Vous navez vraiment pas su éduquer vos enfants comme il le faut. Regarde Arthur, le fils de Sébastien
Je mappelle Éléonore et parfois, quand jy repense, je ne comprends toujours pas comment tout a pu changer entre ma mère et moi. Petite, jétais sa fierté ; souvent elle me citait en exemple à mon frère aîné, me félicitait. Nous vivions modestement mais sans manquer de rien. Tout le nécessaire, on lavait et si quelque chose coûtait plus cher, mes parents économisaient. Il y avait même une vieille Peugeot qui roulait tant bien que mal, mon père sen occupait lui-même si elle tombait en panne.
Après le bac, mon frère Sébastien est parti étudier à Paris. Il dépensait beaucoup : les frais de scolarité, lappartement, la nourriture Je voyais bien que mes parents sen sortaient mal, toujours en train de compter chaque euro. Pourtant, dans deux ans à peine, ce serait à mon tour daller à luniversité.
On ne pourra pas assumer une étudiante à Paris de plus, massuraient mes parents. Il y a une bonne fac à Lyon, inscris-toi là-bas.
Jai suivi leur conseil, jai trouvé des petits boulots dabord livreuse le weekend, puis serveuse dans un café du quartier. Jétudiais sur bourse, je machetais moi-même mes vêtements, et parfois jachetais aussi des courses pour la maison.
Bravo, ma fille, tu es utile à la maison. Tu étudies, tu travailles. Mais tu sais, Sébastien, lui, il ne peut pas bosser, ses études lui prennent tout son temps. Il est épuisé.
Moi aussi, je suis fatiguée, je passe mes nuits à rédiger des dossiers.
Cest pas pareil, toi tu es chez toi, cest plus facile.
Le temps a passé, Sébastien a enfin obtenu son diplôme et a cherché un emploi. Pourquoi revenir à Lyon ? Paris offrait tellement plus de perspectives Enfin, en théorie. Il avait trouvé du travail, certes, mais aucune offre à son niveau, à ses exigences. Les parents ont continué à laider.
Il faut quil saccroche, après tout sarrangera.
Et finalement, il sest marié avec la fille du patron, en plus. Un vrai coup de chance, surtout quelle tomba vite enceinte.
Leur fils, Arthur, est né. Les beaux-parents de Sébastien lui ont offert un appartement, son beau-père la promu et augmenté. Mes parents étaient soulagés.
Moi, je me suis mariée aussi, mais pas aussi brillamment avec un homme simple. On a gagné notre appartement de nos propres mains, même si ce nétait pas à Paris. Notre fille est née, puis deux jumeaux, deux garçons surprise ! Ce nétait pas facile, mais nous navons jamais râlé. Les enfants sont allés à lécole, grandissaient bien.
Pour leurs trente-cinq ans de mariage, mes parents ont enfin décidé de fêter ça. Ils avaient raté les vingt-cinq ans, les trente ans, toujours par manque dargent. Cette fois, ils se sont fait plaisir.
Sébastien est venu avec Arthur, sa femme était prise mais envoya un cadeau : un bon dachat pour de lélectro-ménager flambant neuf. Elle conseilla une lave-vaisselle.
Tout fiers, mes parents la montrèrent à tout le monde toute la soirée, soulignant que grâce à Sébastien, leur vie était facilitée. Plus besoin de faire la vaisselle après le repas, cétait presque magique.
Notre propre cadeau, de la part de mon mari et moi, se perdit dans léclat de la nouvelle machine. Pourtant, un voyage pour deux dans le sud de la France, offert à mes parents pour leur anniversaire, avait coûté plus cher. Mais les compliments pour la lave-vaisselle avaient déjà tout éclipsé.
Mes parents sont partis en vacances, m’ont remerciée, mais mont bien signifié quà leurs yeux, javais gaspillé mon argent inutilement. Les vacances, cétait passé, la lave-vaisselle, elle, restait.
Et à partir de là, ça na pas manqué. À chaque occasion, ma mère ne cessait de rappeler à quel point Sébastien brillait. Son fils vivait à Paris, donc il avait réussi. Un enfant, cest tout. Il avait une carrière, un appartement dernier cri, même le ménage était fait par une aide à domicile !
Une enfant unique, pas trois chenapans à gesticuler. À quoi bon en avoir trois ? Il faut les éduquer ! Cest facile maintenant, mais après ? Regarde Sébastien
Chez Arthur, il a tout, ménage automatique, lumière commandée à la voix, plats à emporter, aide-ménagère
Maman, je gère tout ici, mes enfants et mon mari maident aussi.
Mais regarde donc chez Sébastien
Les années passent. Mes enfants grandissent. Aucun na fait ses études à Paris, mais tous ont eu un diplôme à Lyon. Ça aussi, ma mère a su me le reprocher :
Tu nas pas su élever tes enfants. Regarde Arthur, le fils de Sébastien
Maman, nos enfants sont gentils, et tu nimagines même pas tout sur Arthur ! Nous leur avons rendu visite, ce n’était pas si parfait que tu crois. Jai tout de suite vu.
Ne dis pas de mal : si tu ny es pas arrivée toi-même, ne tétonne pas si tes enfants ne valent rien. Tu as juste fait des petits pauvres, voilà tout !
Oui, maman, je nai rien réussi un bon poste mais pas à Paris ! Un mari travailleur, mais pas celui quil fallait ! Les enfants, mentions très biens mais pas dans la bonne ville !
Un logement rénové, mais sans femme de ménage. Un simple aspirateur, un lave-vaisselle, et la lumière, on lallume nous-mêmes.
On vous aide, mais ce nest jamais assez ! Ton Sébastien ne vous envoie même rien pour vos médicaments, ses dépenses sont trop lourdes !
Il a réussi, il est quelquun, et toi tu nes rien !
Un jour, Sébastien est revenu chez nos parents. Ma mère pensait quil était seulement de passage, mais non, il rentrait pour de bon. Sa femme lavait quitté, il avait perdu son poste chez le beau-père, et il y avait de graves soucis avec Arthur.
Il ne trouva pas de travail chez nous, évidemment, les salaires à Lyon étaient loin de ceux de Paris.
Éléonore, nous avons décidé quil doit ouvrir son propre business. Il est prêt. Il ne va quand même pas être simple ingénieur ici, après sa vie parisienne ! annonça un jour ma mère.
Si vous lavez décidé, allez-y.
Mais il te faut nous aider ! Un coup de pouce financier, un prêt. Tu nas pas de besoins, toi, tu nes pas à Paris.
Mais Sébastien non plus Il faudrait juste revenir sur terre.
Ce nest pas pareil, lui, il
Maman, on aide nos enfants, et vous aussi un peu. Mais on doit changer de voiture, payer mille trucs.
La voiture attendra, largent pour Sébastien est prioritaire.
Je sais, maman. Sébastien a toujours été prioritaire. Dès quil est parti à Paris, tout a changé. Je nai jamais voulu aller à Paris, mais même ici, vous ne mavez pas vraiment soutenue.
Votre maison a payé pour ses études, sa vie à Paris. La maison des grands-parents aussi, pour sa voiture.
Quand jai demandé un prêt pour une poussette double, vous mavez dit non ! Tu crois quon allait à Paris pour le voir ? Sa femme ne voulait pas de nous, on dormait à lhôtel. On nétait pas assez bien, on était de province.
Maintenant il est divorcé et il a besoin daide. Même pas dappart, plus de voiture.
Même sa voiture, Arthur la abîmée.
Nen parlons plus, aidons-le.
Non, maman ! Il y a du travail ici, les salaires sont corrects. Enfin, pour nous. Pour lui, évidemment, ce nest pas assez.
Que puis-je donner ? Trois sous ? De quoi lancer un business, puis une voiture, puis un appartement ? Non maman ! Ce serait indécent pour lui, lhomme qui a réussi, daccepter largent de la sœur pauvre de province !
Pourquoi tu me parles ainsi ?
Tout va bien, maman. Jai juste compris : le seul à être devenu quelquun ici, cest mon frère. Maintenant quil vit avec vous, quil vous aide. Cest son tour.
Éléonore ! Tu veux quon vende lappartement. Tu comprends ce que tu nous pousses à faire ?
Ah oui ? Jy suis pour quelque chose ? Noubliez pas dacheter au moins une chambre.
Ils ont vendu lappartement familial, acheté un studio vieillissant. Le reste de largent est allé à Sébastien, qui est reparti à Paris. Pourquoi rester en province ?
Son business na jamais vu le jour. Pourtant, pour ma mère, Sébastien restait lexemple. Quant à moi, tout ce que je faisais, cétait toujours minable à ses yeux. Elle me réclamait de laide pour refaire son studio, mais jai refusé.
Je sais bien que cest ton fils qui héritera de ton appartement. Quil soccupe de laméliorer. Cest lui, la grande personne !
Largent de Sébastien sest envolé, il est revenu chez nos parents. À trois dans le petit studio, cétait étroit, mais ils navaient pas le choix.
Un lit de camp dans la cuisine, lui qui avait réussi Finalement, ils sétaient trompés de cheval. Il paraît quon dit souvent : on s’est bien fait avoir
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