– Vous n’avez pas réussi à bien éduquer vos enfants. Regardez par exemple le petit Nicolas de chez les Martin…

Vous navez pas su élever vos enfants correctement. Regardez, le fils de Jean-Claude, lui

Au début, Éloïse ne comprenait pas pourquoi sa mère sacharnait sur elle. Il lui semblait que tout allait bien, surtout lorsquelle était petite. Sa mère la donnait en exemple à son frère aîné, la complimentait.

Ils vivaient modestement, ni riches, ni dans le besoin. Ils avaient tout ce dont ils avaient besoin, pour les gros achats, ils économisaient. La famille avait même une voiture, pas neuve, mais qui roulait. Et si nécessaire, le père, Paul, la réparait lui-même.

Après le lycée, le frère de Éloïse, Alexandre, partit étudier à Paris. Beaucoup dargent partait pour lui: les études, le logement, la nourriture

Éloïse voyait bien que ses parents avaient du mal, ils faisaient attention à tout. Elle aussi allait devoir entrer à luniversité bientôt, deux ans plus tard quAlexandre.

On ne pourra pas offrir Paris à deux enfants. Il y a aussi une université à Lyon, inscris-toi là.

Alors Éloïse sinscrivit à Lyon, et trouva du travail. Dabord, elle fit des livraisons les weekends, ensuite serveuse dans un café à côté de chez eux. Elle étudiait à lUniversité gratuitement, grâce à une bourse, gagnait elle-même son argent pour ses vêtements, et achetait parfois de la nourriture à la maison.

Bravo ma fille, tu es utile à la maison. Tu étudies, tu travailles. Alors que ton frère, il narrive pas à travailler, il est trop accaparé par ses études, à Paris ils sont exigeants. Il est fatigué.

Je suis fatiguée aussi, je passe mes nuits sur mes dissertations.

Mais non Toi cest différent, tu es à la maison, cest plus facile.

Finalement, Alexandre obtint son diplôme et commença à chercher du travail. Il ne voyait pas lintérêt de rentrer à Lyon, car à Paris, il y avait des perspectives. Mais aucun emploi ne correspondait à ses exigences. Il y avait des postes, mais il les trouvait en dessous de ses attentes. Les parents continuaient à laider.

Il doit sinstaller là-bas, après la vie suivra son cours.

La vie suivit, mais à sa façon. Alexandre trouva un emploi et soudain épousa la fille de son patron, parce quelle était tombée enceinte.

Un fils naquit: il était bien installé. Les parents de sa femme achetèrent un appartement, le beau-père augmenta Alexandre, tout allait bien. Les parents respirèrent enfin.

Éloïse aussi se maria, mais moins avantageusement, pas avec le fils dun chef, mais avec un homme simple. Ils achetèrent leur appartement eux-mêmes, en province.

Une fille naquit, puis des jumeaux garçons. Ils attendaient la deuxième et, surprise, un troisième arriva en même temps. Cétait difficile, mais ils ne se plaignaient pas. Les enfants grandissaient, allaient à lécole.

Pour leurs trente-cinq ans de mariage, les parents décidèrent enfin de fêter lévénement. Ils avaient laissé passer les vingt-cinq, les trente, faute dargent, mais cette fois, ils sétaient décidés.

Alexandre arriva avec son fils, sa femme était occupée mais fit passer un cadeau: un bon pour de lélectroménager, avec la suggestion dacheter un lave-vaisselle.

Alexandre offrit le cadeau en avance, ils achetèrent lappareil et linstallèrent. Toute la soirée, la mère sen vanta auprès des invités, leur montra. Plus besoin de laver la vaisselle après le repas, la machine sen occupe.

Le cadeau de la famille dÉloïse, face à tant de louanges pour le lave-vaisselle, passa inaperçu. Un voyage pour deux, sorte de lune de miel pour les parents, plus cher pourtant, mais éclipsé par le cadeau du frère.

Les parents partirent en voyage, remercièrent tout de même Éloïse, mais lui firent la remarque quelle avait dépensé son argent sans réfléchir. Les vacances passées, le lave-vaisselle, lui, restait utile.

Et puis, ce fut le début à chaque occasion, la mère glissait ses répliques sur le fils brillant. Le fils qui vit à Paris, cest quelquun; il a fait carrière, a un appartement, une femme, un enfant un seul, sil vous plaît!

Un enfant, pas trois sur le canapé! Pourquoi en avoir eu trois? Il faut les éduquer, et ça ne fait que commencer. Regarde Alexandre

Alexandre a un appartement dernier cri: laspirateur robot fait le ménage, la lumière sallume toute seule, le lave-vaisselle tourne, la nourriture arrive déjà préparée et une aide-ménagère passe

Maman, je fais tout moi-même, les enfants et mon mari maident.

Mais Alexandre, lui

Mais chez Alexandre

Mais ton frère, lui

Les années passèrent, les enfants dÉloïse grandirent. Aucun nentra à la Sorbonne, mais tous eurent un diplôme supérieur à Lyon. Et là aussi, la mère eut son mot à dire.

Vous navez pas su éduquer vos enfants. Tandis que Jean-Claude, le fils dAlexandre

Maman, on a des enfants bien, et tu ne sais pas tout sur Jean-Claude! Nous sommes allés chez eux, tout nest pas si rose. Je lai vite vu.

Ne dis pas de mal, tu nas rien réussi, tes enfants non plus. Vous nêtes que de la racaille!

Oui maman, rien de bien: un bon boulot, mais pas à Paris! Un mari qui réussit, mais pas comme il faut! Des enfants diplômés avec félicitations, mais juste à Lyon!

Un appartement refait à neuf, mais pas de femme de ménage. Juste un aspirateur, un lave-vaisselle, et on gère linterrupteur à la main.

On vous aide, mais pas assez! Alexandre ne vous envoie même plus dargent pour la pharmacie, il a trop de dépenses!

Lui a réussi, pas toi!

Un jour, Alexandre revint chez les parents. Sa mère pensa quil venait en visite, mais cétait pour de bon. Sa femme demandait le divorce, il avait perdu son emploi dans la boîte de son beau-père, et son fils posait de gros soucis.

Il ne trouva pas de travail dans sa ville dorigine, et le salaire, par rapport à Paris, nétait rien.

Éloïse, on a décidé quAlexandre ouvrirait son entreprise. Il est prêt. Ce n’est pas un simple poste dingénieur, pas après Paris, annonça un jour la mère.

Si vous avez décidé, faites-le.

On a besoin de ton aide. Dargent, dun prêt. Tu nas besoin de rien, toi; tu nes pas à Paris.

Mais Alexandre non plus nest plus à Paris! Il faut qu’il redescende sur terre.

Tu nas besoin de rien, mais lui, il

Maman, on aide nos enfants et vous aussi. Un peu, mais à chacun. On doit changer la voiture, et dautres bricoles.

La voiture attendra. Largent pour Alexandre est plus important.

Je sais, maman. Alexandre a toujours compté plus. Dès quil est parti à Paris, ça a commencé. Je nai jamais voulu y aller, mais on ne ma même pas aidée à Lyon.

La maison de tes parents est partie dans les études et la vie à Paris de ton frère, juste parce quil fallait quil devienne grand. La maison des grands-parents paternels aussi, pour la voiture de Monsieur.

Javais demandé un prêt pour une poussette double: refusé! Et tu crois quon séjournait chez Alexandre à Paris? Sa femme ne voulait pas de nous, on logeait à lhôtel. On nétaient bons quà livrer vos colis. On nétait que la province!

Il est maintenant divorcé et dans le besoin. Il na même pas de logement.

Plus de voiture non plus, son fils a tout cassé.

On ne parle pas de ses problèmes, on laide, cest tout.

Non, maman. Il y a du travail ici, les salaires sont corrects. Enfin, pas pour lui. Pour nous cest bien, pour lui, cest ridicule.

Quest-ce que je peux lui donner? Quelques euros? Largent pour son affaire, puis sa voiture, puis un appart Non, maman! Ce serait indécent pour quelquun daussi brillant de prendre de largent de la petite sœur ratée de province!

Tu me parles mal, Éloïse!

Tout va bien, maman. Jai compris quêtre «quelquun», cétait réservé à mon frère. Maintenant, il vit chez vous, alors quil vous aide. Cest son tour.

Éloïse! Tu nous forces à vendre lappartement. Tu comprends ce que tu nous fais?

Ah bon? Cest moi qui vous oblige? Mais noubliez pas de vous garder au moins une chambre.

Les parents vendirent leur appartement, rachetèrent un studio ancien plus petit. Le reste de largent alla à Alexandre, qui retourna à Paris. Après tout, quavait-il à faire dans une ville de province?

Il nouvrit jamais dentreprise, mais dans les yeux de la mère, Alexandre restait quelquun. Elle continuait à rappeler à Éloïse son insignifiance et lui demandait de laide, la cuisine tombait en ruine. Éloïse continuait à aider, mais refusa de payer les travaux.

Je sais très bien que lappartement ira à mon frère, maintenant cest à lui de sen occuper. Après tout, cest «la grande personne»!

Quand largent de son frère fut épuisé, il revint vivre chez ses parents. Dans le petit studio, il ny avait plus de place. Il dormit sur un lit pliant dans la cuisine, mais au moins, il avait été «quelquun». Finalement, les parents sétaient trompés de cheval, et comme on dit, ils sétaient plantés

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