Vengeance sous les dorures : Caprice et Océane
Caprice se tenait à la fenêtre de son bel appartement haussmannien, contemplant la mer de lumières de Paris qui scintillait sous le dernier soupir du soleil. À travers la vitre, les lueurs du crépuscule embrasaient le ciel, mais sur son visage ne brillait que la froideur de ces dernières années. Elle avait conquis son bonheur à la force du poignet, sans jamais compter sur personne ; pourtant, dans ce cocon luxueux, elle se retrouvait piégée. Pas prisonnière du confortnon, mais d’entourages qui sincrustaient pour gratter son aide, sans jamais la moindre once de reconnaissance. Cela, elle ne pouvait plus le tolérer. Voilà où elle en était : en guerre non plus contre le monde, mais contre les siens.
Cest alors quOcéane, sa belle-mère grande tige droite comme un if et stricte comme une professeure de lettres en prépa fit irruption dans lencadrement de la porte, impeccablement vêtue dun tailleur beige taillé sur mesure et coiffée de cette éternelle petite cloche crème, juste assez ostentatoire pour bien rappeler sa place dans la hiérarchie parisienne. Océane ne concevait lexistence de Caprice quau service dautrui. Aujourdhui, elle portait une moue scandalisée, et il était clair que sa visite nétait pas des plus désintéressées. Encore une manœuvre digne de Machiavel pour soutirer à Caprice un nouveau sacrifice.
Caprice, ton frère a besoin de refaire toute la cuisine. Avec ce que tas de côté, tu pourrais le sauver, tu sais ! ironisa-t-elle, la main déjà tendue telle une perceptrice zélée.
Caprice pila. Ce numéro, encore et toujours Son cœur cogna mais pas démotion : plutôt lexaspération la plus pure. Venir demander ça ? Chez elle ? Après tout ce quelle avait déjà donné ? Non, vraiment, elle était arrivée au bout du rouleau.
Je tiens à rappeler, Océane, que je ne suis pas la Banque de France. Cela fait des mois que cest moi qui entretient tout le monde ! lança Caprice, la voix crispée à lextrême.
Mais Océane, imperturbable, repartit à la charge, dun ton qui aurait agacé jusquà un moine bouddhiste :
Enfin enfin, tu ne manques de rien Tu pourrais être un petit peu généreuse, non ? Regarde cette déco ! On dirait que tu habites au Ritz !
Ce fut la goutte qui fit déborder la coupe. Caprice jeta son manteau vers sa belle-mère dun geste théâtral.
Tu sors de chez moi. Basta. Je nen peux plus de ton culot ! gronda-t-elle avec une rare satisfaction. Ça, cétait dit, et il était temps.
Océane, décontenancée pour la première fois depuis le Sacre de Napoléon, recula avec la dignité dun cygne vexé. Elle balbutia des répliques qui, franchement, ne changeaient rien.
Tu le regretteras ! Anatole saura que tu es pingre ! hurla-t-elle alors que la porte claquait comme le rideau final dune tragédie.
Caprice, debout dans lentrée déserte, inspira lentement, savourant ce soulagement inédit. Il fallait bien que ce moment arrive.
Quelques jours plus tard, Caprice retrouvait sa place préférée à la fenêtre. Mais cette fois, elle ne fixait plus la ville : elle cherchait du calme au fond delle-même. Elle en avait vu dautres, des nuits noiresmais elle savait sen sortir. Seul hic : Anatole, son mari, campait sur sa brume dincompréhension, aveugle à la manipulation maternelle dont ils faisaient les frais tous les deux.
Elle attrapa son portable, composa le numéro dAnatole. Répondeur. Rien de surprenant : ils tournaient en rond. Lui, il ignorait tout ce qui se tramait. Mais Caprice refusait dorénavant de jouer à la bonne poire.
Un soir brumeux, Caprice retrouvait Anatole dans un restaurant chic, où seule la lumière dorée des bougies venait contraster avec ses traits fatigués. Élégante dans sa robe noire, Caprice fixait calmement la nappe. Anatole entra, détonant au milieu des convives. Il hésita, comme sil ne savait pas quelle porte prendremais se força à sasseoir.
Caprice, pourquoi tu ne veux pas discuter ? On réglerait tout si tu faisais un effort, essaya-t-il, mais même sa voix manquait de saveur.
Caprice resta stoïque, froide comme une gaufre sortie du frigo (elle nen pouvait plus des manigances). Elle posa sa voix, ferme : linstant fatidique était arrivé.
Tu ne comprends pas, Anatole. Je ne suis pas là pour compléter ta collection de jouets. Jarrête.
Anatole bredouilla, arrangeant sa veste comme si cela allait dénouer la situation :
Caprice, écoute, ce nétait pas mon intention Tu sais, je nai jamais su tenir tête à maman.
Mais Caprice bondit sur ses talons, décidée pour de bon.
Jen ai ras le béret, Anatole. Tu ne me seras plus jamais indispensable. Ciao, belle vie ! lança-t-elle en quittant la salle, laissant Anatole seul, aussi désorienté quun touriste sur le périph.
Dès lors, Caprice nessaya plus de masquer sa peine. Elle sasseyait là, toujours à cette grande fenêtre, à respirer lair épais de liberté et dangoisse confondus. La suite, elle ne la connaissait pas ; mais elle avait la certitude quelle ne se laisserait plus jamais dicter sa destinée.
Son téléphone vrombissait sur la table. Anatole tentait encore sa chance. Elle décrocha, la voix plus légère quhier, mais déjà ailleurs.
Tu te trompes, Anatole. Cette fois, je ne reviens pas sur mes pas.
Elle coupa la communication. Plus dattente, plus de chaînes : cétait son dernier pas vers lindépendance. Dans le silence, enfin, Caprice sentit que son fardeau sévanouissait. Sa seconde vie pouvait commencer, et rien, absolument rien, ne leffrayait plus.