Bagages égarés : dans les méandres des aéroports français

La valise perdue

La valise ne pesait pas comme elle aurait dû.

Capucine sen doutait déjà au carrousel à bagages. Les douze kilos habituels sétaient changés en quelque chose de différent plus lourd, plus dense, avec un centre de gravité déplacé. Lextérieur, pourtant, semblait identique : coque grise, quatre roulettes, une éraflure sur langle gauche. Elle attrapa la poignée et sorienta vers la sortie.

Laéroport de Nice sentait le café et le carrelage humide. Dehors, une pluie fine tombait sur la Promenade des Anglais, loin des images de carte postale. Capucine pensa alors que le congrès sur le verdissement urbain était sans doute une bonne raison de quitter Lyon pour Nice mais pas assez pour sen réjouir.

Elle avait trente et un ans. Chargée de recherche à lInstitut dUrbanisme, un studio loué de vingt-huit mètres carrés, des piles de livres le long des murs. Sa mère, à Nancy, lui téléphonait tous les dimanches et posait toujours la même question : « Alors, ma chérie ? Personne ? » Et chaque fois, Capucine répondait : « Maman, jai du travail. » Comme si cette réponse justifiait tout.

Le taxi jusquà lhôtel prit vingt minutes. Le chauffeur demanda si cétait pour les vacances. Capucine répondit : « Pour le travail. » Il hocha la tête, comme sil sy attendait.

La chambre était petite, mais propre, avec une vue sur le trait de mer gris. Sur le rebord de fenêtre, une imitation de géranium en plastique jamais un vrai. Capucine posa la valise sur le lit, fit sauter les loquets, et ouvrit le couvercle.

Elle resta bouche bée.

À lintérieur, il ny avait que des vêtements dhomme.

Un pull épais kaki foncé, à lodeur herbacée, pas du tout celle dun parfum. Manifestement dune taille qui nétait pas la sienne : des épaules bien plus larges. Un jean. Des baskets emballées dans un sac en plastique, taille quarante-trois. Un chargeur de téléphone quelle ne connaissait pas. Un sachet de graines étiquette étrangère, botanicum quelque chose. Et un carnet épais, couvert de cuir brun, maintenu fermé par un élastique.

Ce nétait pas sa valise. Capucine sassit au bord du lit et contempla ces affaires étrangères. Même coque grise, même roulettes, même éraflure mais la valise était celle de quelquun dautre. Quelquun était reparti avec ses affaires : ses livres, sa robe de présentation, son ordinateur rempli de notes, la photo de sa mère encadrée. Elle, elle avait la sienne.

Les cinq premières minutes, elle resta sans réagir, incapable de trouver quoi faire. Puis elle composa le numéro de laéroport. Un répondeur la pria de patienter. Onze minutes dattente, puis enfin la communication. Une opératrice prit les renseignements sur les vols, létiquette, promit de rappeler. On la rappellerait. Cétait certain, on la rappellerait.

Capucine posa son téléphone et retrouva le carnet, tout en haut, comme placé là juste avant de fermer. Le cuir était doux, un peu usé sur les bords, lélastique détendu.

Elle savait quelle ne devait pas. Ce nétait pas correct. Fouiller dans la vie dun inconnu, cétait comme espionner ou regarder chez les gens, le soir, quand la lumière est allumée. Une curiosité déplacée. Capucine fit les cent pas, but un verre deau. Mais son regard glissa de nouveau vers le carnet.

Son épaule gauche, affaissée de longue date par la sacoche de lordinateur, se pencha en avant sans quelle y pense. Du bout des doigts, polis par le clavier, elle toucha la couverture. Le cuir, chaud et souple, céda sous la pression.

Elle ouvrit le carnet.

***

Lécriture était singulière. Penchée à gauche, ronde, les « u » et les « r » affublés de longues boucles. Elle imagina la voix de lauteur : posée, réfléchie, sans hâte.

Pas de date pour la première page.

« Avignon. Ce matin, grimpé à pied jusquau Rocher des Doms. La ville de là-haut semble un jardin géant, où tout pousse dans le désordre. Les arbres simposent entre les maisons, les bosquets longent les balcons. Jai dessiné un platane devant le funiculaire. Le tronc : une carte dun pays inconnu, taches claires, archipels sombres. Trois heures assis, jusquà avoir froid. »

Capucine tourna la page.

« Marseille. Jai croqué un baobab miniature au Jardin Botanique. Ce nen était pas un vrai, bien sûr : un bonsaï. Mais ces racines on jurerait quil veut senfuir du pot. Un arbre sérieux dans un format dérisoire. Peut-être que moi aussi, je suis comme ça. »

Un sourire vint enfin, le premier de la journée.

Puis elle enchaîna les pages. Encore, et encore.

Toutes les notes étaient comme celle-là : Marrakech, Porto, Strasbourg, Brest. Jamais un mot sur les hôtels, restaurants ou monuments. Uniquement la végétation. Arbres, troncs, branchages, racines. Entre les lignes, des croquis, vifs, précis, pleins de vie : une brindille et trois feuilles, une racine dressée autour dun caillou.

« Marrakech. Sur le marché, un oranger trône au milieu des étals. Les marchands suspendent des sacs et étiquettes à ses branches. Larbre doit avoir deux siècles. Rescapé de tous les marchés, de tous les vendeurs. Jai essayé de le dessiner mes mains tremblaient de chaleur. »

« Porto. Des glycines pendent comme des rideaux au-dessus des têtes sur la Ribeira. Les Portugais les esquivent, les touristes les mitraillent. Je suis resté devant. Elles poussent où bon leur semble, ces glycines, sans se soucier des frontières. Jaimerais en faire autant. »

Capucine saperçut quelle lisait depuis quarante minutes. Dehors, la nuit était déjà tombée. La pluie tambourinait obstinément contre la vitre.

Elle tourna encore quelques pages.

« Strasbourg. Je me suis égaré dans un vieux square, abandonné, à la périphérie. Les tilleuls il en faudrait trois pour en faire le tour soulèvent lasphalte. Autrefois, il y avait du monde. Aujourdhui, seuls les arbres et moi arpentons ce lieu. Jen ai dessiné un. Il dressait fièrement sa ramure, droit, inébranlable, sans quune feuille ne tremble. Jai pensé : cest ça, la fidélité. Rester en place, jusquà ce que quelquun revienne. »

Capucine comprit que pour cet homme, les arbres nétaient pas que des sujets de dessin. Il conversait avec eux comme on le fait avec des amis : sans filtre, sans gêne. Elle se demanda pourquoi.

Puis, une page la figea.

« Brest. Deux ans après la séparation. Quatorze ans ensemble avec Léa, du campus au dernier matin. Elle ma dit : Tu préfères les arbres aux gens. Elle avait peut-être raison. Peut-être que je nai jamais su aimer les humains comme il le faudrait. Je ny crois plus. À rencontrer enfin une personne. Qui comprendrait pourquoi je dessine les racines. »

Capucine referma le carnet, le posa sur la table de nuit. Se leva, se posta à la fenêtre.

La pluie persistait. Derrière, la Méditerranée noire, sans lumière. En bas, une porte claqua, un couple éclata de rire des voix jeunes, heureuses, étrangères.

Trente et un ans. Studio loué. Livres accumulés. « Alors, personne ? » Sa dernière histoire sétait achevée un an et demi plus tôt ; un jour elle sétait surprise à ne plus vraiment chercher. Un soir, rentrée du labo, elle sétait assise dans la cuisine et sétait sentie bien seule. Ou plutôt : bien, dans la solitude. Peut-être pas heureuse, mais habituée et lhabitude remplace facilement le bonheur, si lon ne sinterroge pas.

Elle sapprêtait à tout ranger dans la valise lorsquun détail lui revint en mémoire.

Sa lettre.

Celle quelle avait commencé dans lavion, la veille. Retard de vol : elle avait sorti un feuillet pour tromper lennui. Pas un journal, pas une note. Juste des mots griffonnés : « Cher inconnu, jaimerais tant rencontrer… » La page, inachevée, avait fini dans la poche intérieure de sa valise. Depuis, oubliée.

Et cette page était maintenant dans sa propre valise ou plutôt, dans la sienne, qui se trouvait sans doute ailleurs. Chez cet homme dont le carnet de voyage était posé là, à la table de nuit.

Capucine sassit sur le lit. Elle sentit ses joues senflammer.

***

Le lendemain matin, elle rappela laéroport.

Service des objets trouvés, Julie à lappareil, dit une voix éteinte, quon devinait mastiquant un biscuit.

Jai fait une déclaration hier. Vol LyonNice, étiquette numéro

Un instant Oui, votre dossier est en cours. Nous reviendrons vers vous.

Dans combien de temps ?

Cela dépend. Trois à dix jours ouvrés, habituellement.

Dix jours ?

Ouvrés. Mais parfois, cest plus rapide. Restez disponible, sil vous plaît.

Capucine reposa le mobile, contempla la valise « volée ». Elle avait besoin de vêtements. La conférence débutait dans deux jours. Sa seule robe potable, lordinateur, les escarpins tout était entre les mains dun inconnu.

Elle partit vers le centre. La grande galerie commerçante était à quinze minutes à pied. Elle acheta un pantalon, une blouse, de la lingerie, un chargeur. À la caisse, la vendeuse haussa les sourcils.

On vous a perdu votre valise ?

On la échangée par erreur.

Ici, à Nice, ça arrive tout le temps. Toutes pareilles, les valises grises.

Un mince réconfort.

Apothicaire pour brosse à dents et dentifrice, puis café au comptoir dun bistrot tous les sièges pris dassaut par des couples. Capucine appela sa mère en sortant.

Bien arrivée ? Il fait beau ?

Il pleut.

Tu as pris un parapluie ?

Maman, on a inversé ma valise.

Mon Dieu ! Volée ?

Non. Juste échangée à laéroport.

Sa mère laissa un silence prudent, puis dit :

Alors quelquun se balade avec tes affaires. Jespère quil aime tes livres.

Maman

Quoi ? Cest vrai, tu voyages toujours avec une bibliothèque complète.

Capucine garda pour elle lhistoire du carnet et de lécriture penchée. Et la note sur Brest. Elle répondit simplement : « Ça va sarranger, maman. » Puis raccrocha.

De retour à la chambre, elle ouvrit la valise. Non pour le carnet. Pour trouver un indice : nom, contact, nimporte quoi. Dans une poche zippée, elle trouva une carte de visite.

« Thomas Renard, paysagiste, conception et conseils. »

Et un numéro de portable.

Sur Messenger, elle écrivit :

« Bonjour, je crois que nous avons échangé nos valises à laéroport de Nice. Jai la vôtre. Elle est grise, éraflée. Il y a votre carnet à lintérieur. Jai trouvé votre contact. »

Réponse, neuf minutes plus tard.

« Bonjour, je viens douvrir votre valise ce matin. Oui, ce nest clairement pas la mienne : des livres, un carnet, une robe. Je suis vraiment désolé. Je suis aussi à Nice. On peut se retrouver pour échanger ? »

Capucine relut le message. Des livres, un carnet, une robe. Il connaissait déjà ses objets.

« Daccord, où cela vous arrange-t-il ? »

« Au Café du Phare, sur la promenade. Demain, dix heures ? Je viendrai avec votre valise. »

« Daccord, à demain. »

Elle reposa le téléphone. Puis, le reprit pour relire : « des livres, un carnet, une robe ». Il avait ouvert sa valise. Il avait vu ses affaires. Peut-être même feuilleté son carnet de notes professionnelles. Vu la photo de sa mère. Peut-être aussi la lettre.

Capucine ferma les yeux. Elle limagina assis dans sa chambre ou sur une terrasse, ou au café tenant sa feuille, son écriture pressée, composée à la va-vite. Lisant des mots quelle navait jamais pensés donner à quelquun.

Elle rouvrit les yeux, prit le carnet et revint à la note de Brest.

« Je ny crois plus. »

Et elle, elle avait écrit : « cher inconnu, jaimerais tant rencontrer » Et cette page était là, précisément dans les mains de lhomme qui dessine les arbres, cherchant quelquun pour comprendre.

Simple coïncidence ? Impossible hasard de valises grises identiques.

Ou pas.

Capucine sinstalla à la table, ouvrit le carnet à la dernière note. Après Brest, quelques pages encore.

« Lille. Printemps. Mon balcon déborde, mes voisins râlent. Cent quatorze plantes jai compté. Léa aurait dit Tu es fou ! Mais Léa nest plus là. Pour se plaindre, personne. Sauf le ficus. Le ficus ne dit rien. Le confident parfait. »

Et tout à la fin :

« En route pour Nice. Je veux voir le tulipier centenaire du Jardin Botanique. Vacances. Mes premières vraies vacances depuis deux ans. Cest étrange, de partir sans prétexte. »

Capucine referma le carnet, le rangea dans la valise, tira la fermeture.

Il avait pris lavion pour voir un arbre. Elle pour une conférence sur le verdissement urbain. Il dessinait les plantes de villes étrangères. Elle écrivait sur la reconquête des espaces végétaux. Par un concours insensé, deux valises grises avaient échangé leurs chemins.

Capucine sallongea, mais ne parvint pas à dormir. Elle songea à ces hasards qui nous dévoilent linconnu plus vite quune année damitié.

***

Le Café du Phare, sur la promenade, entre deux palmiers et un lampadaire. Façade vitrée, tables de bois, effluves de pain chaud et de cannelle. Une serveuse en tablier rayé installait la vaisselle.

Capucine arriva vingt minutes en avance. Non par empressement juste pour fuir sa chambre. Elle s’installa près de la baie, valise à ses pieds, commanda un thé. Ses mains tremblaient en saisissant la carte. Ridicule. Ce n’était qu’un simple échange de bagages.

Mais à lintérieur, il y avait tout un carnet de vie lue. Cette vie lui semblait, curieusement, plus familière que beaucoup damis.

Elle le reconnut tout de suite.

Lhomme entra à dix heures précises, sa valise grise à la main. Grand, blouson vert foncé la même teinte que le pull du bagage. Le trait hâlé du nez et des pommettes tranchait avec son front, marque des lunettes de soleil portées souvent. Il balaya la salle, aperçut la valise, sapprocha.

Capucine ? voix douce, avec une pause, comme sil réfléchissait en choisissant le mot.

Oui. Thomas ?

Il acquiesça, sassit face à elle. Posa sa valise à côté. Les deux valises grises jumelles, côte à côte.

Cest étrange, dit-il. Javais pourtant contrôlé létiquette.

Moi aussi.

Sûrement que les étiquettes ont été mélangées. Ou alors nous sommes tous les deux distraits.

Ou alors les valises se sont mises daccord.

Il sourit, à peine, sur un côté de la bouche. Capucine se dit quil souriait comme il écrivait : discrètement, mais avec chaleur.

Je dois mexcuser, dit Thomas.

Pourquoi ?

Jai ouvert votre valise. Je croyais que cétait la mienne. Mais dès que jai vu les livres, jai compris.

Jai fait pareil avec la vôtre. Et jai mis du temps à men apercevoir.

Il fit tourner sa cuillère dans la paume. Grandes mains, des ongles courts avec un peu de terre incrustée pas sales, seulement habitués à la vie dehors.

Jai lu votre carnet aussi, avoua-t-il, à voix basse. Les notes de recherches, didées sur la ville et la végétation. Je naurais pas dû mais

Jai lu votre journal, dit Capucine.

Il leva les yeux.

En entier ?

En entier.

Silence. Dehors, la mer roulait paresseusement contre le quai de béton. Un garçon lançait du pain aux mouettes.

Alors vous savez pour Avignon, dit Thomas.

Et pour Marseille. Et le baobab-bonsaï.

Et Strasbourg.

Et le tilleul fidèle.

Il baissa les yeux.

Et Brest.

Capucine hocha la tête. Pas besoin den dire plus. Il comprit.

Vous savez de moi bien plus que ce que je raconte dhabitude, dit-il.

Et vous, de moi.

Il hésita, puis sortit une feuille pliée de la poche de sa veste. Capucine la reconnut immédiatement. Lignée, coin replié. La sienne.

Jai trouvé ça dans votre valise, dit Thomas. Je naurais pas dû mais jai lu.

Les joues de Capucine redevinrent brûlantes, comme la veille.

Cest idiot, murmura-t-elle. Je lai écrit pour tuer le temps dans lavion.

« Cher inconnu, récita Thomas, sans regarder la feuille mais visiblement par cœur, jaimerais tant rencontrer quelquun avec qui le silence est naturel. Pas parce quon na rien à dire, mais parce que tout est compris. Je suis fatiguée dexpliquer qui je suis. Fatiguée de choisir mes mots. Je voudrais que quelquun regarde ma bibliothèque et comprenne tout. Je voudrais que quelquun »

Cest assez, souffla Capucine.

Il manque la suite, dit-il. « Je voudrais que quelquun », puis cest tout. Vous navez pas terminé.

Je ne savais pas comment finir.

Je crois que je saurais, dit Thomas. Car jaurais pu écrire exactement cela juste remplacer les livres par des arbres.

Capucine le détailla. Sa marque de bronzage, ses mains marquées, ses yeux calmes.

Vous savez pour ma mère à Nancy, murmura-t-elle.

La photo dans le cadre. Belle femme. Vous lui ressemblez.

Vous savez pour mon travail.

Les notes sur le verdissement des quartiers. Je suis paysagiste. Intéressé à double titre professionnel, puis personnel.

Vous savez que je vis seule.

Je sais que vous veniez à une conférence, que vous aviez pris une seule robe. Que cinq livres occupent vos quatre jours. Que la photo de votre mère voyage réelle, hors de lécran. Que vous écrivez à la main malgré le clavier. Et que vous avez rédigé une lettre à un inconnu imaginaire.

Capucine garda le silence.

Moi, poursuivit Thomas, je dessine des arbres dans des carnets, divorcé depuis deux ans, et jélève un ficus nommé Armand au balcon parce que je nai jamais su vraiment garder les gens autour de moi. Vous savez tout ça.

Je sais.

Alors nous avons traversé la vie de lautre à travers des objets. Et maintenant, la rencontre. Comme si lon franchissait le premier rendez-vous dun bond, pour en être déjà au troisième.

Capucine rit, brièvement, malgré elle. Thomas sourit franchement, cette fois.

Je vous connais mieux que beaucoup, dit-il. Peut-être que cest injuste. Ou alors la rencontre la plus sincère de ma vie.

Parce quon na rien choisi à montrer ?

Oui. Une valise, cest tout ce quon est. On ne se prépare pas, on prend ce quil faut. Et cest cela qui nous trahit, ou nous révèle.

Capucine fixa les deux valises, jumelles, côte à côte.

Vous voulez marcher ? proposa Thomas. Le jardin botanique est tout près. Jétais venu pour voir le tulipier.

Je sais. Cest la dernière page de votre carnet.

Il hocha la tête. Finit son café. Se leva.

On laisse les valises là ? Elle montra les sièges.

Quelles papotent un peu. Elles en ont des choses à partager.

Ils sortirent. La pluie avait cessé depuis le matin et la promenade luisait comme lavée. Les palmiers dressaient leurs silhouettes, immobiles, et Capucine pensa au tilleul évoqué dans le carnet, à la fidélité, à lattente.

Racontez-moi quelque chose qui nest pas dans votre carnet, demanda-t-elle.

Jai la phobie des pigeons, répondit Thomas, sérieux.

Les pigeons ?

Enfant, un est entré par la fenêtre et sest posé sur ma tête. Traumatisme incurable.

Capucine gloussa. Il sourit lui aussi.

Et vous ? Un secret non contenu dans la valise.

Je parle à mes livres. À haute voix. Quand lauteur écrit des bêtises, je minsurge.

Et qui gagne ?

Souvent lauteur. Mais je ne lâche rien.

Ils marchaient côte à côte et Capucine sétonnait de cette facilité : parler avec quelquun quon connaît par son écriture, ses dessins et ses arbres, mais dont on croise à peine le regard. Comme si, ayant lu le livre, elle rencontrait enfin lauteur.

Vous écriviez que vous ny croyez plus, à Brest.

Je me souviens.

Vous avez trouvé ma valise.

Vous la mienne.

Silence. Mais ce nétait pas un de ces silences pesants plutôt ceux dont elle avait rêvé, ceux quon nexplique pas.

Le Jardin Botanique se dessinait à langle ; on apercevait grille ouvragée et ramures géantes.

Le tulipier, cest là-bas, désigna Thomas. Son tronc, comme une colonne. Cent vingt ans. Il a survécu à deux guerres, trois tempêtes.

Et il fleurit encore.

Tous les mois de mai.

Il sortit un petit carnet pas celui de la valise, mais un de poche et un crayon. Se mit à dessiner.

Capucine suivait le mouvement rapide de sa main. Les lignes du tronc, son contour, lombre dune feuille, les racines écartées. Sur larête de son nez, la marque de bronzage, yeux plissés.

Puis-je vous demander quelque chose ?

Bien sûr.

Quand vous avez lu ma lettre, quavez-vous pensé ?

Il ne releva pas la tête.

Que je voulais savoir comment elle se terminait.

Je nen avais aucune idée, à la fin.

Peut-être, maintenant, savez-vous.

Pas de réponse. Mais elle ne détourna pas la tête non plus. À travers les branches du tulipier, les jeux de lumière posaient des taches mouvantes sur son visage.

Ils passèrent trois heures dans le jardin, arpentant chaque allée, sarrêtant à chaque tronc particulier. Thomas racontait, non en guide, mais comme un ami qui présente ses proches. Il traçait ses lignes, et Capucine parlait de son quotidien : des cour dimmeuble qui pourraient devenir des espaces verts, du refus tenace de certains élus, dun retraité qui planta vingt-trois pommiers sur lallée daccès, puis traîna la copropriété en justice.

Vingt-trois pommiers ? dit Thomas, éberlué.

Il leur a donné à chacun un prénom féminin. Il disait quelles étaient plus fidèles que les voisins.

Je comprends. Thomas sourit. Mon ficus sappelle Armand. Cinq ans. Le seul qui ait tenu après le divorce.

Armand ?

Il a vraiment une tête dArmand. Un peu tordu, mais robuste.

Capucine rit. Elle se souvenait, un peu étonnée, quà Lyon jamais elle navait parlé aussi simplement avec quelquun. Sans tricher, sans vouloir se montrer plus brillante. Juste deux personnes qui parlent de fox-trot et darbres prénommés.

Plus tard, ils sassirent sous le tulipier. Une demi-mètre les séparait, et aucun ne combla la distance.

Demain, cest la conférence, dit Thomas.

Oui. Mon intervention à midi.

Le sujet ?

Les bienfaits psychologiques des espaces verts en ville. Sujet ennuyeux.

Pour certains. Mais pas pour moi.

Capucine le fixa.

Vous voulez venir ?

À un colloque professionnel ?

Un colloque ennuyeux sur les arbres.

Cest mon quotidien ! Je ne fréquente que ça.

Ils éclatèrent de rire, ensemble. Un moment qui, soudain, aurait pu tenir sur une page du carnet. Précis, sincère, sans effort.

Le retour fut tranquille. Thomas conta Lille son balcon, les voisins qui arrosent ses plantes en échange dun thé, sa vie repliée après la rupture, puis ce billet pour Avignon, parce quune promo avait lui été signalée en ligne.

Et vous avez commencé à écrire ?

À dessiner, toujours. Mais à Avignon, jai ressenti le besoin dajouter des mots.

Capucine acquiesça. Parfois, sexprimer ne tient pas à un trait, il faut le mot.

Devant le Café du Phare, ils récupérèrent leurs valises, enfin rétablies dans lordre.

***

Le soir, Capucine était dans sa chambre, une tasse de thé tiédi à la main. La valise était contre le mur la sienne, enfin, avec ses livres, son carnet, sa robe de colloque. Elle louvrit, vérifia tout : ordinateur, chargeur, photo de sa mère, cinq livres, carnet de notes. Tout, sauf la lettre.

Sur la chaise, il y avait un dessin.

Thomas lavait glissé avant de partir. Une feuille de carnet, délicatement arrachée. Sur la page, un arbre. Ni un tulipier ni un baobab un arbre inventé, ramure en corolle, racines épaisses.

Cest quoi ? avait demandé Capucine.

Un arbre pour une ville sans vert, répondit Thomas. Jy pensais en vous écoutant. Il nexiste pas encore, mais cest à vous de le planter.

Il était reparti sans se retourner. Mais elle avait remarqué quil ralentissait en atteignant le coin de la rue, comme prêt à jeter un dernier regard en arrière quil retint.

Elle resta là, son dessin à la main, songeant que la personne avec qui le silence devient évident est peut-être celle qui vient de tourner langle, sa lettre en poche.

Elle attrapa son téléphone.

« Merci pour larbre. Je le planterai. »

La réponse arriva en moins dune minute.

« Je suis sérieux. Si je fais le plan daménagement pour la cour, vous donnerez votre avis scientifique ? »

« Oui. »

« Alors, donnez-moi votre adresse sur Lyon, sil vous plaît. Je préfère envoyer les plans papier, à lancienne. »

Capucine sourit. Elle envoya son adresse. Ajouta :

« Faites gaffe : la boîte aux lettres est minuscule. Pour les gros plans, faudra venir vous-même. »

Réponse immédiate :

« Reçu, chef. »

Elle posa son téléphone. Au loin, une télévision distillait son fond sonore à travers la cloison. Un soir ordinaire, dans un hôtel ordinaire. Mais quelque chose avait bougé. Capucine comprit que, pour la première fois depuis très longtemps, elle souriait. Sans raison apparente. Ou plutôt pour une raison si absurde : « Ils ont échangé ma valise, et jai rencontré quelquun. » Oui, le début dun mauvais film.

Elle ouvrit sa valise, tira une feuille vierge du fameux compartiment celui qui avait contenu la lettre, partie dans le carnet de Thomas. Lui ne lavait pas rendue, elle navait pas demandé.

Capucine sassit, sempara de son stylo, écrivit :

« Cher inconnu, jaimerais tant rencontrer quelquun avec qui le silence existe sans embarras. Pas parce quon na rien à se dire, mais parce que tout est compris. Fatiguée dexpliquer qui je suis, de choisir mes phrases. Je voudrais quon regarde ma bibliothèque et quon comprenne tout. Je voudrais que quelquun »

Elle sarrêta. Contempla le dessin darbre épinglé au mur.

Puis ajouta un mot.

« Thomas ».

Replia méthodiquement la feuille, la glissa à sa place dans la valise. Le cercle était clos.

Dehors, la Méditerranée grondait. Nice, au mois de mars, sentait la terre détrempée et ce printemps qui néclot pas mais promet déjà. La pluie avait cessé, et une bande rose se taillait entre les nuages et la mer.

Capucine éteignit la lumière. Demain, son intervention. Elle présenterait devant lassemblée en robe ayant séjourné deux jours dans la valise dun autre, parlerait despaces verts. Peut-être, au troisième rang, un homme écouterait, lui qui dessine des arbres pour les villes qui nen ont pas.

Après-demain promenade. Il lui avait promis de montrer lallée des cyprès, à lautre bout de la ville : « Les cimes sentrelacent, un vrai couloir vert, vous verrez : la scientifique, mais pas seulement. »

Et puis Lyon, et Lille. Deux villes, deux existences. Mais désormais, il y aurait un plan dessiné à la main, expédié par courrier. Une adresse. Une lettre, enfin achevée.

La valise reposait au mur. Grise, avec cette même éraflure au coin la sienne, hier et aujourdhui. Tout autour, pourtant, avait changé.

Les bagages étaient retrouvés.

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