Victor a lancé son sac directement sur le pas de la porte. Des comprimés en sont tombés — Marine était infirmière, elle avait toujours une réserve sur elle. — C’est fini, déclara-t-il

Victor balança son sac pile sur le seuil de la porte. Des boîtes de médicaments roulèrent par terre bon, faut dire quApolline travaillait comme infirmière, alors elle trimballait toujours une pharmacie dans son sac.
Cest bon, dit-il. Ramasse tes affaires et dégage.
Elle resta plantée là dans lentrée, encore en robe noire des obsèques, à en oublier de respirer.
Victor, attends
Douze ans, Apolline. Douze ans que jattends. Je croyais que ta grand-mère allait nous filer un coup de pouce, quon sortirait enfin de ce trou.
Et quest-ce quelle a fait ? Ton frère, il chope un appart place Bellecour, soixante-douze mètres carrés flambant neuf. Et toi ? Même pas une cabane décente, un bidonville paumé que même les SDF voudraient pas !
Victor balança son sac pile sur le seuil. Des boîtes de médicaments roulèrent par terre bon, faut dire quApolline travaillait comme infirmière, alors elle trimballait toujours une pharmacie dans son sac.
Cest bon, dit-il. Ramasse tes affaires et dégage.
Elle était toujours figée dans lentrée, la robe noire des enterrements sur elle, la gorge coincée.
Victor, attends
Douze ans, Apolline ! Douze ans ! Je pensais que ta mamie nous laisserait au moins de quoi quitter ce taudis.
Mais non ! Ton frère a un appart sur la Presquîle, soixante-douze mètres, le pied, quoi. Et toi ? Un clapier plein de courants dair.
Mamie elle savait
Savait quoi, franchement ?! Il frappa le mur, et le cadre de leur photo de mariage dégringola. Le verre craqua. Elle se fichait de toi !
Thierry, ton frère, il venait deux fois dix ans, et toi tous les samedis tu te coltinais le car jusquà elle, tu lavais son sol ! Voilà la reconnaissance !
Apolline ramassa la photo. Sur le cliché, ils souriaient tous les deux. Vingt-quatre et vingt-six ans. Jeunesse, naïveté.
Bon, je demande le divorce, lâcha Victor, plus doucement. Jai pas signé pour une vie sans avenir. Retourne donc profiter de ton héritage. Va vivre là-bas.
Elle prit son sac et sortit. La porte claqua fort, lui vrillant presque les oreilles.
Le lendemain matin, elle acheta un billet de car direction Saint-Fleur. Son amie Victoire tenta de len dissuader :
Laisse tomber cette maison ! Laisse les souris faire leur festin ! Reste chez moi, on te trouve une chambre sympa à louer
Mais Apolline se rappelait ce que lui avait dit sa grand-mère un mois avant de partir : « Ne te presse pas, ma petite Apolline. Les apparences sont trompeuses. »
Cinq heures de route bringuebalée. Dehors, des villages et des champs défilaient sous un ciel gris. À Saint-Fleur, elle descendit devant un vieux panneau tout tordu. Ça sentait lherbe et la mousse mouillée.
Cest toi la petite-fille de Lefèvre ? lança un homme en veste tachée en sortant dune camionnette. Moi, cest Michel. Je temmène chez toi.
Elle monta dans la cabine, il resta muet, puis finit par demander :
Claudine cest vrai quelle est partie ?
Oui, cest vrai.
Il se signa.
Elle a sauvé mon gamin. Les médecins ne donnaient plus rien, cest elle qui la remis sur pied. Trois semaines à ses côtés.
La maison seffondrait à lorée du village, dernier bâtiment avant la forêt. Grise, fatiguée, le perron creusé dornières.
Apolline poussa la petite barrière, avança sur le chemin envahi dherbes, la clé grinça dans la serrure.
Dedans, ça sentait le vieux, la poussière. Une table poisseuse, des rideaux dun autre temps, pas le moindre miracle. Juste une ferme laissée-bafouer par labandon.
Elle sassit sur le banc près de la fenêtre, la tête dans les mains. Victor avait raison. Mamie lui avait légué une ruine.
Et le frère, Thierry, une perle dappart, quil simaginait déjà refourguer, peu importe que le notaire ait dit « interdit à la vente ».
On frappa à la porte.
Tes la petite Apolline ? Une grand-mère sèche comme un haricot, en fichu, se tenait là. Moi cest Lucette, jhabite deux maisons plus loin.
Javais les clés, mais jai pas eu le temps de passer un coup de balai. Je croyais que tu viendrais demain.
Pas grave, dit Apolline, en essuyant ses yeux. Merci davoir surveillé la maison.
Claudine me la demandé. Un mois avant de partir, elle est venue me voir, ma remis le trousseau : « Apolline viendra. Dis-lui de ne pas se hâter De fouiller dans le cellier derrière la cuisine. Cest pour elle. » Jai demandé quoi, elle ma juste souri. Elle était spéciale, ta grand-mère, mais bonne.
Lucette repartit, et Apolline, esprit titillé, se mit à fouiner. Derrière le poêle, une minuscule porte, presque invisible.
Elle poussa coincée. Un coup dépaule, enfin elle céda.
La remise était riquiqui, sans fenêtre. Elle alluma la lampe du téléphone.
Sur létagère : des bocaux de confiture, un sac mystérieux, des chiffons. En poussant les pots, elle découvrit une vieille boîte à biscuits.
Dedans, des papiers. Des titres de propriété. Pas sur la maison sur le terrain. Douze hectares.
Trois fois elle relut, ny croyant pas. Douze hectares attenants à la bâtisse. Dautres feuilles.
Un bail de location signé lan passé : la ferme « Les Blés dOr » loue la terre de Lefèvre C. pour quinze ans.
Le montant annuel Apolline ferma les yeux. Bien plus que ce quelle gagnait en trois ans à lhôpital.
Tout en bas une lettre au trait familier.
« Ma petite Apolline, un appart, cest un piège. Ton frère le refilera vite fait, ou alors il le boira, et sa femme, Aline, a déjà recruté des avocats pour contourner linterdiction. Laisse-les faire.
Ils veulent de largent tout de suite, toi je tai laissé du long. Cette terre, elle a été à notre famille avant la guerre. Les fermiers payent sans faute, chaque année. Les papiers sont en règle, tu toucheras jusquà la fin.
Ça suffira pour tout. Ne sois pas pressée de vendre. Ni de partir. Si tu veux, la maison taccueillera. Et sinon, vends-la, brûle-la, fais ce que tu veux, mais la terre, prends-en soin. »
Apolline resta là, sur le sol poussiéreux, à pleurer. Pas de joie, non. Mais de sentir que sa grand-mère avait tout prévu.
Victor lavait jetée pour de largent, qui, finalement, était là sous son nez. Elle ne le savait juste pas.
La semaine suivante, Apolline fit le ménage, répara deux-trois trucs, remplaça les vitres cassées.
Lucette passait tous les jours un coup du lait, un coup du pain, elle racontait comment Claudine soignait les gens à coup de plantes, quil y avait la moitié du village qui venait chez elle.
Tu lui ressembles, confia la voisine un jour. Tes aussi calme. Mais elle, au fond, elle était en acier, et toi, tes encore un peu coton.
Apolline sourit. Cest vrai, coton.
Au huitième jour, coup de fil du frérot.
Dis, il me faut de largent, là ! dit-il sans gêne. Aline veut fourguer lappart, mais le notaire dit non, sauf si tu lâches ta part dhéritage. Tu veux pas la refiler, franchement ?
Non, répondit Apolline.
Mais tu délires ! Cest pourri, ce que tas ! Quest-ce que ten fais ?
Je suis bien ici.
Tes cinglée ? fit-il, hilare. Fais la paysanne, continue dêtre infirmière à la cambrousse ! Aline et moi, on trouvera bien un juriste plus malin. Jai des contacts !
Il raccrocha sec. Apolline reprit son balai.
Un mois plus tard, Victor redébarqua. Apolline laperçut par la fenêtre il descendit de la voiture, jeter un œil aux alentours, ajusta sa veste de ville.
Elle sortit sur le perron. Il resta planté derrière la barrière.
Apolline, faut quon parle.
Vas-y, parle.
Je Jai déconné. Excuse-moi. Mes affaires et le chantier à la ville, tout a foiré, les crédits me bouffent. Et puis jai entendu par Victoire que tavais touché de largent
Apolline croisa les bras, silencieuse.
Recommençons à zéro, tu veux ? admit-il en sapprochant. Jai compris mon erreur. On peut sinstaller ici, rénover la maison, tout reconstruire ensemble
Non, dit-elle doucement.
Comment ça, non ? Il fronça les sourcils. Apolline, douze ans de vie commune ! Jai craqué, voilà tout ! Tes pas rancunière !
Non, je suis pas rancunière, fit-elle un pas en avant, le forçant à reculer. Je suis juste plus naïve.
Cest-à-dire ?
Tu mas chassée, Victor. Le jour de lenterrement. Jeté mon sac par terre, tu as dit que jétais sans avenir pour toi. Ce sont tes mots. Je men souviens.
Il devint blême.
Jétais sous le choc
Moi, jétais en noir, le cœur brisé, expliqua-t-elle calmement, presque distante. Pars. Et ne reviens pas.
Tu vas le regretter ! lança-t-il en senfuyant vers sa voiture. Tu crèveras ici, toute seule !
Il disparut dans un nuage de poussière. Lucette, appuyée contre sa clôture couleurs crème, leva le pouce :
Tas bien fait, ma grande. Dehors, les boulets !
Six mois plus tard, Apolline vendit lappartement de la ville quelle occupait, Victor récupéra ses affaires par la poste. Le divorce fut signé sans éclats.
Le fermier continuait de verser le loyer de la terre, pile à lheure. Elle remania la toiture, changea les fenêtres, fit installer leau potable. Vie douce, sans précipiter.
Et cest vrai, les gens commencèrent à venir Lucette amena dabord la voisine, qui avait les genoux en compote.
Apolline lui prépara une tisane selon les recettes de mamie, trouvées dans un carnet jauni. Deux semaines plus tard, la voisine allait mieux.
Puis ce fut une deuxième dame, puis un troisième quidam. Apolline ne prenait pas dargent, ça ne lintéressait pas. Elle acceptait ce quon apportait : œufs frais, lait, légumes du jardin.
Un soir dhiver, un numéro inconnu safficha.
Apolline ? Cest Aline, la femme de Thierry.
Oui ?
Jai besoin daide, sa voix tremblait. Thierry il a vendu lappartement.
Via une magouille, avec des avocats. Il sest barré avec tout, chez sa maîtresse. Depuis un an, il me trompait. Il ma laissée, avec les enfants, et lappartement, on est expulsées, jai plus où aller.
Apolline ne dit rien.
Je sais que jai pas le droit de demander, sanglota Aline. Mais tes de la famille, tes gentille Tu naurais pas une chambre ? Je travaillerai, je te paierai, jaccepterai tout
Non, coupa Apolline. Je peux pas taider, Aline.
Mais
Tu te moquais de moi le jour des obsèques, tu te souviens ? Quand le notaire lisait le testament, tu ricanes. Tas traité ma maison de « bicoque ». Je men souviens. Va voir les assistantes sociales.
Elle raccrocha et retourna fouiller dans les carnets de mamie. Son cœur battait calmement, sans douleur ni colère. Seulement vide.
Au printemps, Victoire débarqua de Lyon. Sinstalla à la cuisine, jeta un œil sur la déco :
Eh ben ! Jai cru que tallais dépérir ici toute seule, mais cest digne dun magazine !
Apolline lui servit une tisane.
Au fait, Victor sest recasé, raconta Victoire. Avec une fille de limmobilier. Elle le mène à la baguette, paraît-il.
Elle veut quil gagne plus. Sauf quil croule sous les crédits, il rampe. Il fait peine à voir.
Apolline haussa les épaules. Tout ça, cétait du passé.
Tu restes, vraiment ? Tu déprimes pas ?
Non, répondit Apolline en regardant au-dehors. Là-bas, cétait sa terre, sa maison, son silence. Je suis bien ici.
Ce nétait que la vérité. Pour la première fois depuis trente-sept ans, elle vivait enfin sa vie.
Plus de compagnon qui la considérait comme un placement raté. Plus besoin dattendre quon valorise ce quelle fait. Juste vivre.
Le soir, après le départ de Victoire, Apolline sortit sur le perron. Le soleil se couchait derrière la forêt, lair était frais et léger.
À ses pieds ronronnait un chat ramassé lhiver dernier. Lucette passait avec son cabas, la salua :
Apolline, demain y a une dame du canton qui vient. Les médecins renoncent, mais elle a entendu parler de toi. Cœur fragile, tout ça. Tu veux la voir ?
Oui, répondit Apolline.
Elle rentra, sortit le vieux carnet de sa grand-mère, feuilleta, dénicha la recette. Demain, elle préparera la tisane, écoutera, parlera. Comme faisait mamie.
Quelque part en ville, Victor se disputait avec sa nouvelle compagne à propos du fric. Thierry se terre dans une location obscure pour fuir les créanciers. Aline place les enfants à la DASS, dépassée par tout.
Mamie Claudine avait anticipé tout ça. Apolline comprenait enfin : lhéritage, ce nest pas des objets ni de largent. Cest choisir qui lon va devenir quand la vie nous écrabouille.
On peut rester victime. Ou se relever, et marcher vers ceux qui nous attendent. Apolline, elle, avait choisi la seconde option.

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