Vincent sinstalla confortablement à son bureau, ouvrant son ordinateur portable et dégustant une tasse de café bien serré. Il avait encore quelques dossiers à terminer. Soudain, son téléphone vibra, affichant un numéro inconnu.
Allô, jécoute.
Monsieur Vincent Dumont ? Ici la maternité à lappareil. Êtes-vous bien celui que connaît une certaine Camille Lefèvre ? demanda une voix dhomme, âgée à en juger par le ton.
Non, désolé, ce nom ne me dit rien. Quel est le problème ? répondit Vincent, perplexe.
Eh bien, Camille est décédée hier lors de son accouchement. Nous avons contacté sa mère. Elle nous a dit que vous étiez le père de lenfant, dit-il en marquant une pause.
Quel enfant ? Quel père ? Je ne comprends pas du tout ! sexclama Vincent, nerveux.
Camille a donné naissance à une petite fille. Hier. Et selon ses proches, vous êtes le père. Si bien sûr, vous êtes bien Dumont Vincent Alain. Nous avons besoin que vous veniez à la maternité demain. Il faudra prendre une décision
Quelle décision ? Je ne comprends toujours rien, bredouilla Vincent.
Venez demain à la maternité Charles-Perrens. Demandez le docteur Nicolas Perrin, cest moi. On en discutera de vive voix.
Vincent resta figé, le téléphone en main, écoutant les tonalités de fin de communication. Il finit par le poser et essaya dassimiler ce quil venait dentendre.
Camille Mais, qui est Camille ? marmonna-t-il en faisant les cent pas. Non, attends réfléchis. Combien de temps dure une grossesse ? Neuf mois On est en mai. Donc, cétait en septembre Quest-ce que jai fait en septembre ?
Il jeta un œil à sa tasse de café refroidie, grimaça et la reposa. Il aurait préféré un grand verre de Bordeaux à cet instant, mais
En septembre Jétais à Nice ! Oui, voilà. Deux semaines Là maintenant, tout lui revenait. Camille !
Son souvenir de Camille était flou, une blonde aux yeux clairs sans doute Il en avait connu des Camille. Allait-il retenir le prénom de chacune ? Jamais marié à quarante ans et hors de question de sengager. Les enfants, très peu pour lui. Sa vie lui convenait parfaitement, nul besoin de la chambouler pour une Camille
« Elle est morte, pourtant » lui rappela une voix intérieure, telle un marteau cognant la tête.
Comment a-t-elle pu mourir ? Elle devait avoir à peine vingt ans souffla-t-il, levant les yeux vers le plafond en quête dune réponse invisible.
Il eut envie de fumer, mais il avait arrêté depuis des années. Un sentiment inconnu lenvahit doucement : était-ce de la pitié ? De la confusion, ou du regret ?
Lenfant murmura-t-il, comme sil parlait à un invisible confident. Tant pis, la mère de Camille sen occupera. Cest sa grand-mère. Dailleurs, sais-tu même si cet enfant est vraiment de moi ?
Pour Vincent, tout était déjà décidé. Demain, il irait à la maternité, rencontrerait le médecin, signerait les papiers de renoncement et continuerait sa vie, inchangée.
Son choix acté, il mit toutefois longtemps à trouver le sommeil. Les pensées tournaient sans cesse, une sensation inconnue lui serrait la poitrine
Non, ce corps froid à la morgue, ce nétait pas Camille ! Vincent sentit la boule dans sa gorge monter, impossible à avaler. Elle sinsinua dans sa poitrine, ses yeux piquèrent, elle lenvahit tout entier. Dans sa mémoire surgit limage de Camille, riant, courant sur le sable de la plage. Ses yeux amoureux, sa jeunesse éclatante. Une drôle de fille, aussitôt oubliée en rentrant à Paris. Aujourdhui, cette même Camille gisait sur une table à lhôpital Son visage, cest à elle quil pensait maintenant.
Vincent, fébrile, traversa le couloir. Il fit signe au docteur Perrin de lui laisser une minute.
Dehors, il arracha une cigarette à un inconnu et aspira la fumée dun air désespéré, puis se dirigea dun pas ferme vers le bureau du chef de service.
Vous ne voulez pas voir votre fille ? demanda Nicolas Perrin.
Je voudrais dabord parler à la mère de Camille. Elle est où ? répliqua Vincent, cherchant du regard.
Elle attend dans le couloir, vous venez de passer devant.
Jy vais, dit Vincent, filant aussitôt.
Plus loin, une femme frêle, vêtue de noir, portait un foulard. Elle était assise, silencieuse. Vincent franchit les trois pas qui les séparaient.
Bonjour, balbutia-t-il.
La mère de Camille leva les yeux vers lui, et il fut frappé par la douleur qui sy reflétait
« Elle ressemble tant à Camille Cest le même visage », pensa-t-il soudain.
Je mappelle Jeanne. Jeanne Lefèvre, chuchota-t-elle. Je suis la mère de ma petite Camille.
Moi cest Vincent. Vincent Alain, précisa-t-il sans savoir pourquoi.
Je sais. Camille me parlait beaucoup de vous. Maintenant, elle ne pourra plus rien me raconter, sanglota-t-elle.
Désarmé, Vincent hésitait. Il resta simplement debout, impuissant.
Jeanne sécha ses larmes puis dit, suppliant :
Ne refusez pas votre fille. Je vous en prie ! Je ne peux pas supporter que ma petite-fille parte à la DASS ! Vous comprenez ?
Mais pourquoi la DASS ? Vous êtes la grand-mère, on vous la confiera sûrement, tenta de la rassurer Vincent, se disant intérieurement : « Elle a mon âge, difficile à appeler grand-mère »
Non, ils me la donneront pas Jai des soucis de santé. Une pathologie cardiaque Il suffit que vous la reconnaissiez. Je lélèverai, je ne vous embêterai jamais, je vous le promets ! supplia Jeanne, tendant ses bras.
Venez, dit-il, entraînant Jeanne vers le bureau du médecin-chef.
Le docteur Perrin releva la tête de ses papiers.
Que faut-il faire pour la reconnaissance ? demanda Vincent, anxieux.
Un test ADN, répondit calmement le docteur. Vous avez réfléchi au prénom de lenfant ?
Le prénom ? répéta Vincent, perdu.
Oui, comment voulez-vous appeler votre fille ? Le médecin sourit.
Vous ne voulez toujours pas la voir, cette petite ? insista-t-il.
Vincent soupira, croisa le regard de Jeanne, puis murmura :
Non. Pas pour linstant.
Les démarches administratives furent réglées étonnamment vite. Le test ADN le confirma : lenfant était bien de lui. Vincent se sentait perdu, incapable de dire ce quil ferait désormais. Il nétait pas prêt à accueillir un bébé dans sa vie. Mais il ne parvenait pas non plus à abandonner sa fille à Jeanne et faire comme si de rien nétait. Il narrivait pas à prononcer le mot FILLE. Juste lenfant.
« Jaiderai du mieux possible. Je verserai une pension, jachèterai la poussette et ce quil faut », se promit-il avant la sortie de la maternité.
Lorsque Vincent vit arriver linfirmière, portant une minuscule créature enveloppée dans une couverture rose, toute brodée de dentelle et de rubans, il sentit la gorge sèche.
Jeanne prit le petit paquet dans ses bras, en releva le coin pour découvrir le visage du nourrisson et demanda :
Tu veux voir la petite ?
Vincent neut pas le temps de répondre. Le docteur Perrin ouvrit brusquement la porte de son bureau et appela Jeanne pour régler un dernier document.
Celle-ci tendit la fillette à Vincent et disparut dans le bureau.
Vincent resta paralysé, incapable dun mouvement ou dun mot. Le petit paquet chaud quil tenait dégageait une douce odeur sucrée. Soudain, le bébé gigota, émit un bruit de chaton puis éclata en sanglots déchirants. Pris de panique, Vincent croisa les yeux de lenfant et se retrouva face à son propre regard. La ressemblance était frappante ! Il se voyait en elle
Vacillant, il sassit sur une chaise proche, berça doucement la petite fille. Elle sarrêta net de pleurer, ouvrit grand ses yeux, et Vincent eut limpression quelle lui souriait.
Jeanne revint bien vite du bureau.
Donnez, je vais la prendre, proposa-t-elle.
Non, laissez-moi ! bredouilla Vincent. Elle vient juste de me sourire ! sétonna-t-il, ému. On rentre ensemble, Jeanne, dit-il dune voix douce, puis il ajouta avec assurance : « On rentre à la maison, tous les trois ensemble. »Jeanne, bouleversée, lui adressa un sourire timide, surpris par ce revirement. Vincent serra un peu plus le bébé contre lui. Chaque seconde, il sentait la distance entre lhomme quil avait été hier et celui quil devenait aujourdhui se réduire. Il caressa la joue douce de sa fille. Le temps sarrêta.
Tu crois quelle men voudra ? demanda-t-il à Jeanne, la voix tremblante.
Elle nen saura rien si tu es là pour elle, chuchota Jeanne. Ni de ta peur, ni de ton absence. Elle naura que ton amour, et cest déjà tant.
Vincent sourit, un vrai sourire. Il sentait son cœur, enfin, battre pour autre chose que lui. Ni Camille, ni Jeanne, ni cette petite fille nallaient disparaître de sa mémoire. Il noubliait rien ; il accueillait tout.
Devant la porte vitrée de la maternité, le printemps filtrait son or clair. Vincent, avec la petite contre sa poitrine et Jeanne à ses côtés, franchit le seuil. Pour la première fois, il ne pensa pas à la route quil laissait derrière, mais à celle qui commençait.
La vie se rejouait, fragile, lumineuse, entre ses bras. Il avança, pas à pas, vers un lendemain quil naurait jamais imaginé, mais dans lequel il navait plus peur dentrer.