Nous vivrons lun pour lautre
Après la mort de sa mère, Étienne reprit un peu ses esprits. Sa mère avait passé ses dernières semaines à lhôpital, là où elle sétait éteinte. Avant cela, elle était restée dans sa maison, où Étienne et sa femme Claire se relayaient pour soccuper delle. Les maisons étaient mitoyennes, et même si Étienne avait proposé à sa mère de sinstaller chez eux, elle avait catégoriquement refusé.
Mon fils, cest ici que ton père est parti, et cest ici que je souhaite rejoindre mon dernier sommeil. Ça me réconforte, disait-elle en pleurant, et Étienne neut pas la force de lui refuser ce souhait.
Certes, cela aurait facilité les choses pour Étienne et Claire si la vieille dame avait accepté de venir chez eux. Mais leur fille, Camille, navait que treize ans et il était trop dur de lui imposer dassister au déclin de sa grand-mère. Étienne travaillait en deux-huit à lusine, Claire était institutrice à lécole du centre-ville, aussi la mère était-elle rarement seule. Ils avaient même pris lhabitude de dormir à tour de rôle chez elle.
Maman, est-ce que mamie va bientôt mourir ? demandait souvent Camille. Cest triste, elle est si gentille avec nous.
Je ne sais pas, ma chérie Mais ce jour viendra, cest ainsi que va la vie.
Létat de la grand-mère empira, alors ils durent lemmener à lhôpital. Étienne avait aussi une sœur cadette, Mireille, de trois ans sa benjamine, mère dun garçon, Antoine, dont la garde revenait presque toujours à la grand-mère et à Claire, Mireille sabsentant sans cesse, prétendument pour les déplacements professionnels. Divorcée depuis longtemps, elle navait jamais voulu soccuper de leur maman, sachant que son frère et sa belle-sœur prendraient le relais. Mireille était tout lopposé dÉtienne : dure, égoïste, querelleuse.
Trois jours plus tard, leur mère mourut à lhôpital. Après lenterrement, ils décidèrent de vendre la maison maternelle ; il fallait sen occuper, sinon elle tomberait vite en ruine. Leur mère avait laissé la maison en donation à Étienne, nayant jamais eu une vraie relation avec Mireille, qui le savait et sétait éloignée delle.
Mais après la vente, Claire insista sans relâche :
Étienne, partage la somme en deux avec Mireille, dès que tu la recevras.
Claire, Mireille a déjà son appartement, son ex-mari lui a laissé un beau logement, il est parti sans rien De toute façon, elle va tout dilapider, cest son habitude.
Quimporte, Étienne Nous aurons la conscience tranquille, sinon elle passera son temps à nous calomnier.
Étienne se rendit à ses arguments et versa la moitié à sa sœur. Mais celle-ci, au lieu de le remercier, lui jeta froidement :
Cest tout ? Il ny a rien dautre ?
Le temps passa. Camille eut quinze ans quand un nouveau malheur sabattit sur leur foyer. Claire tomba gravement malade. Elle sen était plainte à plusieurs reprises, mais, fatiguée par son travail à lécole, elle remettait sans cesse la visite chez le médecin. Un jour, elle perdit connaissance dans la cour. Emmenée durgence à lhôpital, on découvrit que son mal était déjà trop avancé.
Il ny a vraiment rien à faire pour ma femme ? demanda Étienne au médecin, la voix brisée.
Nous faisons le possible, mais létat est trop avancé. Elle aurait dû venir plus tôt, insistait-il.
Je lui ai bien dit, mais Claire, cest quelquun qui vit pour les autres Pour elle, il ny a jamais de temps, soupira-t-il.
Peu de temps après, il ramena Claire à la maison. Elle ne pouvait déjà plus se lever. Père et fille prenaient soin delle, mais jour après jour, la maladie progressait. Étienne sétait mis en congé pour rester près delle. Mais il dut vite retourner au travail. Camille rentrait de lécole, faisait manger sa mère, soccupait delle Épuisant pour une jeune fille.
Un soir, Mireille frappa à la porte.
Étienne, ma machine à laver est en panne. Tu peux venir voir ? Tu ty connais mieux que personne.
Oui, jirai, promit-il. Le lendemain, il la répara en rentrant.
En partant, il dit :
Tu pourrais au moins venir de temps en temps, aider Camille à veiller sur Claire. Elle na que quinze ans. Cest dur, même pour un adulte Elle veille la nuit quand je travaille, et puis Claire a tant fait pour Antoine et ta même aidée à garder ton appartement lors du divorce
Oh, ça va, ressasser le passé, ce que Claire a fait pour Antoine Jétais jeune, javais besoin de bosser, cest tout. Et puis je lui avais offert une bague en or en remerciement, cest pas rien.
Oui, tu lui as offert, mais elle te la rendue aussitôt, et tu as gardé largent en te félicitant.
Si elle nen voulait pas Et puis ce nest pas pareil daider avec un enfant sain et de veiller près de quelquun qui meurt. Non, désolée, ce nest pas pour moi ! lança Mireille, sans même le remercier pour la réparation.
Étienne, bouleversé, déclara simplement :
Tu nauras plus rien à attendre de moi. Tu es égoïste et froide.
Et il névoqua plus sa sœur. Claire séteignit vite. Ce jour-là, Camille aperçut son père à la fenêtre et courut vers lui.
Papa, maman va très mal, elle ne mange plus, tourne le dos au mur et ne dit rien. Jai essayé de lui donner ses médicaments et de leau, mais
Ça ira, ma fille Nous y arriverons, on se relèvera.
Mais cette nuit-là, Claire mourut. Père et fille pleurèrent ensemble : désormais, ils se retrouvaient seuls. Après la mort de son épouse, Étienne ressentit presque du soulagement : au moins, Claire ne souffrait plus et Camille nassistait plus à son agonie. Il avait aimé sa femme passionnément, mais cette terrible maladie leur avait volé tous leurs forces, à lui et à sa fille.
Après lenterrement, Étienne alla encore plus mal. Le regard de sa femme, ses rires, ses gestes tout lui manquait. Mais il nétait plus question de revenir en arrière. Camille aussi était très éprouvée, mais elle tentait de soutenir son père.
Papa, on a fait tout ce quon pouvait. Il faut accepter que maman nest plus là. Elle ne souffre plus, maintenant. On va sy faire, tous les deux Lessentiel, cest quon se soutienne, toi et moi.
Tu as tellement mûri, ma chérie, constata Étienne, surpris. Ce malheur ta fait grandir, brutalement.
Camille avait à cœur de veiller sur son père. Étienne aussi rentrait vite du travail, sachant quelle lattendrait. Elle sétait mise à cuisiner, préparant le dîner pour quils puissent partager leurs journées.
Un soir, à peine rentré, Camille lui dit :
Papa, aujourdhui après les cours, tante Mireille est passée. Tu mavais dit de ne pas louvrir, mais elle est rentrée derrière moi.
Quest-ce quelle voulait ? demanda Étienne, contrarié.
Elle voulait récupérer le manteau de maman et dautres affaires. Elle disait que tu étais daccord.
Je nai rien autorisé. La prochaine fois, ferme la porte derrière toi, et ne la laisse pas entrer.
Un jour, alors quil travaillait, Étienne fut soudainement pris dune douleur insupportable au cœur, la respiration coupée, il perdit connaissance. Son collègue appela immédiatement une ambulance, on le transporta à lhôpital. Camille accourut, bouleversée.
Ne tinquiète pas, dit le médecin, ton père est conscient. Il a fait un malaise cardiaque, il va devoir se soigner.
Toutes les charges reposaient à présent sur Camille : son père, la maison, le lycée. Elle organisait ses journées et visitait son père à lhôpital, essayant même de lui préparer à manger de temps à autre. Un soir, Mireille débarqua avec une tarte.
Camille, jai préparé une tarte pour ton père. Je nose pas lui rendre visite, il ne veut plus me voir. Prends-la, mais ne dis pas que cest de moi.
Merci, tante Mireille, répondit Camille.
Quinze minutes plus tard, Antoine arriva, le cousin de Camille, qui venait parfois laider. Il finissait le lycée et préparait le concours de la fac.
Javais oublié mes clés, expliqua-t-il. Camille, cest toi qui a fait la tarte ?
Pas du tout, cest ta mère qui la apportée, pour papa. Tiens, prends une part, tu dois avoir faim.
Antoine accepta. Elle lui servit aussi du thé et ils se rendirent ensemble à lhôpital. Soudain, elle vit son cousin blêmir et seffondrer devant lentrée, en sueur. Heureux hasard, ils étaient à lhôpital.
Des analyses révélèrent la présence dune substance toxique dans le sang dAntoine.
Où la-t-il absorbée ? demanda le médecin.
Dans la tarte apportée pour mon père. Cest la mère dAntoine qui la faite, bredouilla Camille.
Ne surtout pas la donner à ton père. Je dois comprendre ce quil sest passé.
Mireille fut prévenue et déboula affolée :
Mon Dieu, Antoine, quest-ce quil tarrive ? Comment as-tu pu être empoisonné ?
Il a mangé votre tarte, tante Mireille, expliqua Camille, et Mireille blêmit dun coup.
Quelques jours plus tard, Mireille fut arrêtée. On découvrit quelle avait mis une substance toxique dans la tarte destinée à Étienne, espérant récupérer sa maison une fois son frère disparu. Camille aurait pu partir étudier à Poitiers, elle se serait arrangée Mais Mireille navait pas prévu que son propre fils en paierait le prix.
Quand Étienne fut rétabli et sorti de lhôpital, il vint, accompagné de Camille et Antoine, rendre visite à Mireille.
Pardon, Étienne, pardon Antoine, et pardon Camille Jai compris, je vous supplie de me pardonner, sanglotait-elle.
Étienne retira sa plainte. Mireille fut relâchée peu après. Antoine ne pouvait pas pardonner à sa mère, leurs relations étaient détruites, et il passait plus de temps chez Étienne et Camille.
Tonton Étienne, je ne pourrai jamais lui pardonner, jai de la haine en moi Comment a-t-elle pu ?
Antoine, on ne choisit pas ses parents. Ta mère a commis une terrible chose. Mais elle le regrette sincèrement. Tout le monde peut se tromper. Accorde-lui une chance, elle souffre aussi.
Peu à peu, la vie reprit son cours. Antoine entra à luniversité, Camille terminait le lycée et voulait poursuivre en études supérieures, mais elle ne voulait pas laisser son père seul.
Ne ten fais pas, ma chérie, fais tes études, je me débrouillerai. On vivra lun pour lautre. Tu reviendras pendant les vacances. Ta maman aurait tellement voulu que tu entres à linstitut de formation des maîtresCamille serra son père dans ses bras, les yeux brillants démotion.
Je te promets, papa, rien ne nous séparera. Peu importe la distance, nous serons toujours ensemble.
Ils sassirent tous les trois dans le petit salon, autour dune vieille photo de Claire, posée près dun bouquet de pivoines. Le soir tombait, jetant une lumière dorée sur la pièce, baignée dun calme nouveau, où les blessures commençaient à cicatriser.
Antoine brisa le silence :
Jai compris quelque chose, ici, avec vous. La vraie famille, ce nest pas celle quon subit, cest celle quon construit jour après jour. Merci de mavoir accueilli.
Étienne lui posa la main sur lépaule, le regard plein dune tendresse paternelle.
Tu fais partie des nôtres, Antoine. Cest promis, tant que tu auras besoin dun foyer, il y aura de la place ici.
Camille sourit, pleine despoir. La vie avait brisé leur cocon, mais autour de la table, ces trois-là venaient de sceller un pacte silencieux: plus jamais ils ne seraient seuls. Les épreuves les avaient soudés autrement que le sang, tissant une toile invisible et pourtant solide. Le cœur lourd de souvenirs, mais apaisé par la chaleur nouvelle, ils partagèrent un repas simple, émaillé de souvenirs, de deuil et de rires timides.
Dehors, la nuit enveloppait doucement le village. Une étoile filante traversa le ciel, et chacun y lut un signe. Ils savaient, sans avoir besoin de mots, que lamour suffit parfois à défier les plus sombres hivers, à raviver les étincelles et réinventer les lendemains. Ensemble, ils avanceraient. Ils navaient plus peur.