— Veuillez nous excuser, — commença l’un des agents. — Mais cette dame affirme que votre chat a sauté sur son balcon, l’a attaquée, puis a enlevé son chaton…

Excusez-nous, commença lun des policiers. Mais cette dame affirme que votre chat a sauté sur son balcon, la attaquée et a ensuite enlevé son chaton

Il existe à Paris des immeubles que lon appelle des « immeubles dangle ». Deux bâtiments reliés en un seul, mais formant un parfait angle droit, exactement quatre-vingt-dix degrés.

Sur la façade intérieure, les balcons des appartements se rejoignent presque dans langle.

Ce « presque » à peine un mètre cinquante

Bref

Un couple, Luc et Sandrine Dubois, vivaient au cinquième étage. Ils rentraient un soir, comme à leur habitude, après une journée à travailler ensemble dans une agence de communication, empruntant leur petite Peugeot pour faire laller-retour.

En traversant la cour, ils virent une bande de chiens errants sen prendre à un chat des rues, que plusieurs habitants nourrissaient régulièrement eux y compris.

Luc chassa les chiens sans hésiter, mais le pauvre chat était assez mal en point, bien que ses blessures naient rien de mortel. Ils le recueillirent tout de suite, le déposèrent avec précaution à larrière de leur voiture et foncèrent chez le vétérinaire.

À la clinique, le praticien nettoya les plaies, fit quelques points de suture, injecta perfusions de sérum et de vitamines, plus une piqûre dantibiotiques, puis recommanda damener le chat blessé chaque jour pour un contrôle pendant une semaine.

Cest ainsi que Gaston atterrit chez nous.

Pourquoi Gaston ? direz-vous. Parce quil avait des airs de voyou avec ses balafres, et que Sandrine, en plaisantant, lui avait trouvé ce nom de « gaston », largument étant que Gaston faisait peur du moins en apparence Mais il savéra vite que,

Le fauve Gaston prit très vite goût à la vie au chaud. Deux jours à peine plus tard, il se prélassait sur une couverture moelleuse, ronronnait à qui mieux mieux et roulait des yeux de plaisir quand Sandrine le caressait.

Regarde ce fainéant, samusait-elle en lui grattouillant le ventre.

Gaston grimaçait encore, les blessures nayant pas tout à fait cicatrisé, mais il en ronronnait de satisfaction.

Il retrouva vite forme, propreté, son poil brilla petit à petit, et bientôt il fit ses siestes sur nos genoux de tout son long, repu et paisible. Une ancienne vie de froid, de faim, de bagarres et de peur satténuait, comme un mauvais rêve qui senvole.

Il aimait désormais sortir sur le balcon, se postait à la balustrade pour observer le manège dans la cour. Lidée de retourner dehors ne leffleurait même plus. Il savait parfaitement le prix de cette « liberté ».

Les balcons voisins lindifféraient. Jusquau jour où

un chaton fit son apparition sur le balcon du bâtiment jouxtant le nôtre, presque collé au nôtre dans langle. Une petite boule de poils grise, choyée et bien nourrie.

Un pacha de salon Quest-ce quil peut bien savoir de la vie, celui-là ? marmonna Gaston, en feulant avec mépris et tournant la tête dun air supérieur.

Mais dès le lendemain, un bruit étrange lalerta. Gaston prêta loreille, le son venait du fameux balcon du « gâté de la vie ».

Il se pencha.

Le chaton sétait recroquevillé dans un coin, pleurnichant tout bas.

Eh ! lança Gaston. Quest-ce quil tarrive ? Le dîner nétait pas à ton goût ?

Le chaton sursauta et se tassa encore plus contre le mur, jetant des regards terrifiés au gros chat balafré.

Pourquoi tu pleures ? insista Gaston.

Le chaton, sans sortir de son refuge, murmura dune voix brisée :

Elle elle ma frappé avec sa pantoufle Tu peux pas imaginer comme ça fait mal.

Gaston navait jamais eu affaire à une pantoufle. Depuis que nous lavions recueilli, on lui passait tout, on le choyait. Il navait pas oublié la douleur, pourtant.

Une pantoufle ? Pourquoi donc ?

Jai miaulé ce matin, très tôt javais faim

Et alors ? sétonna Gaston.

Elle ma frappé pour ça. Et elle a hurlé

Gaston se tut. Le pauvre petit paquet gris tremblait, incapable du moindre son.

Il se rappela soudain son ancienne vie dehors faim, froid, peur.

Ça arrive souvent ? demanda-t-il doucement.

Tout le temps, sanglota le chaton. Au moindre bruit, au moindre jeu. Elle ne maime pas

Mais au téléphone, elle se vante à ses amies que je suis dune race rare, que jai coûté très cher. Mais je sais même pas ce que ça veut dire, « cher »

Gaston, lui, savait. Sandrine prononçait souvent à son égard :

Tu es mon trésor.

Mais là, ce mot sonnait différemment.

Il fronça les sourcils. Il aurait voulu aider le chaton, mais dans son nouveau rôle de chat de salon aimé et soigné, il ignorait comment sy prendre.

On rappela le chaton à lintérieur. Les oreilles et la queue basses, il traversa la porte entrouverte, laissant derrière lui une flaque de peur.

Gaston resta planté là, regardant la tache humide. Il se souvint, petit, de sêtre déjà mouillé de peur devant un énorme chien

Depuis ce jour, Gaston passa beaucoup plus de temps sur le balcon. Son nouvel ami sappelait Pompon, un nom quil jugeait exagéré.

Pour lui, Pompon aurait mérité un nom plus discret, genre Minus.

Minus saccoutuma à lui, et chaque jour venait se plaindre sur le balcon :

Aujourdhui, elle a menacé de me jeter dici si je continue à faire du bruit, reniflait Minus. Elle en a assez de nettoyer après moi

Le poil de Gaston se hérissait et ses crocs se montraient deux-mêmes.

Il entendait souvent les cris de la voisine sadresser à Minus, sa vulgarité, et parfois

le bruit sec du coup de pantoufle sur le petit corps fragile.

À force dy penser, il prit une décision. Mais la peur le freinait.

Ils me mettront à la porte pour ça, cest sûr, songeait Gaston.

Cela lui brisait le cœur dimaginer retourner au froid et à la solitude, perdre Luc et Sandrine qui lavaient sauvé.

Mais il ne supportait plus lidée que la voisine détruise Minus.

Tout éclata un matin.

Gaston était sur le balcon, aux aguets. Des éclats de voix venaient de lappartement dà côté. La voisine, allongée, tempêtait encore contre Minus.

Il voyait tout dans le reflet de la vitre.

Elle se pencha, saisit sa grosse pantoufle, la brandit au-dessus de la tête du chaton.

Je vais técrabouiller, sale bête !

Il ne comprit même pas comment il franchit lespace entre les deux balcons. Il bondit, tout simplement. À peine un mètre cinquante.

La voisine neut pas le temps de lancer sa pantoufle : devant elle, sur le lit, jaillit

Non pas un chat, mais un démon.

Un énorme matou au regard de voyou, toutes griffes dehors, feulant comme un fou. À ses yeux, Gaston soufflait du feu et lançait des éclairs.

Elle poussa un hurlement, la pantoufle tomba, et elle eut la peur de sa vie plus effrayée encore, elle se fit littéralement pipi dessus.

Elle crut voir le diable.

Le « diable » leva une patte armée de griffes, elle seffondra, sabrita sous ses bras et sévanouit sur place.

Dix minutes plus tard, on sonnait chez nous. Sur le palier, la voisine, décoiffée, les yeux fous, hurlait :

Votre chat ma attaquée !! Il ma griffée, il ma volé mon chaton dune très grande valeur ! Je vais appeler la police !

Madame, notre chat reste toujours à la maison, répondit calmement Sandrine. Et nous navons pas votre chaton.

Le visage de la voisine se crispa. Elle tenta de poursuivre, mais ne réussit quà cracher un sifflement haineux. Elle tourna les talons, claqua violemment sa porte.

Dix minutes plus tard, deux policiers frappèrent. Derrière eux, la voisine tentait dexpliquer la scène de façon totalement décousue.

Excusez-nous, reprit lun des agents. Cette dame prétend que votre chat a sauté sur son balcon, la agressée puis a kidnappé son chaton

Pardon ? sexclamèrent Luc et Sandrine à lunisson, sincèrement interloqués.

Entrez, messieurs, dit Luc sereinement. Vérifiez vous-mêmes, Gaston est sur le canapé, en train de dormir. Pas de chaton chez nous.

Toute la troupe entra. Effectivement, Gaston somnolait, paisible, de tout son long sur le sofa.

Cest lui ! Cest lui ! beuglait la voisine. Il ma griffée et ma enlevé mon Pompon !

Pardon ? Votre quoi ? demandèrent les policiers. Il a volé votre « pompom » ?

Mais non ! sénerva-t-elle. Cest le nom de mon chaton, Pompon !

Échange de regards perplexes entre les officiers, qui se penchèrent sur le balcon.

Presque deux mètres, remarqua lun.

Vous affirmez quil a sauté une telle distance, chaton dans la gueule ? reprit lautre.

Vous ne me croyez pas ?! cria la voisine, courant partout dans lappartement. Pompon ! Pompon ! Pompon !

Elle ouvrait les armoires, tirait les tiroirs, balançait les draps, vidait le linge au sol.

Les policiers durent la faire sasseoir.

Madame, vous êtes en train de tout saccager. Les propriétaires risquent de porter plainte, dit sèchement un des agents.

Moi ? Après ce que leur chat ma fait, et la disparition de mon Pompon ?!

Au fait, ajouta lautre officier dun air grave. Montrez-nous où le chat vous a mordue ou griffée.

La voisine se figea, bredouilla, puis vociféra :

Je me plaindrai ! Vous le regretterez tous !

Pardon, intervint doucement Sandrine, mais votre odeur est assez forte. Pourriez-vous vous lever de ma chaise ?

La voisine ouvrit grand les yeux, rosit, verdit, puis blêmit.

Elle senfuit, claquant la porte de chez elle avec fracas.

Souhaitez-vous déposer une plainte ? demanda un policier.

Non, répondîmes-nous ensemble, Luc et moi.

Je crois quelle nest pas très stable, murmura Sandrine avec compassion.

Nous sommes désolés pour la gêne, dirent les policiers en sen allant.

Sandrine et moi reportâmes aussitôt notre attention sur Gaston, réveillé, assis sur le canapé.

Alors ? murmurai-je.

Alors ? répéta Sandrine.

Gaston nous regarda dun air vaguement coupable, sauta à terre, se dirigea tout droit vers larmoire.

Dun coup de griffe habile, il ouvrit la porte, bondit sur létagère, et sortit prudemment un minuscule chaton gris, planqué sous une pile de serviettes.

Mon Dieu soufflâmes-nous aussitôt.

Nous nous assîmes, un peu sonnés.

Gaston sapprocha et déposa doucement le petit être grelottant à nos pieds.

Quest-ce quon va faire de lui ? me demanda Sandrine, prenant le bébé sur ses genoux.

Minus tressaillit, seffondra davantage, mais Sandrine le caressa doucement.

Naie pas peur, petit, soufflai-je.

Ici, on ne frappe personne, ajouta Sandrine, le berçant tendrement contre elle. Quant à toi, mon cher Gaston tu es puni. On nagit pas ainsi. Il aurait fallu faire autrement

Comment ça autrement ? métonnai-je. Il la sauvé des griffes de la sorcière ! Pourquoi le punir ?

Dailleurs, officiellement, aucun chaton ici. Les policiers nont rien vu, tu as entendu.

Ah, soupira Sandrine à ladresse du chaton. La solidarité masculine Peut-être que tu voudrais aussi lui offrir une récompense ?

Bien sûr ! Confirmé ! Allez viens, Gaston, tu as mérité ta part de poulet.

Regarde-moi ça ! sindigna Sandrine, en cherchant le soutien de Minus.

Mais le chaton, dans un élan timide et attendrissant, serra doucement ses petites pattes autour de la main chaude de Sandrine, puis se blottit contre elle.

Sandrine sourit, apaisée :

Bon pour cette fois, cest pardonné.

Gaston et moi filâmes vers la cuisine, tandis que Minus restait niché sur les genoux de Sandrine, ronronnant doucement. Lui aussi découvrait à quel point une caresse pouvait être agréable.

Il réfléchissait aussi à la signification du mot « trésor ». Car dans la bouche de cette femme au cœur doux, ce mot voulait tout dire et quelque chose de très différent de ce quil avait connu avant.

Jai compris ce jour-là que la vraie valeur dun être ne dépend ni du prix, ni des apparences, mais de lamour et de la bienveillance quon lui accorde.

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