Pardonnez-nous, murmura lun des officiers de police. Mais cette dame prétend que votre chat a bondi sur son balcon, la attaquée, puis a enlevé son chaton…
Vous voyez, il existe à Paris ces immeubles quon nomme « en équerre » : deux ailes soudées en angle droit, formant un coin si aigu que les balcons intérieurs seffleurent, séparés par à peine un mètre cinquante.
Cest là que tout sest noué…
Un homme et une femme, habitants du cinquième étage dun immeuble rue de la Roquette, rentraient chez eux après une longue journée au bureau. Ils travaillaient ensemble dans une agence de communication près de la place de la République, faisaient route en Clio tous les matins et soirs de leur vie paisible.
En traversant la cour, ils virent une meute de chiens errants sacharner sur un chat de gouttière quils nourrissaient souvent, comme tant dautres locataires bienveillants.
Lhomme dispersa les chiens de la voix, mais le chat en ressortit griffe ensanglantée et œil fermé. Quà cela ne tienne ! Ils le ramenèrent à leur voiture direction clinique vétérinaire sur les quais de Seine.
Là, le vétérinaire désinfecta, recousit, œuvra à grands renforts de sérum physiologique et de vitamines, puis injecta un antibiotique en sus de prescrire des visites quotidiennes. Et cest ainsi que Lucien entra dans leur vie.
Pourquoi Lucien ? Diminutif de « Lucien le Lascar » avec sa mine patibulaire, on lui trouvait des airs de voyou. Mais, à la surprise de tous…
Le terrible Lucien shabitua en un éclair au cocon chaleureux. Quelques jours plus tard, il trônait sur le canapé, ronronnant à tout rompre tandis que la femme caressait son ventre.
Regarde-moi ce pacha, riait-elle en le grattant avec douceur.
Lucien fronçait un sourcil à cause des points de suture encore douloureux, mais reprenait ses ronronnements rassurés. Il était heureux.
Il reprit vite du poil de la bête : pelage éclatant, ventre rebondi, et bientôt il dormait sur leurs genoux, paisible comme Minou sous le soleil du Midi.
Ses vieux cauchemars Paris glacé, soupe populaire, morsures, terreurs nocturnes tout sévaporait, comme de la buée sur la vitre dun café à Montmartre.
À présent, il guettait la rue depuis le balcon, se lovant à la rambarde en observant la vie de la cour. La ville dehors ne lattirait plus ; il connaissait trop bien la rançon de cette détestable « liberté ».
Les balcons voisins ne lintéressaient guère, jusqu’à ce quun matin…
Jusquà ce quapparaisse sur le balcon dà-côté, à portée de papatte, un petit chaton angora, soyeux et entretenu comme une peluche de vitrine.
Un bourgeois, pensa Lucien. Quelle idée peut-il bien se faire du monde ? et il détourna la tête en soupirant de mépris.
Mais dès le lendemain, un étrange miaulement linterpella. Il tendit loreille : le son venait du minet sur le balcon den face.
Lucien sapprocha, moitié curieux, moitié prudent.
Le chaton se ratatinait dans le coin et pleurait tout bas.
Eh, petit ! lança Lucien, roulant les r à la Gavroche. Pourquoi tu couines comme ça ? Taurais pas eu ta pâtée au caviar ?
Le gamin tressauta, puis rentra sa tête entre ses épaules en fixant Lucien, le colosse aux moustaches dacier.
Pourquoi tu pleures, bonhomme ?
Le chaton, sans sortir de sa cachette, murmura :
Elle ma frappé avec une pantoufle. Tu sais, ça fait mal…
Lucien, lui, ne connaissait pas la douleur dune pantoufle sur la peau ces temps-là étaient loin, même si les frissons de misère venaient parfois gratter à sa mémoire.
Pantoufle ? Quest-ce que tas fait, au juste ?
Jai miaulé ce matin. Javais faim…
Et alors ? sétonna Lucien.
Elle ma battu. Et crié dessus…
Lucien se tut. Le petit peloton de laine grise tremblait, nosant plus un souffle.
Un flot de souvenirs simposa à Lucien : les nuits froides du boulevard de Belleville, les ventres creux, les aboiements enragés.
Ça arrive souvent ? demanda-t-il dune voix rauque.
Presque tous les jours Pour un rien, un bruit, une bêtise Elle ne maime pas.
Par contre, au téléphone avec ses copines, elle senorgueillit que je sois de grande race. Que je vaux très cher… Mais je ne sais pas ce que ça veut dire, « cher »
Lucien savait. Sa maîtresse lui murmurait souvent : « Toi, tu es mon trésor ».
Mais ici le mot « cher » ne sonnait pas pareil.
Il fronça les sourcils dans cette brume dincompréhension. Il plaignait le petit, mais nétait plus de ceux qui savent bondir griffes en avant dans la nuit. Quelle était la solution ?
Un soir, le chaton fut rappelé à lintérieur. Oreilles abaissées, queue entre les pattes, recroquevillé et flaque de peur sous lui, il fila par la porte ouverte.
Lucien observa la trace humide laissée sur les dalles. Il se souvint, lui aussi, sêtre oublié par terre, tout chaton, la première fois quun chien lavait poursuivi dans le quartier Saint-Ambroise.
Depuis, Lucien passait son temps sur le balcon. Son ami chaton portait un nom éclatant : Napoléon.
À Lucien, Napoléon semblait plutôt répondre au nom de Minus.
Minus prit lhabitude de galoper au balcon pour se confier à Lucien :
Aujourdhui, reniflait-il, elle a dit que si je fais encore du bruit, elle me jettera du balcon. Elle en a marre de nettoyer après moi…
Lucien, pelage hérissé, crocs dehors, sentait linstinct du sauvage gronder. Souvent il entendait les cris de la femme, les jurons. Parfois même, il sursautait en entendant la pantoufle frapper le frêle corps du chaton.
La décision était prise depuis longtemps, mais la peur lenchaînait.
Ils me rejetteront, se disait-il. Pour ça, cest sûr, ils me mettront dehors.
Il navait aucune envie de retourner trembler sous les porches, de perdre ses sauveurs.
Mais lidée que Minus puisse y rester que la voisine le tue lempêchait de dormir.
Tout bascula un soir. Lucien, sur le balcon, perçut la dispute. Du studio dà côté jaillissent des hurlements. Il observe la scène dans le reflet de sa porte-fenêtre.
La femme, allongée sur son lit, sarme dune pantoufle et vise le chaton qui saplatit de frayeur. Elle hurle :
Je vais técraser, sale bête !
Il na jamais compris comment, mais Lucien sest retrouvé sur le balcon den face. Les cent cinquante centimètres ne comptaient plus.
La femme na pas eu le temps de lancer sa pantoufle. Surgit devant elle… une ombre, un fantôme.
Un chat immense, muselé comme un forban, crachant et sifflant. Dans le rêve de la femme, Lucien lançait des flammes de sa gueule, ses yeux dardaient la foudre.
Elle hurla, la pantoufle tomba, le pyjama se mouilla dune chaleur soudaine.
Elle crut voir le diable.
Le « diable » leva sa patte griffue. Elle poussa un cri strident, se recroquevilla et perdit connaissance.
Dix minutes plus tard, à la porte de ses maîtres, la voisine fit irruption, décoiffée, le regard fou.
Votre chat ma agressée !!! hurla-t-elle. Il ma griffée et il a volé mon chaton adoré ! Jappelle la police !
Madame, répondit calmement la maîtresse de Lucien. Notre chat na jamais quitté lappartement. Nous navons vu aucun chaton.
La voisine, bouche tordue, sapprêta à répliquer mais ne parvint quà cracher un sifflement furieux, avant de repartir furieusement, claquant la porte.
Dix minutes plus loin, deux policiers frappent, lintrigante voisine derrière, baragouinant sa version.
Excusez-nous, reprit un policier. Cette dame insiste : votre chat lui aurait sauté dessus, puis aurait kidnappé son chaton…
Pardon ? lancèrent dune seule voix le mari et la femme, abasourdis.
Messieurs, entrez donc, proposa lhomme. Vérifiez : notre chat dort sur le divan. Pas de chaton chez nous.
Tout le monde entra. Lucien, paisible, ronflait de tout son long.
Cest LUI ! glapissait la voisine. Il ma attaquée et a enlevé mon Napoléon !
Excusez-moi, il a kidnappé quoi, exactement ? hésita le policier. Votre chat, ou de largent ?
Vous êtes bouchés ou quoi ? Mon chaton sappelle Napoléon !
Les policiers se regardent, vont sur le balcon.
Presque deux mètres, note lun.
Vous croyez quun chat saute ce vide, un chaton entre les dents ? ajoute lautre.
Vous ne me croyez pas ?! hurle la voisine, se mettant à fouiller frénétiquement chaque armoire, tirant draps et vêtements, renversant tiroirs et boîtes.
Il faut lasseoir fermement sur une chaise.
Madame, dit sèchement lun. Vous violez ici la loi. Pour ce saccage, ces gens peuvent porter plainte.
Moi ?! Après que leur chat ma mutilée et volé mon chat ?
Dailleurs, renchérit lautre. Où sont vos traces ? Montrez-nous donc les griffures ou morsures.
La voisine sembrouille, hésite, puis sécrie :
Je vous retrouverai ! Tous !
Pardon, madame, intervient poliment la maîtresse. Mais vous sentez très fort lurine pourriez-vous, sil vous plaît, quitter ma chaise ?
La voisine pâlit, rougit, puis vire au vert, avant de filer chez elle en claquant la porte.
Comptez-vous déposer une plainte ? interroge un policier.
Non, répondirent les deux dune voix lasse.
Elle ne va pas très bien, constate doucement la femme.
Désolés pour le dérangement, ajoutent les policiers avant de séclipser.
Lhomme et la femme se tournèrent vers Lucien, qui venait de se redresser.
Dis donc toi… fit lhomme.
Dis donc toi… répéta la femme.
Lucien, penaud, sauta du canapé, alla droit à larmoire. Il crocheta la porte dun geste expert, grimpa sur létagère, et tira dentre deux serviettes… un chaton gris et tremblant.
Mon Dieu… soufflèrent-ils en choeur.
Ils sassirent, émus.
Lucien, doucement, vint déposer le petit grelottant contre leurs jambes.
Et maintenant, quest-ce quon fait ? murmura la femme, ramassant le chaton sur ses genoux.
La petite chose se mit en boule, puis tressaillit de peur.
Naies pas peur, petit, souffla lhomme.
Ici, on nembête pas les chats, ajouta tendrement la femme, caressant léchine fragile. Et toi, mon trésor tu es puni, Lucien. On ne fait pas des choses pareilles. Il fallait trouver une autre solution.
Mais laquelle ? protesta le mari. Ce chat a arraché le bébé aux griffes dune sorcière ! Pourquoi le punir ?
Dailleurs, il ny a officiellement aucun chaton chez nous. Tu as entendu les policiers.
Cest toujours pareil, soupira la femme, regardant Minus. Solidarité masculine ! Tu veux le décorer, tant quon y est ?
Évidemment ! sexclama lhomme en souriant. Viens, Lucien, on va chercher du poulet.
Tu as vu ça, toi ? bougonna la femme, guettant lapprobation de Minus.
Mais le chaton se détendit finalement, serra prudemment sa patte sur la main tiède et sy blottit.
La femme sourit enfin, apaisée.
Daccord Pour cette fois, tu es pardonné.
Lhomme et Lucien gagnèrent la cuisine, Minus resta niché dans le giron maternel, ronronnant doucement pour la première fois.
Il pensait aussi à ce mot « trésor » et se dit que, dans la bouche de cette gentille femme, cela avait une toute autre saveurLe lendemain matin, le soleil sétira sur les toits et, dans lappartement, deux chats sétaient trouvés une île entre les genoux dun homme et dune femme. Le petit découvrait la caresse dun rayon, lodeur chaude du pain grillé, la promesse dune gamelle jamais vide.
Lucien, assis près de Minus, observa un instant la porte-fenêtre, comme sil guettait lapparition dune vieille silhouette criarde. Mais là, rien que la chanson lointaine dun marchand de journaux et la danse blanche dun rideau dans la lumière.
On nentendit plus la voisine. Elle avait disparu, disait-on, pour se faire soigner chez sa sœur, là-bas à Melun. Personne ne pleura, sinon quelques imbéciles qui regrettaient les ragots du palier.
Dans la cour, les chiens passaient parfois, flairant la nostalgie, mais Lucien veillait, sage capitaine de ses deux matelots, la queue posée sur la patte de lenfant.
Petit à petit, Minus devint Napoléon. Il apprit à bondir derrière les mouches, à chasser la crainte et à réclamer de la crème avec une autorité quon pensait réservée aux rois.
Parfois, tard le soir, lorsquun cri résonnait dans la ville, Minus se lovait contre Lucien, qui lapaisait dun coup de langue sur le front. Et, à labri de leurs nouveaux géants, dans la chaleur dun foyer, ils apprirent quon pouvait saimer, sans besoin de pedigree, ni détiquettes, ni de promesses tapageuses. Il suffisait dun coin sec, de deux cœurs ouverts et daccepter les miracles, mêmes griffes dehors.
La nuit venue, quand Paris sassoupissait, un doux ronronnement tremblait sur le vieux divan, comme un secret trop lourd pour un seul chat. Il disait simplement : ici, la vie commence.