Cher journal,
Vivre avec un homme qui affirme que largent est une « énergie basse », cest toute une expérience. Cela fait presque deux ans que nous sommes en couple et, jusqu’à il y a trois mois, tout semblait bien aller. Martin travaillait, participait aux dépenses, il avait son rythme. Mais un jour, il est rentré à notre appartement à Lyon avec un air étrange, en me disant quil avait vécu un « éveil spirituel » et que son emploi n’était plus en accord avec sa mission de vie. La semaine suivante, il a démissionné.
Au début, je lai soutenu, vraiment. Il ma expliqué quil avait besoin de temps pour se reconnecter à lui-même, quil était épuisé par le « système », et quil rêvait dune vie plus consciente. Moi, je continuais à me lever tôt et partir travailler, souvent en courant, puis rentrer exténuée. Martin restait à la maison, méditait, suivait des vidéos de développement personnel et faisait brûler du bois de santal. Il répétait qu’il « se soignait ».
Après deux semaines, il navait même pas apporté sa part du loyer. Quand je lui en ai parlé, il ma rassurée : il ne fallait pas sinquiéter, car « lUnivers pourvoit toujours ». Mais cet « univers », en réalité, cétait moi. Je me suis retrouvée à assumer seule toutes les courses, les factures, les tickets de métro, tout. Martin profitait de lappartement, de la wifi, de leau, de lélectricité, mais refusait lidée même des factures, arguant quelles étaient le reflet dune vie dominée par la peur.
Un soir, rentrée du travail lessivée, je lai trouvé allongé, écoutant un audio sur « labondance ». Jai tenté de lancer la discussion sur le sujet de largent. Sa réponse ma désarçonnée : selon lui, jétais « branchée sur une fréquence de manque », que mon stress attirait de mauvaises ondes, et quil fallait que je lâche prise. Jai eu du mal à garder mon calme. Je lui ai expliqué quil ne sagissait pas de tout contrôler, mais dassumer nos responsabilités. Il ma alors regardée avec pitié, me disant que je nétais pas encore « éveillée ».
Il ma promis quil allait bientôt gagner de largent avec ses connaissances, donner des consultations ou des ateliers, quelque chose. Mais les jours passaient, il ne se passait rien, sauf quil se mettait à commenter tous mes gestes : ma façon de parler, de penser, de réagir. Si je disais que jétais fatiguée, il prétendait que je vibrais « trop bas ». Si je montrais le moindre signe de mauvaise humeur, il soutenait que jétais « émotionnellement bloquée ».
Et il y a eu ce jour qui a laissé une trace en moi : je suis rentrée les bras chargés de sacs de chez Monoprix, les ai posés sur la table, et je lui ai demandé sil pouvait maider à les ranger. Il a répondu quil était en pleine méditation profonde et quil ne pouvait interrompre son énergie. Jai encaissé. Tout en rangeant seule les courses, je me suis sentie comme la colocataire dun adulte refusant toute responsabilité face à la vie.
Récemment, je lui ai demandé de chercher un travail, même temporaire. Il ma assuré quil ne se soumettrait plus jamais à une activité qui laliène juste pour payer des factures. Que je devais le comprendre et le soutenir comme une « compagne consciente ». Je lui ai répondu que soutenir, ce nest pas subvenir aux besoins dun homme qui ne fait rien. Il sest vexé. Il affirme que je manque de foi en lui.
Aujourdhui, je continue à travailler, à payer toutes les dépenses, et je me demande à quel moment jai glissé de statut de petite amie à celui de mécène dun stage spirituel dans mon propre appartement. Parfois je doute : suis-je encore sa compagne ou son sponsor mystique ? La seule chose dont je sois certaine, cest que je suis fatiguée, et peu importe la quantité dencens que je fais brûler, les factures dEDF ne se règlent pas toutes seules.
Que dois-je faire, franchement ?