Hugo, ces chats vivaient ici bien avant que je ne te connaisse. Pourquoi faudrait-il que je men sépare ? demanda Annette dune voix glaciale. Ce que tu proposes, ça sappelle trahir
Annette habitait une petite ville au cœur dune végétation luxuriante. Lété, les rues disparaissaient sous la voûte des platanes, et les massifs de fleurs embaumaient lair du printemps à lautomne. Dans un tel décor, il était facile de songer à la vie, au bonheur, et à ce qui compte vraiment
Annette avait perdu sa mère très jeune, et cest une cousine éloignée, Denise, qui lavait élevée. Denise navait jamais connu lamour partagé : discrète, légèrement boiteuse, elle navait pas trouvé quelquun pour laimer véritablement. Toute la tendresse qui lui restait, elle lavait offerte à Annette. Celle-ci lui était infiniment reconnaissante et lappelait simplement « maman Denise ».
Maman Denise, je suis rentrée ! lançait Annette depuis lentrée, voix claire après lécole, ou bien plus tard, après le lycée.
Ma chérie, comment sest passée ta journée ?
Très tôt, Annette avait appris à lire ; maman Denise lui faisait découvrir des livres, surtout sur les animaux et la nature. Ces soirées de lecture étaient leur petite tradition.
Vers ses douze ans, Annette avait recueilli un chaton grelottant, trouvé sur le chemin du retour.
Maman Denise, il est tout seul Si triste personne pour laimer, sanglotait-elle.
Ma Annette, si on ladoptait, ce petit ? proposa tendrement Denise.
Cest ainsi que Mimine entra dans leur foyer. Quelques années plus tard, cest Denise elle-même qui ramena une autre petite boule de poils de son travail.
Tu te rends compte, Annette, on a trouvé une boîte de chatons devant la porte. Avec les collègues, on sest partagé la ribambelle, raconta-t-elle, épuisée.
Deux chats à la maison ! Cest génial, maman Denise !
Annette accueillit avec joie ce nouveau membre. Mimine observa la nouvelle venue de son œil sage, la renifla, lattrapa tendrement par la peau du cou et lemporta sur le canapé pour la lécher longuement, comme sa propre petite.
Les années passaient. Annette se chargeait de plus en plus des tâches de la maison, du ménage, des courses, de la cuisine. Elle connaissait les médicaments de maman Denise, les noms des médecins et laccompagnait toujours chez le docteur. Leur complicité était forte : elles lisaient, débattaient de tous les sujets, partageaient films et pièces de théâtre.
Cest lors dune galerie dart quAnnette fit la connaissance dHugo. Sans rien cacher à maman Denise, elle présenta bientôt son compagnon à celle quelle considérait comme sa vraie mère. Denise ressentit tout de suite un malaise une impression dinsincérité de la part dHugo. Mais le bonheur dAnnette fut plus fort, et cest lessentiel, pensa Denise.
Annette et Hugo sinstallèrent ensemble, louant un deux-pièces. Annette continuait à rendre visite à maman Denise deux fois par semaine, le mardi et le samedi. Le samedi, elle invitait souvent Hugo, mais il trouvait chaque fois une excuse.
Tu comprends, Annette les chats, lodeur, les poils, les gamelles Comment tu faisais pour vivre là ?
Hugo fronçait le nez, lair dégoûté. Annette, elle, en riait.
Tu nimagines pas la joie quils apportent !
Ah oui ? Quelle joie ?
Ils sont drôles, va ! Quand ils visent les pantoufles, jouent avec la souris en peluche, ronronnent sur ma poitrine Un vrai bonheur tout doux !
Tu sais, Annette, moi je ne les aime pas, ces chats. Ne le prends pas mal, mais je préfère quon reste tranquilles à la maison. Prépare-moi juste un bon petit plat, et je penserai à toi
Le temps passa, et la santé de maman Denise déclina. Annette passait presque tous les soirs chez elle après le travail. Elle proposa à Hugo de sinstaller dans lappartement de Denise, mais Hugo refusa tout net. Annette se retrouvait ainsi à jongler entre deux attaches.
Le travail domestique saccumulait : lessive quotidienne, sols récurés à leau de javel. Lodeur de la maladie imprégnait lentement chaque recoin Annette devinait la fin approcher, souffrait mais acceptait linéluctable.
Maman Denise séteignit à laube, paisible. Cette nuit-là, Annette était restée à son chevet. Elles avaient murmuré longtemps, avant quAnnette ne lise un livre à voix basse. Puis elle laissa la veilleuse et sendormit auprès delle.
Les oiseaux la réveillèrent au matin. Annette se doucha, sessuya le visage, puis entra dans la chambre.
Maman Denise ? oh, maman
Prise de panique, elle appela Hugo.
Hugo maman est partie sanglota-t-elle.
Après les obsèques, un vide immense occupa lâme dAnnette. Cette même matinée, elle découvrit près du lit une enveloppe au nom familier : un testament et une lettre.
« Ma chère Annette,
Je sais, tu as mal. Plus personne nest là pour tembrasser, te rassurer. Ta mère est partie trop tôt, tu nas pas connu ton père. Il ny avait que moi.
Ma douce, je tai aimée de toutes mes forces. Retienne le toujours. Que tu sois triste ou joyeuse, je serai tout près de toi.
Lappartement est à toi. Il la toujours été en vérité, mais cette fois tu en as la preuve. Une fille a besoin de son nid, même humble, même un peu abîmé, mais à elle.
Annette, je nai quune faveur à te demander : prends soin de mes vieilles compagnes, Mimine et Poupette. Elles nont plus que toi.
Et surtout, sois heureuse ! Je taime.
Ta maman Denise »
Annette lut et relut la lettre, les larmes coulant sans fin. Elle caressa ses chattes, les enlaça, leur murmura des mots doux. Elle se sentait aussi proche delles que de maman Denise.
Elle décida alors de sinstaller dans lappartement hérité. Il fallait nettoyer, réorganiser les choses, chérir les deux félines et rebâtir une nouvelle existence.
Hugo refusa de venir vivre avec elle.
Annette, restons séparés un temps. Tes chats je ne supporte pas. Et cette odeur de vieille ses yeux bleus se firent durs.
Annette souffrait, mais le deuil surpassait tout.
Peu à peu, elle reprit pied. Elle jouait avec ses deux compagnes, relisait ses livres préférés, changea les rideaux, lessiva chaque tapis. Elle voyait Hugo de moins en moins. Cela la soulageait.
Un jour, la sonnette tinta.
Hugo ? Entre, lança-t-elle, souriante.
Annette ! Tu mas manqué ! sexclama-t-il, la serrant fort. Dis donc, cest cosy chez toi ! Et plus dodeur ! Tu tes enfin débarrassée delles ?
Annette se redressa vivement.
Que veux-tu dire par « débarrassée » ?
Eh bien, ces chattes de ta mère Denise ! Elles sentaient mauvais Je me souviens, ce poil partout
Hugo entra dans le salon.
Elles sont toujours là ? sétonna-t-il.
Mimine jouait gentiment avec sa queue, Poupette léchait sa patte, impassible.
Hugo, ces chats vivaient ici bien avant nous deux. Pourquoi men séparer ? répondit Annette froidement.
Allons, Annette, ne fais pas lenfant. Lappartement est super ! Un bon coup de neuf, des meubles modernes, une nouvelle salle de bains et plus de chats !
Il se rapprocha.
Ce que tu demandes, cest de trahir.
Annette, ce nest pas trahir. Je ne veux pas quon les abandonne, tu sais. On les confie à un refuge, et je peux même donner de largent pour leur pension. Mais pitié, quon vienne les chercher !
Tu donnerais même de largent ? Tu ne comprends rien à ce que je ressens. Je ne peux pas les abandonner. Elles sont aussi importantes pour moi que je le suis pour elles. Elles sont ma famille !
Arrête, Annette, pense à ton avenir : ta carrière, le mariage, peut-être des enfants. Tu nas plus vingt ans tu sais, le temps file
Réfléchis bien. Je nhabiterai jamais avec ces chats. Cest eux ou moi.
Sûr de lui, Hugo attendait un acquiescement. Dans son esprit, tout était rationnel. Mais Annette gardait le silence. Aucune joie, ni angoisse : simplement une lassitude profonde.
Hugo la fixait avec incompréhension. Pour lui, il ne sagissait que de deux vieilles bêtes à poils. Il ne voyait pas que pour Annette elles étaient le dernier lien vivant qui la reliait à celle qui lui avait tout donné.
Alors Annette comprit quelle refusait de vivre sous la menace, les conditions, les calculs froids. Le poids de ce chantage écrasait tout sentiment. Lamour ne supporte pas quon pose des ultimatums.
Comment fonder une famille avec quelquun capable dimposer labandon de ceux quon a sauvés et aimés ensemble ?
Hugo, sil te plaît, pars. Je dois me retrouver. Je ne suis pas prête à écouter ce genre dultimatum après la disparition de maman Denise. Pars.
Très bien, je pars ! Mais réfléchis, je ne vais pas courir après toi ! Tu sembles de toute façon ne jamais rien comprendre !
Il claqua la porte si fort que la vaisselle en trembla. Les chattes bondirent, le cœur dAnnette se serra.
Elle se sentit à la fois vide et soudain légère. Sasseyant sur le canapé, elle prit Mimine et Poupette dans ses bras, enfouit son visage dans leurs pelages :
Mes chéries, je ne vous quitterai jamais ! Vous êtes ma famille Maman Denise, tu entends, hein ? Je ne les donnerai à personne, jamais !
Quelques jours plus tard, croisant Hugo devant limmeuble, elle le salua à peine et passa son chemin dun geste ferme :
Non, Hugo. Je reste avec mes chats, dit-elle simplement en montant lescalier.
La porte se referma derrière elle, posant le point final à une histoire entre une femme au cœur tendre et un homme sans chaleur.
Mimine et Poupette vécurent encore de longues années, caressant la vie dAnnette de leur douceur, chaque ronron rappelant à Annette la chaleur de son enfance et la bienveillance dune femme aimée.
Car la famille, ce nest pas que le sang : cest la générosité, le dévouement, la tendresse loyale. Cest lamour sans conditions ni marchandage.
Et jamais lombre dune trahison neffleure la paix dun foyer aimé. Là où vit lamour véritable, on trouve fidélité, chaleur humaine, et respect.
Car cest propre là où personne ne salit, chaleureux là où lon réchauffe le cœur.
Et quand un petit moteur poilu ronronne près de vous, alors la maison est aussi abondamment remplie de vie et de douceur quun matin de printemps.