Vidéo domestique
Le babyphone repose sur la commode et nest pas braqué sur le lit du petit garçon, mais sur la porte de la chambre. Camille remarque ce détail à linstant précis où, du haut-parleur posé sur le rebord de la fenêtre de la cuisine et grésillant doucement, lui parvient le rire bref et inconnu dune femme.
Elle ne lève pas tout de suite la tête. Le thé dans sa tasse a refroidi, la camomille exhale à peine une odeur de foin tiède, la bouilloire sest arrêtée dans un déclic sec, et dans lappartement règne un silence si dense que le moindre bruit semble tonner. Son fils dort depuis une heure. Sébastien la prévenue vers vingt heures trente quil rentrerait tard du bureau. Ce vendredi soir sétire lentement, poisseux comme du miel chaud, et Camille na cessé de penser, toute la soirée, que lappartement semblait intact, mais quil ny aurait décidément pas de paix ce soir.
Le grésillement du babyphone sintensifie.
Camille se tourne vers la fenêtre, attrape le babyphone à deux mains. Le plastique est tiède sous ses doigts, la diode verte clignote avec application, comme toujours. Un souffle court, un froissement, puis la voix dun homme sort du haut-parleur. Sébastien parle à voix basse, mais Camille le devine immédiatement. Et se fige, car il ne se trouve ni dans la chambre denfant, ni dans le couloir, ni près de leur fils.
Il est loin. Et il nest pas seul.
Une femme laccompagne.
Camille baisse le volume, comme si la vérité pouvait ainsi changer de visage : mais ce qui a été entendu reste audible. La femme répond, vaguement railleuse ; les mots ne lui sont pas clairs. Et Sébastien ajoute distinctement :
Attends. Elle doit être dans la cuisine, là. Vers cette heure-ci, elle prend son thé.
Le pouce de Camille glisse nerveusement sur le bouton. Elle baisse encore un peu le son, mais le souffle de la pièce à côté nen disparaît pas ; le babyphone continue à vivre de la vie dun autre. Limpression est étrange : pas une simple interférence, mais plutôt la sensation quun intrus pénètre leur intérieur, leur soirée, sa propre habitude de savourer un thé, une fois lenfant endormi.
Lentement, elle dirige son regard vers le couloir. Depuis la cuisine, la porte de la chambre conjugale reste visible, et, plus loin, celle de la chambre du petit, entrouverte et baignant dans une pénombre bleutée. Camille gagne la pièce pieds nus, sent le carrelage froid sous ses pas, et sarrête devant la commode.
La caméra est bel et bien tournée.
Non vers le lit denfant, ni vers la fenêtre, ni vers le fauteuil où elle aime bercer son fils, mais précisément vers la porte. Le champ couvre un pan de corridor, une moitié de la chambre parentale. Sébastien a installé ce dispositif il y a douze jours. « Cest plus sûr », avait-il affirmé. « Maintenant que Julien grandit, il peut se réveiller la nuit, et si tu es dans la cuisine ou à la salle de bains, tu entendras tout de suite. » Cela sonna sensé alors. Aujourdhui, la gorge de Camille se serre à la seule idée de tous ces soirs où il a pu la regarder, elle, au lieu de veiller sur leur fils.
La voix de Sébastien résonne à nouveau, plus ténue :
Jai dit : pas maintenant.
Camille rejoint la cuisine, replace le babyphone, et pense soudain à la tablette numérique. La vieille, la commune, que Sébastien a paramétrée lors de lachat de la babycaméra. Elle traîne dans le buffet, coincée entre un livre de recettes et un paquet de lingettes. Il avait insisté sur limportance dun accès partagé. Dun ton solennel, presque, il avait parlé de famille, de confiance, de transparence. « Une famille solide doit navoir ni secrets ni cloisons », avait-il dit, à lépoque où il aimait ce genre de phrases.
Camille extrait la tablette, lallume, sassoit près de la table.
Lécran tarde à silluminer. Ses doigts sont froids, même sil fait lourd dans lappartement, la batterie sous la fenêtre souffle une chaleur sèche et la anse de sa tasse est chaude. Sur lécran bleu, lappli de la caméra clignote, licône pulse doucement. Et, juste en dessous, la liste de dates.
Archive.
Ce simple mot la glace. Elle appuie.
Des dizaines denregistrements.
Pas un. Pas deux. Six jours daffilée. Des courts extraits, des séquences plus longues, des moments de nuit, des ombres du jour, du bruit, du mouvement, la chambre vide, ses pas à elle dans le couloir. Camille ouvre le premier fichier venu et se voit de dos : cardigan gris, cheveux attachés vite fait, le biberon à la main. Elle ajuste la couverture de Julien, se penche vers le lit, ressort. Quarante secondes de vidéo. Elle lance le suivant : on y distingue la cuisine à travers la porte entrouverte. Des bouts dimage, de quoi deviner : la caméra surveille, oui, uniquement elle.
Elle fait défiler, encore.
Dans toutes, elle est le personnage principal. Pas lenfant ni ses nuits de sommeil. Elle.
Camille lance lenregistrement dun mercredi soir, à 21h22. Sébastien y parle, éloigné, comme sil nétait déjà plus dici.
Tu vois ? Je te lavais dit : à cette heure-ci, elle a le thé, et le portable à la main.
Un rire féminin lui répond.
Tu surveilles ta femme via le babyphone ?
Nexagère pas. Je veux juste savoir ce quelle vit.
Un silence immense retombe sur la cuisine, si bien que Camille perçoit le froissement dune couverture dans la chambre de Julien. Elle interrompt la lecture, son pouce engourdi accroché à la vitre glacée. Elle reste là, droite, immobile, fixant la fissure du carrelage sous la table celle que Sébastien, agacé, avait causée en laissant tomber une casserole lautomne dernier.
Elle relance la vidéo.
Et alors, cest pas grave ? demande la femme.
Ce qui se passe chez moi mimporte, oui.
Chez toi, ou dans sa tête ?
Il ricane :
Cest pareil.
Camille coupe le son.
Il lui faut une minute entière pour se lever. Durant ce temps, elle ne pleure pas, ne se prend pas la tête à deux mains, ne jette pas la tablette même si tout, lair, la silence, la diode verte, semblent sattendre à un geste théâtral. Mais elle ne fait que se redresser, gagner lévier, ouvrir le robinet et plonger ses mains sous leau glacée. Leau court sur ses doigts, ses poignets, ses paumes. Camille regarde les gouttes éclater sur linox et se dit que, sans cela, elle sagripperait tellement à lévier que ses ongles blanchiraient.
Sébastien rentre vers onze heures.
En ce temps, Camille a visionné cinq autres extraits, entendu le prénom Laure et cheminé à reculons dans sa propre vie. Il savait parfaitement, elle le découvre, à quelle heure elle appelle sa mère pour se plaindre de fatigue. Il sait, depuis deux mois, quelle ne dort plus le jour, même pendant la sieste de Julien. Il sait combien de fois par soirée elle vérifie la fenêtre de la chambre denfant, et combien de temps elle reste seule à la cuisine, lorsque tout sapaise dans lappartement. Avant, elle se disait quil devinait son humeur. Aujourdhui, cela paraît sale et grossier.
Quand la clé tourne dans la serrure, Camille a déjà rangé la tablette dans le buffet, lavé la tasse.
Tu ne dors pas ? demande Sébastien du couloir.
Je tattendais.
Il pénètre dans la cuisine, grand, chemise bleu nuit aux manches retroussées, téléphone en main droite, sacs de courses dans lautre. Sur ses tempes, les cheveux ont blanchi depuis un moment déjà ; un détail qui, avant, lui semblait attendrissant, comme une preuve de stabilité. Aujourdhui, ce nest que le téléphone quelle remarque. Lobjet par lequel il a écouté leur maison, puis livré ses secrets à une autre femme.
Jai pris des yaourts pour lui, dit Sébastien, posant le sac sur la table. Et du fromage blanc pour toi. Le tien était terminé.
Il parle comme dhabitude. Trop semblable à lui-même. Cest peut-être la part la plus lourde : lhomme qui, deux heures plus tôt, détaillait à une autre les horaires de thé de sa femme, se tient là, découpe du pain sur la table.
Merci, répond Camille.
Il la regarde plus attentivement.
Tes pâle. Tu as mal à la tête ?
Non.
Alors quoi ?
Elle essuie ses mains, désormais sèches, sur le torchon, le replie en deux, puis louvre à nouveau.
Je suis juste fatiguée.
Sébastien hoche la tête. Ne relève rien. Ou fait semblant de ne rien voir. Avec lui, la frontière est floue. Trop prompt, dordinaire, à refaire lhistoire quand il est pris en faute ; il sait aussi garder le silence quand celui-ci larrange. Camille se souvient, lan passé, de ses longues argumentations sur la nécessité davoir un compte bancaire commun. Pratique, tout est clair, tout à portée de main. Une vraie famille ne doit rien cacher. Jamais elle naurait pensé que sa passion pour la transparence ne valait que pour la vie des autres.
La nuit venue, elle ne dort pas.
Deux ou trois fois, Julien gémit dans son sommeil, tousse, et chaque fois Camille accourt avant que ce soit nécessaire. À ses côtés, Sébastien respire calmement, ronfle à peine, bras ouverts, comme un homme qui na pas de raison dêtre tiré de son sommeil. Camille contemple lobscurité, repasse les derniers mois dans sa tête. Ses questions étranges, sa précision, ses « Tu as appelé ta mère longtemps aujourdhui ? », ses « Pourquoi tu nas rien mangé ce midi ? », son presque doux « Tu es fatiguée, cest ça ? ». Personne ne peut tant savoir sans quon len informe. Ou sans quil épie, tout simplement.
Avant laube, elle comprend quil ne faut pas parler tout de suite.
Elle a trop dannées derrière elle avec un homme qui, aussitôt pris, tente doccuper lespace avec une tirade. Il plaidera, embrouillera, la désignera comme lépouse nerveuse qui se fait des films. Camille entend déjà ses futures répliques : Tu as mal compris. Ça ne te concerne pas. Laure, cest juste une collègue. Je voulais être sûr pour Julien. Tu extrapoles, tu es à cran. Là-dessus, il est fort. Prendre un fait simple pour lenvelopper, jusquà ce que la victime devienne celle qui a réagi.
Au matin du samedi, il se montre dune douceur inhabituelle.
Trop attentive, presque. Il est le premier levé auprès de Julien, lhabille, prépare la bouille, lave même lassiette, alors quil la laisse toujours traîner dordinaire. Camille lobserve à terre, jouant avec leur fils sur le tapis, ramassant une chaussette, levant la cuillère tombée sur le carrelage, et pense : comment le même homme peut-il savérer père attentionné le matin, et lointain guetteur le soir ?
Tu es bien silencieuse, remarque Sébastien lorsquils se retrouvent seuls en cuisine.
Dordinaire, je fais du bruit ?
Quelquefois. Aujourdhui, non.
Camille ouvre le frigo, sort un yaourt pour Julien, le referme.
Jai mal dormi.
À cause de lui ?
Non. Comme ça.
Il sapproche delle, pose sa main sur son épaule. Ce geste, autrefois, lapaisait. Là, une vague de froid lui remonte léchine, au point quelle doit serrer les dents.
Allez, Camille. Tout va bien entre nous.
Voilà. Cest presque insupportable. Pas le mensonge lui-même, mais son apparence ordinaire. Comme si le mensonge, le matin, enfilait ses chaussons et se servait du thé sans bruit.
Elle ne se retourne pas.
Bien sûr.
Tu ne me regardes pas vraiment.
Si.
Non, pas aujourdhui.
Elle lève les yeux malgré tout. Sébastien affiche ce sourire quelle interprétait, les premières années, comme de la patience. Maintenant, elle y lit une conviction : il va garder le contrôle de la discussion, comme on retient la poignée dune porte. Ne pas laisser partir. Ne pas risquer que la porte se ferme de lautre côté.
Tu tes inventé un truc ?
Non.
Dieu merci.
Il séclipse dans la chambre de Julien, ignorant que ses doigts marquent déjà à blanc le rebord de la table.
La journée sétire, longue. Camille la traverse comme une femme qui sait quune trappe souvre sous les lattes du parquet, mais qui doit quand même préparer le repas, plier les chaussettes, ouvrir les fenêtres, faire chauffer la soupe. Chacun des objets familiers prend un sens second. La tablette dans le buffet nest plus un gadget vieillissant. La babycam nest plus là pour veiller sur lenfant. Le portable de Sébastien nest plus juste un téléphone.
Un peu plus tard, lorsquil part acheter des couches, Camille replonge dans larchive.
Lécran diffuse une lueur bleue. Lodeur du potage non fini et de la poussière humide plane dans la cuisine. Elle visionne fichier après fichier, non pour surprendre une trahison ce serait trop évident , mais pour chercher la limite. À quel point tout est-il devenu étranger ? À quelle date. À quelle minute.
La réponse surgit dans une vidéo du jeudi.
Cette fois, Sébastien parle à Laure dun ton différent, sans plaisanter, presque sans masque.
Elle se doute de rien ? demande Laure.
Non, pas pour linstant.
Et si elle se met à chercher ?
Quelle cherche. Jai rassemblé tout ce quil faut.
À ce point ?
Oui.
Un silence sinstalle. Céline sent sa mâchoire se tendre.
Tu vas trop loin, dit Laure.
Je préfère prévoir.
Tu penses à Julien, aussi, dans tes prévisions ?
Comment pourrais-je faire autrement ?
Camille appuie sur pause. Redresse le dos. Dans la chambre de Julien, tout est silencieux, un clac de portière vient de la rue, des éclats de rire dados raisonnent en haut. Le monde suit sa routine du samedi pendant quelle contemple sur sa tablette une version étrangère de son foyer. Une dans laquelle son mari collecte les preuves pour le jour où il faudra montrer quelle femme elle est : fatiguée, silencieuse, insomniaque, trop longtemps assise à la cuisine.
Elle a du mal à respirer. Non pas essoufflée, juste avec cette sensation que lair coince sous la poitrine.
Elle relance la vidéo.
Tu te rends compte ? interroge Laure.
Je sais que je fais ce quil faut.
Sébastien, ce nest plus de lattention, là.
Cest quoi alors ?
Du contrôle.
Il hausse les épaules.
Un grand mot.
Parfaitement adapté, je trouve.
Camille referme le fichier.
Cest là, la bascule. Jusque-là, on aurait pu, à grand effort, tout ramener à une banale aventure, à une plaisanterie déplacée, à une confiance masculine grotesque. Mais ce passage sur le contrôle, posé, méthodique, sans colère ni remord, modifie entièrement la perspective. Ce nest pas une faiblesse, ni une nuit. Cest organisé, prémédité, soigneusement emboîté.
Le soir venu, Sébastien rentre avec la même apparence tranquille.
Il dépose les courses, sassoit par terre près de Julien, feuillette pour lui un livre sur un tracteur, et lâche, mine de rien :
Tu as appelé ta mère, aujourdhui ?
La question fuse, détachée, presque nonchalante. Mais Camille la sent dans son dos.
Non.
Étonnant. Tu lappelles tous les samedis, dhabitude.
Jai oublié.
Mouais.
Il tourne la page, le papier bruisse doucement. Un simple mot, un infime bruit. Mais dans cette phrase, il y a laiguille dun homme qui dénombre vos habitudes sans échouer une seule.
Au dîner, Sébastien parle peu. Camille, encore moins. Leur fils somnole déjà, tape sa petite cuillère sur la table, fait tomber ses morceaux de baguette, et cest le seul ce soir à profiter simplement de la soirée, sans arrière-pensée ni sens caché. Lorsquil sen va le laver, Camille sempare vite de la tablette et lance le fichier le plus récent.
Tout juste enregistré.
Samedi à dimanche. Sébastien a dû lancer lapplication après quelle sest couchée. Seuls les premiers instant défilent : le couloir vide, des pas, des chuchotements, le moteur dune voiture, et la voix de Laure, tout près cette fois.
Tu en es toujours certain ? Ce nest pas exagéré ?
Je le suis.
Même si ça va jusquà la séparation ?
Camille se fige. Le mot tombe sans passion, comme un banal commentaire météo.
Si ça va jusque-là, reprend Sébastien, jaurai ce quil faut pour prouver que lenfant doit rester entre de bonnes mains.
Laure garde le silence.
Il poursuit :
Tu las entendue, elle ne dort pas. Elle craque, reste la moitié de la nuit à la cuisine, oublie de manger. Tout se voit.
Sébastien
Quoi ? Je dois penser à Julien.
On dirait que tu as déjà tout décidé.
Non. Je me prépare à toutes les options.
Camille nécoute pas la fin. Elle pose lentement la tablette, écrase sa main contre sa bouche pour ne pas émettre le moindre son, même sil ny a personne autour. Voilà la vérité pas une conversation ordinaire, pas une liaison sans gravité. Sébastien rassemble ses fragments de vie, non pour mieux aimer, mais pour prévoir. Sa version des faits. Pour le jour où il pourra ouvrir le dossier et dire : regardez, javais raison despionner.
Lhorloge du mur tape trop fort. Ou du moins, cest limpression de Camille.
Elle reste là jusquà laube. Ne pleure pas. Ne tourne pas en rond. Ne prévient pas sa mère, même si la main glisse vers le portable. Elle fixe lécran éteint, noir, se sentant envahie par quelque chose de calme. Pas de tendresse, pas de chaleur, juste de lordre. Comme des bocaux posés en file sur une étagère. Dabord un fait. Puis un autre. Encore un autre. Jusquà faire peser la vérité.
Julien réclame le jour dun trait net, tôt levé, avide de tout. La bouillie, la tasse, le ballon, la fenêtre, maman, papa. Sébastien le porte et se met à rire quand lenfant lui tire la chemise. Camille les observe et se remémore la voix de Sébastien, celle dun homme sec, réfléchi, convaincu de savoir prévoir.
À dix heures, lenfant se rendort.
Cest à ce moment précis que Camille se décide à ne plus patienter.
La cuisine ruisselle dune lumière pâle de weekend. Deux tasses sur la table, lune à peine touchée. Sébastien lit les actualités sur son portable. Camille pose le babyphone et la tablette, côte à côte.
Il lève les yeux.
Quest-ce que tu fais ?
Il faut quon parle.
Maintenant ?
Oui.
Il perçoit dans sa voix un timbre neuf, net, sans trace de douceur familière. Il pose le téléphone, écran vers la table.
Quest-ce qui se passe ?
Camille sassoit en face. Les mains cherchent instinctivement le rebord rugueux de la chaise, comme si saccrocher valait mieux que nimporte quelle parole.
Jattends une seule réponse, annonce-t-elle. Une seule. Pas un roman.
Sébastien serre les maxillaires, mais tente un sourire.
Vas-y, demande.
Elle tapote lécran de la tablette.
Pourquoi la caméra filme-t-elle la porte et pas le lit de Julien ?
Il met du temps à répliquer. Ce silence, cest déjà un aveu. Pas dindignation, pas de question en retour, pas détonnement. Juste une pause, trop lourde pour un homme ignorant tout.
De quoi tu parles ? finit-il par lâcher.
Camille met la vidéo en lecture.
Dans lair, jaillit le murmure, le grésillement, un rire étrange. Puis la voix de Sébastien, calme, sûre, un étranger assis devant elle.
Je veux juste savoir ce quelle vit.
Sébastien sursaute, la chaise craque. Il tente de prendre la tablette, mais Camille pose la main dessus avant lui.
Non, ny touche pas.
Il ramène sa main.
Tu sors ça doù ?
Des archives. De celles que tu as installées.
Son visage change lentement. Dabord il saccroche à ses vieux réflexes : tout peut être retourné, interprété, minimisé. Mais le fichier continue, Laure parle de chercher, lui affirme quil est prêt. Elle évoque le contrôle, il rit de lexpression. Chaque nouvelle phrase lallège dune parcelle de son pouvoir.
Eteins ça, fait-il.
Non.
Camille, coupe ça maintenant.
Non.
Il passe la main sur son front, sassoit, se lève, reprend sa place.
Tu ne comprends rien au contexte.
Explique alors. En bref.
Je minquiétais pour Julien.
Camille zappe jusquà la phrase sur « des mains plus sûres ».
À ces mots-là, Sébastien ferme les yeux.
Un réflexe bref. Une seconde. Assez pour elle.
Une dernière fois, murmure-t-elle. En bref. Pourquoi mespionnais-tu ?
Je nespionnais pas.
Et ça alors ?
Je contrôlais la situation à la maison.
Par le biais dune autre femme ?
Il a un tic nerveux à la joue.
Laure na rien à voir là-dedans.
Si justement, elle a à voir.
Tu mélanges tout.
Non. Je sépare, au contraire. Laure dun côté. La vidéo de lautre. Les conversations sur Julien encore ailleurs. Et dans chaque cas, tu mens.
Sébastien se lève, va à la fenêtre, ne louvre pas. Son reflet lui rend non pas un air vieilli, mais vide.
Tu es énervée, cest dur de
Termine.
Il se retourne.
de te parler dans cet état.
Mais avec Laure cétait facile ?
Quel rapport ?
Le rapport, cest que tu lui racontais mon thé, mes appels, ma fatigue Mon fils, déjà, tu le faisais exister face à dautres.
Il est aussi mon fils.
Pourquoi, alors, tu ne rassemblais pas de laide, mais des preuves ?
Cest là, pour la première fois, quil se désarme. Pas à la mention de Laure, ni dune liaison : mais à ce mot, « preuves ». Parce quil est juste. Sans cris, ornement, ni refuge derrière linquiétude.
Tu ne sais pas ce que cest, de tout gérer seul, marmonne-t-il.
Camille le fixe droit dans les yeux.
Seul ?
Il détourne le regard.
Je travaille. Jassume. Je rentre et je vois que tu ne tiens plus.
Et pour ça, tu installes une caméra sur moi ?
Nexagère pas.
Encore ce mot ?
Je voulais comprendre ce qui se passait.
Tu voulais maîtriser ce qui se passait.
Un rictus désabusé lui échappe.
Tu manies bien les mots. Qui ta aidée ? Ta mère ?
Camille secoue la tête, calmement.
Personne. Mais tu as tout enregistré, tu as tout dit.
Silence épais. On entend, de la chambre, le petit bouger, soupirer dans son sommeil. Ce nid de maison ordinaire lui serre le cœur. Lenfant dort. Le foyer tient debout. Le thé refroidit. Et cest dans cette banalité quelle fait ce quelle naurait jamais cru possible trois jours plus tôt.
Tu vas partir aujourdhui, annonce-t-elle.
Sébastien relève la tête.
Quoi ?
Aujourdhui, oui.
Tu délires ?
Non.
Cest chez moi aussi.
Cest vrai. Mais aujourdhui, tu pars.
Pour quel motif ?
Je ne peux plus vivre ici, avec quelquun qui écoute ma vie depuis la cuisine et se demande publiquement dans quelles mains notre fils est plus à labri.
Il tape du poing sur la table, faiblement ; la tasse tressaute.
Arrête tes bêtises.
Camille garde le visage impassible.
Tu as déjà tout déclaré. Je nai rien à ajouter.
Et alors, quoi ? Tu vas courir chez ta mère ?
Ensuite, je débranche la caméra. Et tu fais ta valise.
Tas pas le droit de décider seule.
Je viens de le faire.
Il la fixe longuement. Trop longuement. Dans ce laps, Camille remarque un détail étrange : il ny a pas de colère, ni de douleur, ni de remords. Juste de lagacement. On vient de lui casser un engrenage. Il na pas eu le temps de poser ses cartes. Voilà ce quelle perçoit. Et cest là, sûrement, que tout bascule.
Sébastien détourne le regard le premier.
Bon, souffle-t-il. Calme-toi. On en reparle ce soir.
Non. Maintenant.
Je ne pars pas sans Julien.
Tu partiras seul.
Ne me commande pas.
Prépare tes affaires, Sébastien.
Il sapprête à protester, mais la voix douce et ensommeillée de Julien parvient de la chambre. Camille se lève aussitôt. Sébastien aussi, par réflexe, mais elle stoppe son geste :
Cest bon. Je men occupe.
Elle file retrouver leur fils, le soulève contre elle, respire le parfum du lait, de la crème, de la peau tiède, du sommeil. Le petit blottit son nez contre son cou, et rien que cela suffit à la maintenir debout. Camille berce doucement son garçon, observant la babycam qui clignote encore dun petit œil vert sur la table de la cuisine. Combien de fois Sébastien la-t-il vue ainsi, entendue ainsi ? Combien de fois a-t-il écouté ce bruit domestique qui nappartient quà eux trois ?
Vers midi, Sébastien boucle un sac.
Il nemporte que lessentiel. Pas toute sa vie. Il en manque, visiblement, lénergie ou limagination. Deux chemises, un chargeur, son rasoir, ses papiers. Avant de partir, il tente une dernière fois de soulever lair à force de mots.
Tu gâches une famille pour un seul enregistrement.
Camille, le fils dans les bras, le regarde sans un mot.
Pour un seul enregistrement, répète-t-il, comme si la force était dans la répétition. Tu refuses même de comprendre.
Jai compris.
Non.
Ça suffit.
Que vas-tu raconter aux autres ?
La vérité.
Il sourit, narquois.
Laquelle ? Quun mari a posé un babyphone ?
Oui.
Et après ?
Et que lappareil filmait la mauvaise personne.
Sébastien serre la poignée du sac.
Tu regretteras ton comportement actuel.
Peut-être. Mais pas davoir entendu ta voix.
Il se tait.
La porte se ferme. Sans fracas, simplement. Le loquet claque, lascenseur descend ; on tousse dans la cage descalier, et lappartement retrouve sa ressemblance première. Mais tout à lintérieur a changé de place, comme les meubles après une grande réorganisation. Les murs, les tasses, la table sont les mêmes. Mais la ligne entre les choses, déjà, nest plus la même.
Camille ne fait quasiment rien de laprès-midi.
Elle donne à manger à Julien, lui passe une paire de chaussettes à rayure grise, rassemble quelques affaires dans un sac en plastique, téléphone à sa mère et ne dit que : Sébastien va habiter un temps ailleurs. Sa mère garde le silence une seconde puis demande si elle passera le soir. Camille promet que oui, peut-être vers la nuit. Elle najoute rien de plus. Pour expliquer, il faudrait des forces quelle na pas. Les explications ne viennent jamais tout de suite. Dabord, il y a un silence à habiter, pièce par pièce, sans oublier déteindre la bouilloire.
Le soir venu, elle sarrête dans la chambre de Julien.
La pièce na pas changé, ou presque. Le body bleu à fusée sèche sur létendoir, le plaid gris est replié sur le fauteuil, la caméra reste sur la commode. Boîtier noir, œilleton minuscule, diode verte. Camille sapproche, la contemple longuement, comme sil sagissait non de plastique, mais du résidu dun regard qui naurait pas encore quitté le foyer.
Elle prend lappareil dans la paume.
Ses doigts ne tremblent plus. Cest ce qui la surprend le plus. En quarante-huit heures, elle a eu trop froid, trop veillé, trop remué à lintérieur pour continuer à trembler. Camille retourne la caméra, trouve le câble, le retire de la prise.
La lumière verte séteint dun coup.
Et dans la chambre denfant, règne pour la première fois le silence, un vrai : celui des endroits où plus personne nécoute la vie qui sy déroule.