Aujourd’hui, c’est le dernier jour de mon fidèle compagnon à quatre pattes, et il laisse couler quelques larmes en silence assis devant moi.

Paris, 23 mars

Aujourdhui, cest le dernier jour de mon chien, et il gémit doucement, posé juste en face de moi. Il est installé sur le vieux canapé du salon, celui quil a accaparé il y a presque neuf ans déjà. Ma place, à lorigine, mais jai vite compris quon ne discute pas longtemps les droits dassise avec un molosse de trente kilos… Il en a fait son trône.

Je lai appelé Gaston. Javais besoin dun nom qui puisse mêler tendresse et respect, et, au fond, je crois que jessayais surtout de ne pas tourner la page de ma vie dautrefois, celle que jai laissée derrière en quittant larmée.

Demain à dix heures, la vétérinaire, le Dr. Lefèvre, viendra à lappartement. Je le prendrai dans mes bras pendant quelle lendormira en douceur. Et alors, le seul être vivant qui mait arraché à la nuit ne sera plus là.

Gaston na pas débarqué dans ma vie par hasard.
Il a surgi le pire soir de mon existence.
Je venais de rentrer du Mali, en 2014. Deux missions. Trente et un ans. De lextérieur, rien ne trahissait mes tempêtes intérieures.
Dedans pourtant, je sombrais.

En début 2015, javais coupé les ponts avec tous. Je ne dormais plus. Je ne mangeais presque rien. Le téléphone restait muet. Je me terrais sur ce canapé, volets fermés, lumière éteinte, à colmater des souvenirs qui me submergeaient.
Ma famille a tout tenté.
Mes amis aussi.
La psychologue de lONAC également.
Je les ai tous repoussés.

Puis, un soir, jai entendu gratter à la porte fenêtre de la cuisine.
Le bruit sest arrêté, puis repris. Encore et encore.
Ça a duré deux heures.
Quand jai fini par céder et ouvrir, il était là : un vieux staffie bringé, amaigri, lair exténué, ses yeux pleins dhistoires et de fatigue on aurait dit un compagnon darmes sorti dun autre front.
Il na pas hésité un instant.
Il a contourné mes jambes, comme sil rentrait chez lui, a bondi sur le canapé, tourné en rond, puis sest lové.
Et il ma lancé un regard qui semblait dire :
« Il était temps. »
Je ne voulais pas de chien.
Je ne voulais plus rien du tout.
Mais Gaston, lui, se moquait bien de mes états dâme.

Il avait faim je suis descendu à Franprix.
Il avait besoin de sortir jai entrouvert les rideaux, affrontant la lumière du jour.
Il avait besoin dun véto jai pris rendez-vous, chose impensable la veille encore.

Il ne ma pas sauvé par un miracle.
Il ma remis daplomb par ses exigences infimes et têtues.
La date que javais choisie pour mon départ a filé sans bruit.
Jétais occupé, à comparer les croquettes adaptées aux vieux chiens sensibles du ventre.
Cest ainsi quon sen sort, malgré soi.
Sans éclat.
Par la force de lhabitude.
Par la responsabilité.
Par la présence dun chien qui réclame son dîner.

Pendant neuf ans, la masse bringée de Gaston, toute tendresse dehors, na pas quitté mes pas.
À travers trois appartements parisiens.
Deux boulots.
Une femme formidable, Camille, tombée amoureuse de nous deux.
Et la naissance de ma fille, Léane, qui a maintenant quatre ans persuadée que Gaston est son chevalier personnel.
Chaque nuit, il dort au pied de notre lit.
Il accompagne Léane dans le couloir, comme en ronde.
Et chaque soir, il retrouve sa place sur le canapé, la tête posée sur ma jambe, guettant mon humeur.
Je suis là, grâce à lui.
Le mois dernier, on a découvert une vilaine tumeur. Rien à faire. Question de semaines pas de mois.
Alors, on vit différemment.

Des balades plus courtes sur les quais.
Plus de friandises.
Des soirées rallongées sur la terrasse, les mains dans ses poils fatigués, contre cette tête qui un jour a frappé si fort à ma porte.
Léane lui confie ses doudous, pour quil « ne soit pas seul pendant la sieste ». Il les empile, sage, protecteur, au cœur de sa forteresse enfantine.
Il est las, à présent.
Je le lis dans ses yeux ce même regard qui, neuf ans plus tôt, mavait trouvé digne dêtre sauvé.
Demain, je devrai trouver du courage pour lui.
Le serrer. Lui dire que cétait le meilleur des chiens, que je le remercie.
Et le laisser partir.
Neuf années de fidélité, de protection, damour sans condition.
Le minimum, cest de lui permettre de reposer en paix.

Si vous avez aimé un staffie, si un chien vous a un jour sauvé alors que vous ne pensiez plus pouvoir être sauvé
Vous comprenez.
Bonne nuit, Gaston,
Mon vieux soldat bringé,
Merci davoir gratté à ma porte.
Merci davoir eu besoin dun dîner.
Merci de mavoir choisi quand moi-même je métais oublié.
Je passerai le reste de ma vie à essayer dêtre digne de toi.

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