Eh bien voilà ! sexclama Alexandre. Cest comme il faut ! Le dernier mot doit toujours revenir à lhomme !
Ce matin-là, chez les Dufresne, leur petit-fils adulte venait darriver de la ville. Récemment, ils avaient assisté à son mariage. Alexandre était venu chercher des pommes de terre, comme chaque année. Depuis son enfance, il aimait aider ses grands-parents préférés à planter et récolter les pommes de terre.
Dis-moi, Alexandre, alors, comment ça se passe la vie avec ta petite Claire ? demanda la grand-mère, affairée près du fourneau.
Oh, mamie, cest parfois simple, parfois moins Cest compliqué, pour tout te dire, répondit Alexandre sans enthousiasme.
Le grand-père Henri dressa loreille, suspicieux :
Quest-ce que tu entends par « compliqué » ? Vous vous disputez déjà ?
Oh non, enfin, pas encore, répondit Alexandre, gêné. Disons quon essaie de savoir qui dirige vraiment la maison
La grand-mère, un sourire malicieux aux lèvres, soupira bruyamment à la cuisine :
Ah, quelle idée On se pose encore la question ? Ça devrait être évident, non ?
Henri éclata de rire :
Évident, bien sûr ! La seule chef, ça a toujours été la femme, Claire ou non.
Laisse-moi rire répliqua la grand-mère du fond de la cuisine.
Alexandre, sincèrement interloqué, fixa son grand-père :
Vraiment, papi ? Tu me fais marcher, hein ?
Pas le moins du monde, répondit Henri catégoriquement. Tas quà demander à ta grand-mère ! Dis, Madeleine, à qui revient toujours le dernier mot ici ?
Allons, ne dis pas de bêtises sadoucit Madeleine.
Non, allez, dis ! Qui prend en fin de compte les décisions chez nous ?
Bon Eh bien, cest moi.
Comment ça ? sinsurgea Alexandre. Je nai jamais remarqué ça moi ! Jai toujours pensé que le chef de famille, cétait forcément lhomme !
Henri en ri encore plus fort :
Allons, Alexandre ! Dans une vraie famille, tout nest pas aussi simple. Laisse-moi te raconter quelques histoires, tu comprendras toi-même.
Histoire
Voilà Ça commence, maugréa la grand-mère. Il va sûrement nous sortir lhistoire de la mobylette.
Quelle mobylette ? sétonna Alexandre.
Celle qui rouille dans la remise depuis un siècle, confirma Henri en hochant la tête. Tu sais comment ta grand-mère ma poussé à lacheter ?
Mamie ? Elle ta forcé ?
Oh que oui ! Cest elle qui ma donné largent de ses propres économies. Mais avant ça, écoute plutôt
Une fois, javais réuni tout juste de quoi acheter une mobylette avec side-car. Je dis à Madeleine : « Je veux la mobylette, pour rapporter les patates des champs. » À lépoque, on nous attribuait une parcelle hors du village.
Eh bien, Madeleine sest opposée. « Non, dit-elle, il vaut mieux acheter une télé couleur, cest cher, mais ça vaut le coup ! » Elle ajouta : « Tu peux encore ramener les patates à vélo, comme toujours ! »
Un sac sur le porte-bagages, et roule Bon, jai cédé : « Daccord, je te laisse le dernier mot. » On a acheté la télé.
Et la mobylette ? demanda Alexandre, sceptique.
On la aussi achetée soupira Madeleine. Mais après seulement. Ton grand-père sest tellement fait mal au dos à charrier les sacs que jai fini par tout faire moi-même.
Après avoir vendu les porcs à lautomne, raconte Henri, Madeleine ma donné tout largent, puis a dit : « File acheter ta mobylette au bourg, tu las bien méritée. »
Lannée suivante, continue Henri, on a eu un peu dargent de côté. Je dis : « Cette fois, on doit refaire le sauna, il sécroule, il ny a rien à sauver. » Et ta grand-mère a fait sa tête : « Non, achetons des meubles ! On manque de confort. » Alors, jai cédé encore une fois : « Daccord, à toi le dernier mot. » On a acheté les meubles.
Et au printemps, le sauna sest écroulé avec tout le toit plein de neige, conclut Madeleine. À partir de là, jai décidé de laisser Henri décider, pour de bon.
Eh ben voilà ! sécria Alexandre. Tout à fait ! Le dernier mot doit revenir à lhomme !
Henri éclata de rire :
Mais non, Alexandre ! Tu ne comprends pas. Avant de prendre une décision, je viens toujours demander : « Madeleine, quest-ce que tu en penses ? » Et tout dépend de sa réponse.
Depuis, chaque fois, je dis : « Fais comme tu sens, Henri », ajouta la grand-mère en riant doucement.
Ce que je veux dire, conclut Henri, cest que le dernier mot doit rester à lépouse, Alexandre. Tu me comprends ?
Alexandre réfléchit un instant, puis, soudain, il se mit à rire aux éclats à son tour. Son visage se détendit ensuite, comme illuminé dune nouvelle sagesse.
Je comprends, papi. Je rentrerai à la maison et je dirai : « Daccord, Claire, on ira en vacances où tu veux, en Bretagne si tu préfères. Et la voiture, eh bien, tant pis pour la réparation la boîte automatique fatigue, il faudra la changer plus tard. Si elle tombe en panne tant pis ! On prendra le bus cet hiver pour aller au travail. On se lèvera juste une heure plus tôt, ce nest pas bien grave » Cest le bon choix, non papi ?
Absolument, Alexandre, approuva Henri dun air complice. Dans un an ou deux, vous trouverez votre équilibre, tu verras.
Et, retiens-le bien, Alexandre : cest la femme qui doit être le pilier de la famille. Ça rend la vie tellement plus tranquille pour nous autres, les hommes Je parle en connaissance de cause.