu besoin du traitement fabriqué avec mon plasma lorsquelle est tombée enceinte. Mon petit-fils, Sébastien, est vivant grâce à cette décision prise des décennies plus tôt.
En mai 2018, à 81 ans, selon la législation française, jai fait mon dernier don.
Dans la salle, il y avait des mères, leurs nourrissons en bonne santé contre elles une preuve vivante de ma modeste action. Elles me remerciaient, les yeux humides.
Je me suis assis une ultime fois. Jai tourné la tête. Jai donné, pour la 1 173ème fois.
Depuis 1967, plus de trois millions de doses du traitement Anti-D fabriqué grâce à mon sang ont été administrées dans tout le pays. Les experts estiment que mon geste a permis de sauver près de 2,4 millions de bébés.
Quand on mappelait héros, je haussais les épaules :
« Je massieds dans un fauteuil confortable, je donne un peu de moi, on moffre un café et une madeleine et je rentre chez moi. Rien dextraordinaire. »
Jai fermé les yeux pour la dernière fois le 17 février 2025. Javais 88 ans.
On cherche si souvent des héros dans les romans ou sur les écrans quelquun avec des pouvoirs, de largent ou du prestige.
Mais parfois, le vrai courage, cest quelquun qui tient sa promesse soixante-quatre ans durant.
Quelquun qui affronte sa peur immense et choisit de faire ce qui est juste.
Des millions vivent aujourdhui parce quun homme a décidé que sa peur nétait rien comparée à la vie des autres.
Et toi ? Quel petit pas, aussi effrayant soit-il, oseras-tu faire demain ?