Victime d’un grave accident de voiture, il s’est gravement blessé aux deux jambes. Et tout a basculé…

Il fut victime dun terrible accident de voiture, brisant gravement ses deux jambes. Sa vie sarrêta net
Un bel avenir professionnel soffrait à lui : on lui promettait le poste de directeur général et un salaire conséquent. Les séjours à Megève avec son épouse, des weekends à sattabler dans les bistrots parisiens entre amis, toute cette routine confortable et prévisible
Ses jambes furent rafistolées comme on recoud une chemise, puis il fut envoyé chez lui. Que pouvait-on faire de plus ? Espérer la bienveillance du ciel et un coup de chance. Il espérait, oui, mais la nuit, les cris de douleur lui déchiraient la gorge. Seules deux injections, le matin et le soir, lui offraient quelques instants de sommeil.
Impossible de quitter le lit durant des semaines, lurinal médical toujours à portée de main. Dieu bénisse son épouse, quelle en soit récompensée. Quand, enfin, il recommença à se lever, saisissant ses premiers pas sur un déambulateur, la douleur revint, insupportable, décuplée.
Vous savez ce que cest, les piqûres dans le ventre pour éviter une phlébite ou des escarres quand le corps entier est prisonnier dun lit ? Messieurs-dames, laissez-moi vous raconter. On ne peut plus éternuer, ni tousser, ni, pardonnez-moi, aller aux toilettes comme avant. Il faut avoir des nerfs dacier.
Mais qui, bon sang, aurait encore des nerfs ? Tout était à vif. Plus de force, plus de patience.
Pourtant, le temps sécoula, et il réapprit lentement à marcher, maladroitement, trébuchant, risquant la chute à chaque pas, mais cétait déjà un miracle.
Les amis disparurent, plus de coups de fil, plus de messages. Son poste fut pourvu par un autre, et le fauteuil du directeur général ne serait jamais le sien. Combien de temps encore durerait sa traversée du désert, et surtout : quel sens aurait-elle ?
Lhumeur était sombre, lavenir semblait inaccessible, la perspective dêtre invalide pesait comme une chape de plomb. Dieu merci, son épouse était restée à ses côtés
Le jour où il mit le nez dehors pour la première fois, appuyé sur ses béquilles et sous le regard attentif de sa femme, le soleil lui fit leffet dun coup au visage. Il en eut le souffle coupé, et se mit à pleurer. Il nétait plus quun invalide dont les seuls souvenirs restaient le métal froid sous les bras. Voilà tout ce quil lui restait
Son épouse séloigna pour lui laisser un moment dintimité. Il tenta de faire quelques pas, plissant les yeux sous le soleil printanier, shabituant peu à peu au vent doux.
Cest alors quun petit miaulement insistant se fit entendre à ses pieds. Il remarqua, tout près de sa béquille gauche, un chaton gris, minuscule.
Quest-ce que tu veux, toi ?
Il navait jamais vraiment porté attention aux animaux, et ne savait pas trop comment réagir. Le chat le fixa, miaulant doucement, suppliant un peu de nourriture.
Va lui chercher un peu de viande, sil te plaît, dit-il à sa femme.
Quand elle revint, il accepta la bouchée quelle lui tendait, se pencha doucement, et loffrit à lanimal. Celui-ci lobserva sérieusement, puis sattabla sur son festin.
Le lendemain, en descendant dans la cour, alors quil comptait péniblement combien de pas il pourrait supporter, ils découvrirent trois chats, sagement assis. On aurait dit quils attendaient depuis des heures.
Eh bien, vous ny allez pas de main morte !
Le mal, pendant un court instant, sembla le quitter. Sa femme, un peu agacée mais résignée, leur apporta trois portions de pâté. Lui, affrontant sa souffrance, se baissa et distribua la nourriture à chacun.
Le jour suivant, le comité des invités sagrandit : cinq chats et deux petits chiens. Sa femme éclata en reproches, mais il insista pour quelle aille à lépicerie du coin acheter un kilo de saucisses. Il partagea équitablement ce festin entre toutes les bêtes à poils.
Les animaux, repus, se mirent à tourner autour de lui, linvitant à une improbable partie de cache-cache. Il sénerva, mais rit aussi, et fit encore quelques pas. Les chiens jappaient de bonheur, une vraie fête.
Le lendemain, il pleuvait, lambiance était maussade, et sa femme menaçait sérieusement de lui confisquer ses béquilles. Mais il tint bon, descendit seul, pour la première fois depuis tant de mois.
Ils mattendent, tu comprends ? Je ne peux pas les décevoir. Jen ai la responsabilité.
Il savança dans la bruine. Les cinq chats et les deux chiens dansaient autour de lui, il retrouvait lenvie dexister : courir, même maladroitement, sous la pluie, poursuivi par les jappements et les miaulements, cétait sa victoire.
Derrière eux, près de lentrée de limmeuble, son épouse, un parapluie dans la main, les regardait et souriait
Le temps fila. Bientôt, il ne garda plus quune seule béquille, puis plus aucune. Les béquilles lempêchaient de suivre ses nouveaux compagnons à quatre pattes. Cest alors quil se rendit compte : il ne souffrait plus.
Le bureau ne le rappela jamais. On nattendait pas le retour dun invalide dans le monde des affaires. Il reçut une grosse indemnité, démissionna et décida de raconter tout ce qui lui était arrivé.
Il écrivit une pièce, plutôt épaisse. Quand il eut terminé, il commença à démarcher les théâtres de Paris. Mais partout, ce fut le silence. Tous refusèrent, sauf un petit théâtre darrondissement, niché en sous-sol sous une enseigne écaillée.
Une semaine plus tard, le metteur en scène lappela :
On va la monter, mais il faudra couper, adapter, tout reprendre
Pendant un mois, ils retravaillèrent pièce après pièce, séchauffant parfois, râlant, réécrivant chaque phrase. Un mois encore, et la première fut annoncée.
La salle était modeste, la scène minuscule. Seuls quinze spectateurs firent le déplacement. Mais pour lui, ces quinze femmes et hommes valaient tout lor du monde.
Il était rongé par le trac, nosait tourner les yeux vers la salle. Le rideau tomba sur les derniers mots de sa pièce, et ce fut dabord un silence glacial. Tout en lui sombra : lâme, le cœur, lespérance. Le mutisme pesa une éternité, puis
Les applaudissements éclatèrent, inattendus, explosifs ! Les comédiens, radieux, revinrent saluer sous les bravos.
La deuxième représentation eut lieu à guichets fermés. Des gens restaient debout dans les allées, sagglutinaient dans le couloir. Les ovations firent trembler le rideau déjà fatigué.
Le succès aidant, la troupe déménagea salle centrale de la ville, et le Tout-Paris théâtralait venait découvrir lœuvre de la nouvelle étoile.
Il sacheta un costume hors de prix, et saluait toujours la salle accompagné de son épouse. Parce que sans elle, rien naurait été possible.
Dammes et messieurs, vous demandez sans doute : que sont devenus les deux chiens et les cinq chats aperçus dans la cour ? Eh bien, il les a partagés. Les deux chiens et deux chats vivent désormais chez eux, les trois autres trouvèrent un foyer parmi ses admirateurs.
De quoi parle cette histoire ? Un peu de tout, ou de rien
Peut-être de limportance de croiser, chaque matin, un regard plein despérance à ses pieds. Et lorsquon lit ce regard, tomber nest plus une option. Il faut tenir debout.

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