Vous êtes enceinte de cinq à six semaines, annonça la médecin en déposant l’instrument dans le plateau avant de retirer ses gants en latex…⚘

Vous êtes enceinte de cinq, six semaines, annonça la médecin en déposant linstrument dans un plateau puis en retirant ses gants en latex…
Vous comptez garder lenfant ?
Clémence resta silencieuse.
À quarante-deux ans, un quatrième enfant, dont elle navait nullement besoin. Largent manquait, ils vivaient de paie en paie, rendant chaque mois difficile.
Les aînés étaient encore au lycée à Lyon, la petite dernière allait à lécole primaire du quartier et il lui faudrait une nouvelle robe, une blouse, un cartable tout neuf, sans parler des cahiers et des livres… Et voilà ce cadeau inattendu !
« Jen parlerai à Pierre, se dit-elle, voyons ce quil dira. »
Jai vu la gynécologue, confia Clémence pendant le dîner.
Oui, je suis enceinte… six semaines déjà.
Son mari cessa de mâcher, la fourchette suspendue.
Eh bien, lançons-nous, alors. Ce serait parfait : deux garçons, deux filles. Une belle famille !
Une belle famille ! Mais avec quoi allons-nous vivre ?
Elle lui raconta les besoins des aînés, parla de la petite qui avait besoin de tant de choses, et plus elle énumérait, plus elle se convainquait que mettre au monde un autre enfant, à son âge et dans ces conditions, relevait de la pure folie.
Jirai faire les analyses pour une interruption.
Une fois tous les examens passés, Clémence sentit le découragement la gagner.
Elle avait de la peine pour ce petit être qui grandissait dans son ventre. Peut-être une fille… blonde, mignonne, espiègle.
Pour aller à la consultation, Clémence prenait le tramway, entassée dans la foule lyonnaise. Elle nen descendit pas vraiment, elle chuta presque, poussée dehors. Soudain, une sangle glissa de son épaule, sans quelle comprenne doù elle venait au départ. Elle sécria ensuite : la sangle appartenait à son sac à main.
Des voleurs venaient de découper celle-ci et de lui dérober le sac, avec tout son argent et les résultats danalyses à lintérieur.
Dépitée, Clémence neut dautre choix que de rentrer chez elle. Certaines analyses durent être refaites, dautres purent être récupérées.
La deuxième fois, en sortant du bus, elle trébucha et se fit une entorse au pied.
« Si jy retourne une troisième fois, je finirai par me casser le cou », songea-t-elle avec une crainte superstitieuse. Alors, elle se décida : cet enfant naîtrait. Enfin apaisée, elle sy résolut.
La grossesse se déroulait bien et Clémence savait déjà que cétait une fille. Mais lors de la deuxième échographie, le ciel lui tomba sur la tête : la médecin suspecta une trisomie 21.
Il faudra réaliser un prélèvement du liquide amniotique, expliqua-t-elle en rédigeant lordonnance.
Il faut savoir que cest un geste risqué, il y a un risque de fausse couche ou dinfection.
Clémence prit le temps de réfléchir, puis accepta.
Le jour venu, elle se rendit au centre de consultation avec Pierre. Il attendit dans le couloir, tandis quelle entrait, jambes flageolantes.
La gynécologue écouta les battements du fœtus : ils étaient affolés.
Attendons un peu, conclut la médecin.
On va donner de la magnésie.
Après linjection, Clémence fut priée dattendre dans le couloir pour se détendre.
Après un moment, elle fut rappelée : le cœur du bébé sétait calmé, mais il sétait retourné, dos vers le médecin, ce qui empêchait la ponction.
Patientons encore, dit la gynécologue, il va peut-être se remettre face à nous.
La troisième fois, tout était propice : lenfant était bien positionné.
Le ventre de Clémence fut désinfecté.
Cétait un après-midi dété ; la fenêtre, grande ouverte pour faire courant, laissait rentrer la brise. Linfirmière saisit le plateau dinstruments lorsquun pigeon sengouffra soudain, effrayé, voletant dans la pièce, heurtant les murs et les personnes.
Paniquée, linfirmière lâcha le plateau, dispersant les instruments sur le sol.
À nouveau, Clémence dut patienter dans le couloir, le temps que les soignants fassent fuir le volatile et repréparent du matériel stérile.
Que se passe-t-il là-dedans ? sinquiéta Pierre.
Un pigeon est entré, il a tout chamboulé.
Clémence, ce nest pas un hasard, murmura-t-il.
Viens, rentrons.
Et ils repartirent.
Le moment venu, Clémence mit au monde une petite fille.
Elle a dix ans aujourdhui.
Blonde, malicieuse, adorableElle court dans la cour, les boucles dorées au vent, poursuivie par le rire de ses frères et sœurs. Clémence observe la scène depuis la fenêtre, un sourire fatigué mais apaisé au coin des lèvres. Parfois, la vie insiste, déjouant les calculs, bravant nos inquiétudes pour offrir, à travers mille hasards, des miracles discrets.

Pierre la rejoint, sa main se pose sur la sienne. Sur la table du salon, une photo de famille sest glissée sous une pile de cahiers décole : quatre enfants sy étreignent maladroitement, une benjamine un peu trop grande pour son âge, insouciamment heureuse.

Clémence ferme les yeux un instant. Elle entend le tumulte joyeux, se souvient de ses hésitations, des embûches et des signes du hasard, se revoit sur le quai du tram, dans une salle blanche secouée par un battement dailes. Tout cela na plus dimportance : dans ce moment précis, chaque difficulté, chaque crainte sestompe devant la certitude lumineuse davoir accueilli la vie, malgré tout.

Dans la cour, la fillette lève les yeux, capte son regard à la fenêtre, et lui adresse un salut enthousiaste. Clémence lui répond dun geste doux, certaine désormais que, parfois, il faut accueillir linattendu pour trouver la paix et faire éclore le bonheur.

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