Élodie narrivait vraiment pas à croiser le bonheur. Bientôt quarante ans, et toujours seule, inlassablement. Pourtant, elle navait manqué de rien dans la vie : intelligente, jolie, bien éduquée. Elle avait un poste stable, un salaire très correct, mais lamour continuait à lui filer entre les doigts.
Ses parents, Madeleine et Gérard Lefèvre, narrêtaient pas de se faire du souci pour leur fille. Le soutien, ils le donnaient surtout moralement, parce que, côté financier, cest Élodie qui pouvait leur venir en aide si besoin, même sils refusaient tout net.
« Reste avec nous, ma puce, on a largement assez de place à la maison ! Et puis tes sous, tu verras, ils te serviront bien un jour, quand tu auras trouvé ton bonheur ! » serinaient sans cesse Madeleine et Gérard.
Chaque soir, ils attendaient Élodie quand elle rentrait rincée du boulot. Madeleine soupirait toujours, touchée :
« Personne ne peut te plaindre, ma pauvre chérie, sauf nous deux ! »
Gérard enchaînait :
« Et quand on ne sera plus là, tu feras comment, toute seule ? Tu nauras même plus à qui te confier ! Il faut que tu le trouves, ton bonheur, ma fille ! »
Et tous les trois se posaient devant la télé, soirée après soirée, année après année, à chercher le bonheur dans la lumière bleue de lécran, franchement de quoi sendormir sur le canapé !
Ce qui était un brin saugrenu, cest dentendre Gérard parler du jour où ils ne seraient plus là. Élodie, elle, était arrivée tôt dans leur vie. Madeleine et Gérard sétaient mariés à dix-neuf ans, cétait par amour, le vrai ! Ils nétaient pas si vieux que ça, cétait prématuré de parler de « quand on ne sera plus là ».
Élodie, elle aussi, du temps de la fac, avait connu un garçon, Lucien. Un grand gaillard, un peu empoté sur les bords. Drôle, dailleurs. Il laissait toujours des traces de son passage : un vase renversé par-ci, une assiette cassée par-là. Madeleine sen moquait gentiment et lappelait « Lucien la vaisselle » ou « catastrophe ambulante ».
Gérard imitait sa démarche pas très adroite et faisait semblant dessayer dattraper tout ce qui tombait autour.
« Non, ma fille, ce Lucien cest un poissard, tout ce quil touche se fracasse, ce nest pas ce quil te faut ! » essayaient-ils de la convaincre, à coups de gentillesse.
À force, Élodie commença à prendre Lucien pour un vrai loser. Erreur ! Lucien sortit major de promo, monta un cabinet davocats, épousa une femme qui sémerveillait de ses maladresses. Il lui fallait juste de lespace, alors ils filaient le parfait amour dans leur maison en banlieue. Pas détroitesse, pas daccidents tout roulait.
« Le bonheur dÉlodie se promène encore quelque part, mais il existe, il faut juste quelle le trouve » se consolaient Madeleine et Gérard en rassurant leur fille et un peu eux-mêmes.
Il faut dire que la famille était sacrément soudée ! Il y a à peine quelques mois, ils étaient partis en vacances à la Réunion, tous ensemble. Depuis, ils passaient leurs soirées à feuilleter les albums photos, à se remémorer le soleil, les plages, les spécialités créoles Que des bons souvenirs !
Là-bas, Élodie avait croisé un homme, Sébastien, venu de Belgique. Forcément, les parents sétaient mis à le tourner en dérision :
« Eh bien, voilà quil nous tombe du ciel un roman avec un Sébastien venu dailleurs ! » lança Madeleine, toujours prompte à faire des jeux de mots.
Gérard, lui, fourra un coussin sous son polo et se mit à tourner dans la chambre pour imiter ce quil croyait être la bedaine du pauvre Sébastien.
Élodie, elle, était un peu blessée pour lui. Il nétait pas gros du tout, juste un peu massif, avec de la prestance. Intelligent, passionné dastronomie, il lui montrait le soir les constellations depuis la plage.
Malgré tout, ce que pensaient ses parents resta dans un coin de sa tête, mais elle donna tout de même le numéro de son téléphone à Sébastien, un peu à rebours de leurs postures.
De retour à Lyon, Madeleine entendit que sa fille continuait davoir ce type au téléphone :
« Les amourettes de vacances, cest du toc ! Cest jamais du sérieux, ça finit mal. »
Quimportaient les circonstances, quaucun des deux ne soit marié, rien à faire : si cétait né sous les tropiques, cétait fatalement voué à léchec.
« Trouve ton bonheur, ma grande, on est là pour taider dans tout ce que tu veux, tu peux toujours compter sur nous ! » répétait Gérard.
Lété, ils partaient tous les trois au jardin familial près de la Saône. Des journées à la campagne, au bord de leau, les thés sous le pommier, les barbecues sous la tonnelle, les fruits et les légumes cueillis tout frais. Même les voisins venaient partager la convivialité Un jour, le fils des voisins, Paul, est venu accompagné de son petit garçon de cinq ans, Claude. Deux portraits crachés : cheveux blonds, yeux clairs, des taches de rousseur, les oreilles toutes pareilles.
On a appris ensuite que la femme de Paul était partie avec un chef dentreprise, laissant Claude à son père. Lautre navait que faire dun gamin qui, justement, ressemblait trop à son père. Alors, Paul sest retrouvé seul à élever son petit.
Élodie a tout de suite craqué pour eux. Il y avait quelque chose de bouleversant là-dedans, une tendresse qui flottait entre Paul et son fils. Entre Paul et Élodie, un véritable courant est passé ; et Claude ne lâchait plus la main dÉlodie.
Madeleine ne put sempêcher de sortir une vanne :
« Paul a dévoré toutes les carottes et nen a laissé quune ! Non mais franchement, ses parents ont dû linviter pour te caser, cest sûr ! Pourquoi te mettre avec un homme déjà chargé dun enfant ? »
Gérard ajouta :
« Non mais, tu plaisantes ? Si sa femme est partie, cest quil était nul, non ? On nabandonne pas un bon mari, encore moins avec un petit ! »
Cest la première fois quÉlodie se rebiffa :
« Justement, papa, une femme sûre de son homme et de sa bonté peut lui laisser son enfant, elle sait quil va assurer ! »
« Non, non, Élodie, ce nest pas la bonne route, ça. Il faut que tu aies tes propres enfants, les petits, tu pourras leur tenir la main, écouter leurs petits pieds courir partout »
Et là, rideau. Ils arrêtèrent de parler aux voisins, les relations se tendirent, les soirées sous la tonnelle disparurent. Les parents de Paul ne tardèrent pas à apprendre tout un tas de gentilles méchancetés sur eux-mêmes, cétait la fin de lambiance bon enfant.
Et lété sécoula, désolant dans la maison, entre Madeleine, Gérard, et leur obsession de voir le bonheur sinviter chez leur fille.
Mais Élodie, elle, noublia pas Paul et Claude ; elle les aimait sans réserve et, pour autant, elle continuait à aimer ses parents, au point de sen vouloir, parfois, davoir succombé à un autre type dhomme pas vraiment conforme à limage rêvée par sa mère et son père.
Quand la saison toucha à sa fin, ils quittèrent la campagne, tous les trois, pour retourner à la ville, dans leur appartement lyonnais.
Les parents, de leur côté, nabordaient plus jamais le sujet de Paul et Claude, ni sur le ton de la plaisanterie, ni sérieusement.
Un jour, alors quÉlodie traversait la place Bellecour, elle tomba sur une petite chatte rousse toute trempée, cachée sous une voiture pour échapper à la pluie. Petite, chétive, abandonnée. Elle alerta tout de suite Élodie qui songea immédiatement à Claude, le petit garçon, dont le regard lui revint en mémoire. Ils étaient tous les deux seuls dans ce vaste monde, sans maman.
Spontanément, elle la ramassa et la glissa sous sa veste. Quelle soit sale ou mouillée, elle sen fichait. Ce qui comptait, cétait la réchauffer.
De retour à la maison, elle frictionna la petite boule de poils dans une serviette, puis lui servit une coupelle de lait. Elle sinstalla par terre, fascinée devant la petite langue rose qui lappait le lait avec ardeur.
« Ma pauvre, tu devais avoir une de ces faims ! » pensa Élodie, attendrie.
Soudain, Madeleine parut sur le seuil, suivie de Gérard. Leur mine fermée ne laissait guère place à la tendresse, juste de la contrariété :
« Quest-ce quon va bien pouvoir en faire ? »
Quand la petite chatte eut terminé, elle sétira, trotta vers le coin de la cuisine et y laissa une petite flaque.
Pas le temps de prendre une serviette quune tempête sabattit :
« Débarrasse-moi cette horreur tout de suite ! Elle va salir tout lappartement, griffer les fauteuils, déchirer le papier peint ! Gérard, dis-lui, notre maison nest pas un zoo pour chats de gouttière ! » sinsurgea Madeleine.
Gérard renchérit :
« On va sentir le chat jusquà la porte, plus personne ne viendra chez nous ! »
« Maman, papa, mais cest juste un chaton ! On va acheter un arbre à chat, lhabituer à la litière. Regardez comme elle est craquante ! » protesta Élodie, sans comprendre ce qui pouvait les déranger ils navaient pas dallergie féline, et lappartement était gigantesque !
« Non, non et non ! Ce nest pas la peine ! » cria la mère, fulminante.
« Écoute, ma fille, ton geste est noble, mais mène-la à la SPA. Ils doivent bien soccuper des animaux perdus, non ? Et sils rechignent, menace-les den parler dans Le Progrès ! » lança Gérard, brandissant son journal.
Élodie, sans un mot, cala la chatte sous sa veste, claqua la porte et sortit.
Un sentiment de tristesse immense lenvahit. À presque quarante ans, elle navait rien à elle : ni enfant, ni mari, même pas un chez-soi à elle. Même pas la liberté de prendre un chat. Non ! Il lui fallait son propre refuge, même minuscule, un endroit à elle.
Au lieu daller à la SPA, elle passa devant une agence immobilière et rentra. On lui trouva rapidement un petit studio dont le propriétaire acceptait les animaux.
Cest la première fois de sa vie où Élodie se sentit vraiment chez elle. Elle fit ses premières dépenses pour la petite, acheta tout le nécessaire. Chez le vétérinaire, elle apprit que la minette était une femelle denviron deux mois. Élodie la baptisa Capucine.
Il lui sembla alors que, déjà, sa vie saméliorait. Impossible de regarder Capucine sans penser au petit Claude et à son papa Paul.
Un jour, le téléphone sonna. Gérard et Madeleine avaient coupé les ponts avec les voisins, alors, Élodie fut drôlement étonnée : cétait Paul ! Sa voix était naturelle, comme si rien ne sétait passé.
« Salut, toi. Tu vas bien ? Tiens, Claude veut te dire un truc ! »
La voix enjouée du gamin franchit le combiné :
« Élodie ! Tu nous manques ! Tu viens jouer à la maison ? On tattend, papa et moi ! »
« Jarrive, mais je ne viendrai pas toute seule Je peux rapporter ma petite chatte ? »
Paul, hilare :
« Mais ramène tout un cirque si tu veux ! On part te chercher tout de suite, donne ladresse ! »
Voilà comment Élodie trouva son bonheur ! Malgré tout, elle sépanouit avec Paul, Claude et Capucine. Dailleurs, bientôt, Claude allait avoir un petit frère, ou une petite sœur quimporte !
Et puis, Élodie na pas tourné le dos à ses parents. Elle les aime tant, elle continue de les appeler rien que pour leur dire que tout va bien, quelle est heureuse, même si ce bonheur na pas la forme quils auraient espéré.
Peut-être quun jour, Gérard et Madeleine finiront par comprendre et accepteront enfin le bonheur à leur fille. Peut-être alors, eux aussi, auront la chance de serrer de petites mains dans les leurs et dentendre courir des petits pieds dans lappartement…