Paul, ces chats vivaient ici bien avant même que tu apparaisses dans ma vie. Pourquoi faudrait-il que je men débarrasse tout à coup ? demanda Éloïse dune voix si glaciale quune soupe aurait gelé sur place. Ce dont tu parles, ça sappelle trahir ses amis
Éloïse habitait une petite ville toute engoncée dans la verdure du sud-ouest quelque part entre les platanes centenaires, les roseraies du printemps et les parterres de fleurs qui embaumaient lair dès mars jusquà la Toussaint. On devenait vite rêveur dans ce décor on pensait au sens de la vie, au bonheur, à lessentiel, et parfois au prix du kilo de fromage à la crème.
Éloïse avait perdu sa mère très jeune, et cest sa tante Bernadette qui lavait élevée, une femme douce mais un peu bancale dans le sens propre, à cause dun accident de mobylette adolescent. Son histoire intime ressemblait à un roman de Flaubert : on attend, rien ne vient, alors on adopte un chaton. Enfin, elle reporta tout son amour sur sa petite nièce, qui lappelait tendrement « maman Bernadette ».
Mman Bernadette, salut, jsuis rentrée ! piaillait Éloïse en claquant la porte, du collège, dune balade, puis du lycée et même après la fac.
Ma chérie damour, raconte-moi tout !
Bernadette sétait donnée du mal pour faire dÉloïse une lectrice précoce : histoires danimaux, doiseaux, de scarabées, le tout à voix haute sur le vieux canapé à fleurs orange. Ces soirées devinrent leur rituel bien à elles.
Vers douze ans, Éloïse ramena un soir chez elle une guitoune miauleuse dégoulinante de pluie et de désarroi.
Mman Bernadette, je crois quil a besoin de nous Regarde comme il tremble, il est tout seul ! sa voix chevrotait.
Alors, Éloïse, si on ladoptait ce petit malheureux ?
Cest ainsi que la mémorable Biscotte fit son entrée théâtrale. Quelques années plus tard, Bernadette improvisa et ajouta une actrice secondaire à la troupe féline.
Figure-toi quon ma laissé une boîte pleine de chatons devant lécole ! Avec mes collègues on sest partagées les bestioles, tu parles dune pause.
On va avoir une deuxième chatte ? Trop chouette, mman Bernadette !
Biscotte, dabord indifférente, examina la nouvelle, lui donna une leçon de toilette des moustaches puis lui transmit le secret du coussin préféré.
Les années passaient. Éloïse soccupait de plus en plus de Bernadette : elle gérait le ménage, la popote, les courses au marché (en euros contants et trébuchants !). Elle connaissait la pharmacie par cœur et tous les généralistes du quartier la saluaient. Leur duo roulait bien : lectures à deux voix, critiques de films, décryptage de pièces classiques ou débat sur la meilleure baguette.
Puis, Éloïse croisa Paul un soir de vernissage ringard dans une galerie locale. Rien à cacher : elle le présenta fissa à Bernadette. Cette dernière sentit, dès la poignée de main, quil manquait un brin de sincérité dans son regard. Mais, bah, peut-être que cest la jalousie maternelle ou tout simplement son instinct de vieille pie qui radote
Le bonheur de sa « fille » était ce qui comptait avant tout, alors Bernadette lâcha prise, laissa partir Éloïse dans sa première vraie colocation avec Paul.
Éloïse revenait deux fois par semaine mardi et samedi , essayant au passage dentraîner Paul chez Bernadette. Mais lhomme esquivait toujours :
Oh, Élo, avec tes chats, là-bas Franchement, ça pue, ya des poils partout, tu faisais comment avant pour vivre dans cette odeur ?
Paul grimaçait, pinçait les lèvres, elle rigolait, histoire de ne pas plomber lambiance.
Paul, tu ne sais pas ce que tu rates, ils sont formidables.
Oui, enfin… formidables pour jouer au curling avec tes babouches et faire la sieste sur ta poitrine !
Et puis ils ronronnent, tu sais ? Cest meilleur quune playlist Spotify pour dormir
Ben, je tavoue que je ne les aime pas. Désolé, maugréa-t-il. Ton monde de filles, ça me dépasse. Range bien, papotez, moi je reste chez nous Prépare-moi juste une tarte salée, je vais penser à toi.
Au fil du temps, létat de santé de Bernadette se dégrada. Éloïse venait plus souvent, passait après son boulot, proposa même à Paul de sinstaller chez la tante. Il refusa direct, et Éloïse se retrouva écartelée entre son compagnon et sa deuxième maman.
Les corvées augmentaient : lessives tous les jours, serpillière à leau de javel, pharmacies, infusion de tisanes, et lodeur de maladie un parfum dhosto mélangé à la soupe aux choux, version vintage. Elle savait, la fin sannonçait.
Bernadette est partie à laube, tout doucement. Éloïse était là, elles ont parlé, puis elle a lu à voix basse un livre qui traînait depuis des années sur la table. La veilleuse allumée, Éloïse sest endormie.
Les oiseaux lont réveillée. Elle a filé se débarbouiller, le cœur léger, avant de rentrer dans la chambre.
Mman Bernadette oh non, maman
Elle a saisi son téléphone :
Paul, maman est partie… Sa voix noyée de larmes la réveillé dun coup, même sans café.
Après lenterrement, un vide monumental sest installé en Éloïse. Plus personne, ni mère, ni repère. Ce matin-là, un vieux courrier attendait sur le parquet, près du lit. Elle ouvrit lenveloppe : un testament pour lappartement et une lettre.
« Ma petite Éloïse chérie,
Je sais que tu souffres. Plus personne pour te câliner ou te border. Ta maman est partie, ton père était un mystère, il ny a plus que moi…
Rappelle-toi que je taime immensément. Que tu sois heureuse ou triste, je reste là, un peu comme un vieux coussin, à portée de main.
Lappartement est maintenant à toi. Il la toujours été, mais cest officiel ! Même sil est vieux, malgré le mobilier Ikea dun autre temps, tu y seras chez toi.
Jai une seule demande : veille sur mes deux vieilles chattes. Biscotte et Popote, elles nont plus que toi.
Et surtout, vis ta vie, sois heureuse !
Ta maman Bernadette. »
Éloïse relut la lettre des dizaines de fois en caressant ses deux mémères passablement poilues. Ces chats, cétait sa famille.
Elle a décidé de déménager dans lancien appartement de Bernadette. Il fallait nettoyer, ranger, acheter du désodorisant, reprendre sa vie du bon pied avec deux chats vénérables.
Paul refusa catégoriquement.
Élo, franchement, vivons chacun chez soi. Je ne peux pas avec tes chats. Et puis ça sent encore la vieille, là-dedans Ses yeux bleus sassombrissaient à vue dœil.
La douleur dÉloïse était telle quelle navait même plus la force de pleurer pour Paul.
Le temps passant, elle reprit le dessus. Jouer avec Biscotte et Popote, relire des classiques, changer les rideaux, recoudre les coussins déchirés, tout cela la reconstruisit pas à pas. Paul se faisait rare, et la vie dÉloïse devenait plus légère.
Un jour, quelquun sonna.
Paul ? Salut, entre ! lança-t-elle, aimable mais prudente.
Oh, Éloïse, tu mas manquée ! Il lenlaça. Dis donc, cest cosy chez toi ! Et lodeur, elle est partie ? Tu tes enfin débarrassée des chats, hein ?
Éloïse se raidit :
Quest-ce que tu veux dire, « débarrassée » ?
Ben, tes chats, là Ça pue, ça perd ses poils, tu pourrais faire peau neuve, refaire la salle de bains, investir dans un canapé IKEA et dégager les bestioles !
Paul franchit le salon.
Elles sont encore là ? Sérieusement ?!
Biscotte tapotait dans le vide, Popote se léchait paresseusement.
Paul, ces chats étaient là bien avant toi. Pourquoi devrais-je les virer ? répondit Éloïse, froide comme une bouteille de Sancerre sortie du frigo.
Tu nes pas sérieuse ? Reprends-toi, lappart est canon ! Il te manque juste un intérieur moderne, lumineux, pratique. Et plus de chats.
Il la fixa dans les yeux, persuadé de la convaincre.
Paul, ce que tu proposes, cest de la trahison, ni plus ni moins.
Arrête ! Ce nest pas de la trahison, cest du bon sens. Je ne te demande pas de les jeter dehors, on leur trouve un refuge ! Je paierai même leur croquettes en pension, si tu veux. Mais vire-moi ces chats !
Tu paieras ? Mais tu ne comprends pas, Paul. Ces chats sont ma famille. Ils dépendent de moi autant que jai besoin deux.
Élo, tu dois penser à lavenir : carrière, mariage, famille. Le tic-tac biologique, tu connais ? Faut faire des choix, voilà ! Soit nous deux, soit les chats.
Paul énonçait ça comme un banquier expliquant un prêt immobilier : sec, rassurant, mathématique. Sauf que dans les yeux dÉloïse, il ne trouva ni terreur, ni espoir, seulement une grande lassitude.
Pour Paul, cétait juste deux boules de poils inutiles. Il ne comprenait pas que, pour Éloïse, cétait tout ce qui lui restait de Bernadette sa famille, ses souvenirs, son enfance.
Soudain, Éloïse comprit quelle nétait pas faite pour négocier ses valeurs au prix fort dun pseudo-futur radieux. Elle préférait mille fois le ronron sincère dun chat à la promesse dun amour sous condition.
Comment envisager des enfants avec quelquun incapable de tolérer ceux quelle avait déjà choisis ?
Paul, sors. Je ten prie, laisse-moi du temps, jai pas fini de pleurer Bernadette et tu exiges déjà des sacrifices Pars.
Jy vais ! Mais réfléchis ! Je ne vais pas te courir après ! Tes pas au niveau, salut !
Il claqua la porte violemment, le cristal du buffet frémit et les chattes, apeurées, filèrent sous le canapé.
Éloïse, malheureuse mais étrangement délivrée, se laissa tomber sur le sofa. Elle serra fort ses vieux chats contre elle, enfouit son visage dans leur fourrure tiède :
Mes louloutes, mes chéries, je ne vous abandonnerai jamais. Vous êtes mon chez-moi, mes princesses, mon clan.
Quelques jours plus tard, en rentrant du bureau, elle aperçut Paul, debout au pied de limmeuble, en train despionner les fenêtres.
En le voyant, elle leva la main, polie mais ferme :
Non, Paul, cest fini. Je reste avec mes chats ! et elle disparut dans le hall.
La porte se referma, point final à une histoire qui nen était plus une.
Biscotte et Popote vécurent aussi longtemps que possible, chouchoutées. Chaque ronron, chaque coup de patte, chaque poil trouvé par terre rappelait à Éloïse son enfance, sa tendre tante, les souvenirs doux qui font tenir debout.
Car la famille, ce nest pas que le lien du sang. Cest ce qui fait battre le cœur une main tendue, une présence, lamour sans calculs ni menaces.
Et la fidélité, ça ne se négocie jamais. Dans un foyer où le cœur réchauffe, il ne reste jamais de place pour la trahison.
Et puis, il faut bien lavouer : il fait propre où personne ne salit, et il fait chaud là où lon saime surtout quand deux coussins vivants ronronnent sur le canapé.