Veuve Noire
Léna, jolie et intelligente, était sur le point de terminer ses études à lUniversité de Lyon, en faculté de journalisme, lorsquelle fit la connaissance de Pierre, un homme nettement plus âgé quelle. Bien sûr, cest Pierre Maurel qui remarqua en premier la silhouette élégante et la délicatesse de Léna. Pierre était bien connu dans la ville ; il écrivait des chansons qui résonnaient et plaisaient à tout le monde.
Pierre, quarante-cinq ans, était lâme du milieu culturel lyonnais, toujours entouré damis, familier des restaurants, cafés et salles de spectacle. Il ne peinait jamais à obtenir ce quil voulait, ainsi il fit engager Léna comme animatrice de sa propre émission télé après ses études. Bientôt, sa première émission, « Parlons cœur » vit le jour et elle invita un célèbre psychologue local ainsi que plusieurs personnalités. Lémission, mêlant questions et anecdotes de vie, rencontra un franc succès.
Bravo, Léna, lui lança Pierre après avoir vu le programme, ça sarrose !
Pierre, divorcé trois fois et père dun fils, navait jamais vraiment trouvé sa place au sein dune famille. Compositeur prolifique, il se considérait presque comme un monument de la musique. Lalcool et la vie nocturne rythmaient son quotidien.
Avec le temps, Léna devint populaire à Lyon, épousa Pierre, et son émission réunissait beaucoup de téléspectateurs. Toujours souriante, élégante, polie, et jamais démagogue, elle était la star de la télévision locale. Cependant, elle comprit assez vite quelle navait pas épousé le bon homme lorsque Pierre se montra fréquemment ivre.
Pierre, ne fais pas le malin, lâcha un jour son ami Sébastien alors que Pierre rabaissait Léna sous leffet de lalcool, cette fille va vite te dépasser.
Mais Sébastien, jai jamais cherché à épouser une femme intelligente, rétorquait Pierre, se croyant le seul à posséder une quelconque intelligence.
Durant sa conquête, Pierre était attentionné ; fleurs, cadeaux, deux chansons dédiées à Léna, il lécoutait avec soin. Mais une fois mariés, toute laffection sétait évaporée. Léna nétait guère traitée avec plus de considération que leur chatte, et Pierre élevait souvent la voix.
Moi qui pensais devenir une star grâce à lui se disait Léna, désabusée.
Elle réalisa que tout ne serait pas aussi simple. À luniversité, elle avait appris le français, langue certes peu utile en voyage selon Pierre, qui lui martelait :
Apprends langlais. Franchement, tu te comportes comme une campagnarde à létranger. Tu perds ton temps à la salle de sport alors quune vraie femme devrait travailler son anglais.
Piquée au vif par ses propos, Léna boudait langlais, mais la réflexion spirituelle de Sébastien lors dun dîner :
Langlais est aussi indispensable à une femme élégante que de porter des talons,
et dès le lendemain, elle se lança dans un stage intensif avec un excellent professeur.
Tu as eu de linfluence sur Léna, blaguait Pierre, elle ne fait quétudier, plus de musique dans la voiture, que des cours danglais !
Le couple habitait dans un vaste appartement historique, hérité du grand-père médecin de Pierre. Avec eux vivait leur gouvernante, Véronique, quarante-trois ans, solitaire, jalouse et rusée, mais sachant parfaitement masquer son mauvais caractère. Véronique assistait à toute la vie domestique sans rien rater.
Un matin, Léna se leva pour trouver la place de Pierre vide ; il avait encore dormi dans son bureau, rentré tard et ivre. À la cuisine, Véronique tenait une bouteille de cognac vide.
Elle était pleine hier soir. Il va boire quoi ce matin ?
Donne-lui un verre de saumure, lâcha Léna, et elle fila à la douche.
Après sept ans de vie commune, Léna navait pas eu denfant ; Pierre, déjà père, nen voulait plus. Elle, de son côté, poursuivait sa carrière et la maternité ne lui semblait pas une priorité. Après le petit-déjeuner, Léna envoya Véronique dans le bureau de Pierre. Il était couché sur le ventre, une tache de sang sur loreiller.
Léna ! Vite, il faut appeler le SAMU !
Quest-ce quil a ?
Je ne sais pas.
Après quinze minutes, Léna se retrouva dans lambulance avec Pierre. À lhôpital, il fut aussitôt admis en soins intensifs.
La situation est grave, nous ne pouvons rien garantir, déclarèrent les médecins.
Le soir, on contacta Léna par téléphone :
Votre époux est décédé.
Je narrive pas à y croire, murmura-t-elle, abattue. Il était encore jeune.
Les funérailles furent magnifiques. Sébastien se chargea de tout, des invités nombreux, et lors du repas, il déclara :
Ne pleurons pas. Pierre a vécu intensément, il mérite à présent le repos et la liberté.
Il avait tout dans la vie, chuchota une voix près de Léna.
Elle eut du mal à accepter labsence de Pierre ; un silence pesant régnait dans lappartement. Véronique guettait les décisions de sa patronne, craignant dêtre congédiée, tandis que les collègues rassuraient Léna :
Tu es jeune, libre et riche. Les comptes de Pierre partagés entre son fils et toi, mais tu gagnes déjà bien ta vie.
Pour ne pas rester seule, Léna cherchait la compagnie damis, sortait parfois au café du quartier.
Un soir, après une nouvelle émission, elle entra dans un café près de chez elle. Plongée dans ses pensées, elle buvait lentement son vin rouge. Un homme solide sapprocha avec un grand sourire et lui demanda poliment sil pouvait sasseoir.
Puis-je ? Elle acquiesça. Innocent, se présenta-t-il, et elle aussi, mais pourquoi paraissez-vous si triste alors que vous êtes si belle ?
Jai le moral à zéro.
Innocent, un brun dune quarantaine dannées, aux traits massifs mais attachants, lui rappela instantanément un ours en peluche, ce qui la fit sourire.
Laissez-moi vous offrir quelque chose : un dessert, un cocktail ?
Un dessert, merci, cest suffisant.
Malgré son physique, Innocent dégageait une énergie chaleureuse et drôle ; il captiva Léna par ses anecdotes et son humour. Elle riait de bon cœur, et il la raccompagna chez elle. Ils se donnèrent rendez-vous.
Le lendemain matin, Léna annonça à Véronique :
Je nai plus besoin de tes services, je peux gérer toute seule.
Oh non, Léna, après tant dannées, tu me mets à la porte ? Où vais-je aller ?
Tu trouveras une nouvelle famille, ou un poste de concierge.
Tu me chasses, sanglota Véronique. Je métais habituée à vous deux.
Léna hésita un moment :
En fin de compte, ce nest pas si grave, au moins je naurai pas à laver les vitres, pensa-t-elle.
Regardant sa gouvernante essuyer ses larmes, elle céda :
Daccord, tu peux rester, si tu le veux. Véronique fut soulagée et embrassa Léna.
Je vous ai aimés, toi et Pierre, comme ma propre famille. Perdre Pierre et toi en même temps maurait brisée.
La vie reprit son cours, Innocent Kiki pour Léna venait souvent. Très vite, ils se marièrent. Léna insista pour une cérémonie modeste, mais Innocent, homme daffaires, emmena sa jeune épouse vivre un voyage de noces aux Seychelles.
Léna imaginait des vacances standards : vol direct, bel hôtel, les routines du tourisme. Mais son ours en peluche avait une tout autre conception du luxe. Ils voyagèrent en première classe, furent accueillis à laéroport par un guide, conduits sur un yacht privé. Sur lîle, ils furent reçus comme des VIP, avec feux dartifice, cocktails et danses traditionnelles.
La villa du séjour était somptueuse : quatre chambres, deux salles de bains, piscine et plage privée.
Je nose imaginer combien tout cela coûte, pensait Léna.
Elle navait jamais demandé si Innocent était réellement riche ; elle savait simplement quil en avait les moyens. Il était doux, prévenant, soccupait delle et veillait à ce quelle ne parte au travail le matin le ventre vide.
Pierre était infernal, me rabaissait et estimait quil me hissait à son niveau. Kiki, lui, vit pour moi, mécoute, et cest tout ce qui compte, pensait-elle.
Véronique, installée avec eux dans la vaste maison de campagne dInnocent, vantait désormais les mérites du nouveau mari.
Un jour, Léna le vit sadministrer une injection.
Que fais-tu ? demanda-t-elle, inquiète.
Simplement mon insuline. Je suis diabétique, rien de grave, je vis pleinement.
Profitant du séjour aux Seychelles, elle se demanda :
Ai-je vraiment gagné le gros lot au hasard de la vie ?
Ce luxe lui plaisait, mais elle regrettait dêtre là avec un homme maladroit plutôt quun sportif bronzé.
Je devrai pousser mon ours en peluche à faire du sport et surveiller son alimentation.
Elle aborda le sujet avec Innocent, qui répondit tristement :
Bien sûr, je peux my mettre si tu veux, mais mon métabolisme me joue des tours. Devenir Apollon est impossible pour moi. Je suis insulino-dépendant.
Je comprends, inutile alors, conclut Léna.
De retour chez elle, elle se plongea dans son travail, se surprenant souvent à penser quelle navait pas connu la passion, le grand amour. Elle désirait ressentir une véritable ardeur, un amour profond, une présence virile à ses côtés. Ses collègues plaisantaient :
Tu ne trompes donc jamais ton ours en peluche ? Tu serais donc dune telle vertu ?
Pourtant, elle nétait pas si sage. Elle ne voulait simplement pas peiner son bon mari. Lors dun réveillon, bien alcoolisée, un collègue, Christophe, appela son ami Arnaud pour la raccompagner.
Léna, on te ramène ? proposa-t-il, elle accepta.
Dans la voiture, Arnaud, bel homme au volant dune Mercedes, ne cessait de la dévorer des yeux. Arrivé chez elle, il laida à descendre et, sans hésiter, la plaqua contre sa voiture pour lembrasser avec fougue. Elle ne résista pas, la passion lenflammait.
En amant, Arnaud était satisfait de leur arrangement. Chez elle, Léna se montrait tendre avec Innocent, tandis quArnaud était brut et direct, leurs rencontres se déroulaient dans lappartement quil louait en célibataire.
Innocent rentrait tard, pris par ses affaires, et ne soupçonnait rien. Un après-midi, Léna, alors chez Arnaud, fut surprise par une sonnette insistante. Arnaud, irrité, ouvrit la porte et laissa passer Innocent, qui resta figé sur le seuil de la chambre. Léna, bouleversée, tenta de sexpliquer :
Kiki Innocent ce nest pas ce que tu crois
Arnaud, sans un mot, se tenait derrière. Léna balbutia :
Qui ma dénoncée ?
Peu importe, jai décidé de vérifier moi-même.
Innocent, pâle et en sueur, chancela.
Appelle le SAMU ! cria Léna.
Arnaud sexécuta. Léna trouva la seringue dinsuline dans sa veste et la lui injecta, mais cela ne suffit pas. Les secours arrivèrent, le médecin constata :
Il est décédé.
Léna, sous le choc, fut raccompagnée chez elle par Arnaud. Véronique, inquiète, linterrogea.
Léna, tu es livide, que sest-il passé ?
Léna soupçonna :
Peut-être cest Véronique qui ma dénoncée, elle na jamais aimé Arnaud, mais elle se tut.
Après les funérailles, Léna fut expulsée de la maison par la fille dInnocent et son époux, avocat ; ils lui lancèrent une enveloppe pleine deuros et exigèrent quelle parte sous trois jours avec Véronique.
Ne souhaitant pas se battre pour lhéritage, Léna se retira dans son bel appartement lyonnais, hérité de Pierre Maurel.
Le temps passa. Soutenue par Arnaud, Léna ne songeait pas au mariage ; elle savait quil nétait pas fait pour cela, mais continuait de le voir. Un jour, Christophe lappela :
Léna, assieds-toi. Arnaud est mort dans un accident de voiture, sur le coup
Léna fut bouleversée.
Pourquoi tous mes hommes disparaissent ? Je suis comme une veuve noire. Bientôt, tout le monde mappellera ainsi.
Bientôt, lors dune émission, Léna reçut un jeune interviewé, Marc. Elle vit tout de suite quil avait un faible pour elle et accepta son invitation au café.
Marc conquit son cœur. Léna se sentit enfin amoureuse, élevée par une joie nouvelle.
Alors cest ça, lamour, pensa-t-elle. Je ne respire plus sans Marc près de moi. Mais jai peur pour lui.
Marc aussi sombra dans son amour, leur bonheur mutuel rayonnait. Elle ne connaissait guère son passé, savait simplement quil avait un père absent, aucune fratrie.
Un jour, curieuse, Léna chercha son nom sur internet et découvrit avec stupeur que Marc figurait parmi les mille plus grandes fortunes de France.
Je dois halluciner, pensa-t-elle, dabord amusée puis angoissée. Que risque-t-il lui aussi ?
Calmée, elle partit au travail. Le soir, sans nouvelle, elle appela Marc, puis son bureau.
Pourrais-je parler à Marc ?
Qui le demande ? demanda la secrétaire.
Léna
On la emmené à lhôpital indiqua-t-elle.
Léna accourut.
Qua-t-il ? cria-t-elle à larrivée.
Le médecin la rassura :
Rien de très grave, cest le cœur. Tout est sous contrôle.
Puis-je le voir ?
Dix minutes suffisent.
Marc lattendait, le sourire aux lèvres. Elle sassit près de lui, il prit ses mains.
Tout ira bien, je taime. Dès que je sors, je veux tépouser. Tu es daccord ?
Évidemment ! répondit Léna en lembrassant. Une véritable vie et un vrai bonheur nous attendent enfin.
Cette histoire nous enseigne que le bonheur nest jamais garanti, et que la recherche de lamour passe parfois par des épreuves douloureuses, mais chaque nouveau matin est une promesse : tout recommence toujours, et chacun mérite de croire au bonheur véritable.