Valérie lavait la vaisselle dans la cuisine quand Ivan y entra après avoir éteint la lumière. — Il…

Aurélie lavait la vaisselle dans la cuisine lorsque Pierre entra. Juste avant, il avait éteint la lumière de la pièce.
Il fait encore assez clair. Pas la peine de gaspiller de lélectricité, grogna-t-il, le visage fermé.
Je comptais lancer une machine à laver, répondit Aurélie.
Tu la feras tourner cette nuit, répondit sèchement Pierre. Quand lélectricité coûte moins cher. Et arrête douvrir le robinet à fond comme ça, tu utilises beaucoup trop deau, Aurélie. Beaucoup trop. Ça ne se fait pas. Tu te rends compte que tu jettes notre argent par les fenêtres ?
Pierre baissa le débit deau. Aurélie le regarda tristement. Elle ferma complètement le robinet, sessuya les mains et alla sasseoir à la table.
Pierre, tu tes déjà regardé avec un peu de recul ? demanda-t-elle.
Je ne fais que me regarder tous les jours, répondit Pierre, sur un ton amer.
Et quest-ce que tu penses de toi ? insista Aurélie.
Comme homme ? précisa Pierre.
Comme mari et père.
Un mari comme un autre, lâcha Pierre. Un père comme les autres. Normal, quoi. Ni mieux ni pire. Comme tout le monde. Pourquoi tu me cherches ?
Tu veux dire que tous les maris et tous les pères sont comme toi ? demanda Aurélie.
Tessayes de provoquer une dispute ? répondit Pierre.
Aurélie comprit quil ny aurait pas de retour en arrière, quil fallait poursuivre la discussion jusquà ce quil réalise enfin à quel point vivre avec lui était un calvaire.
Tu sais pourquoi tu nes pas parti depuis tout ce temps, Pierre ? lança Aurélie.
Et pourquoi je partirais, dabord ? répliqua-t-il avec un rictus.
Parce que tu ne maimes pas, répondit-elle simplement. Tu naimes pas non plus nos enfants.
Pierre voulut rétorquer, mais Aurélie poursuivit sans lui laisser le temps.
Inutile de le nier. Tu naimes personne. Et ne perdons pas du temps à débattre de ça. Ce que je voulais surtout te dire, cest pourquoi tu nas jamais quitté cette famille.
Alors, pourquoi ? demanda Pierre.
Par avarice, répondit Aurélie. Par radinerie extrême. Parce que pour toi, Pierre, une séparation, ça représente une grande perte financière. Depuis combien de temps sommes-nous ensemble ? Quinze ans ? Et tout ce temps, à quoi a-t-il servi ? Quavons-nous accompli en quinze ans ? Mis à part le fait quon sest mariés et quon a eu des enfants. Quels sont nos accomplissements ?
On a encore toute la vie devant nous, affirma Pierre.
Non, Pierre, répondit Aurélie, justement non, pas toute la vie, juste ce quil en reste. Dis-moi, depuis quon est ensemble, on nest jamais allés à la mer, même une seule fois. Je ne parle même pas de partir à létranger. Même en France, on nest jamais partis en vacances. On passe toujours nos congés à Paris. On ne va même pas ramasser des champignons en forêt. Pourquoi ? Parce que cest trop cher.
Parce quon met de largent de côté, dit Pierre. Pour notre avenir.
Nous ? Tu es sûr que ce nest pas toi, seulement ?
Je le fais pour vous, répondit Pierre.
Pour nous ? demanda Aurélie sérieusement. Vraiment pour moi et les enfants ? Tu prends chaque mois ton salaire et le mien pour tout mettre sur un compte épargne au nom de la famille ?
Ben évidemment. Grâce à moi, tu sais combien on a déjà sur le compte ?
On ? fit Aurélie, surprise. Peut-être que toi, tu as quelque chose sur ton compte, mais moi, je ne vois rien. Enfin… Peut-être que je ne comprends rien. Allez, soyons clairs : donne-moi de largent pour que jachète des vêtements neufs pour moi et les enfants. Parce que je porte depuis quinze ans ce que je portais à notre mariage et ce que la femme de ton frère me refile. Pareil pour nos enfants : ils récupèrent les affaires de leurs cousins. Et puis, surtout, jaimerais enfin louer un appartement juste à nous, parce que jen ai assez de vivre chez ta mère.
Ma mère nous a donné deux chambres, répondit Pierre. Tu devrais lui être reconnaissante. Pour les vêtements des enfants, à quoi bon dépenser quand les habits des cousins vont très bien ?
Et pour moi ? dit Aurélie. Les habits de la femme de ton frère font laffaire ?
Pour qui voudrais-tu thabiller ? lança Pierre, ironique. Cest ridicule. Tu es mère de deux enfants, tu as trente-cinq ans ! Ce nest plus lâge de penser aux fringues.
Et je devrais penser à quoi ?
À la signification de la vie, répondit Pierre. Passer au-dessus des préoccupations matérielles, des vêtements, du logement. Il y a des choses bien plus importantes ! Plus élevées !
Quest-ce que tu veux dire ?
Je parle du développement spirituel, dit Pierre. Ce qui devrait nous intéresser. Élever ton esprit, ce serait bien plus utile que de penser à l’appartement ou aux vêtements.
Daccord, répondit Aurélie. Cest pour ça que tout largent reste sur ton compte, que tu ne nous donnes rien. Pour notre bonheur futur. Pour quon progresse spirituellement. Cest bien ça ?
Parce que je ne peux rien vous confier, sécria Pierre. Vous gaspilleriez tout dans la seconde ! Et on ferait comment, en cas de coup dur, tu as pensé à ça ?
On ferait comment pour vivre, en cas de souci ? répéta Aurélie. Cest bien dit, Pierre ! Mais dis-moi, quand on commence à vivre, alors ? Tu ne vois pas quon vit déjà maintenant comme si ce fameux coup dur était arrivé ?
Pierre se tut, la mine sombre.
Tu économises même sur le savon, le papier toilette, les mouchoirs en papier, poursuivit Aurélie. Tu ramènes du savon et de la crème pour les mains de lusine, là où tu bosses.
Les petits sous font les grosses économies, répliqua Pierre, froidement. Tout commence par les petits détails. Claquer de largent dans du savon ou des mouchoirs de luxe, cest absurde.
Fixe au moins une date, soupira Aurélie. Combien de temps encore il faut endurer ? Dix ans ? Quinze ? Vingt ? Combien de temps comptes-tu économiser avant quon puisse enfin vivre normalement ? Avec du bon papier toilette. Jai trente-cinq ans et, apparemment, on attend encore ?
Pierre garda le silence.
Laisse-moi deviner, poursuivit Aurélie. Quarante ans ? Ce sera pour mes quarante ans quon commencera à vivre ?
Pierre ne répondit pas.
Jai compris, dit-elle. Cétait idiot. À quarante ans, cest encore trop tôt. Excuse-moi. À cinquante alors, tu crois ? Peut-être quà cinquante, tu accepteras quon commence à profiter ?
Pierre, mutique.
Non, toujours trop tôt, ironisa Aurélie. Tu as raison. Quinze ans, vingt ans, cinquante ans, ce nest jamais le moment : et si on dépense trop tôt, on sera à la rue Tu as raison. Et à soixante ? Peut-être à soixante, on commencera ? Tout cet argent mis de côté sera pour nous ! On sachètera enfin des vêtements, les enfants aussi !
Pierre ne disait rien.
Tu sais, Pierre, la voix dAurélie sadoucit. Je viens dy penser Et si on natteint même pas soixante ans ? Vu comment tu es près de tes sous, on mange mal, on surconsomme quand la nourriture est médiocre car on se gave de cochonneries. Tu as pensé que cest mauvais pour la santé ? Mais surtout, Pierre, chez nous, lambiance est morose. À quoi bon vivre longtemps si cest sans joie ?
Si on part de chez ma mère et quon mange bien, on ne pourra plus économiser, marmonna Pierre.
On ne pourra pas, acquiesça Aurélie. Justement pour ça que je te quitte. Je nen peux plus de toujours économiser. Cette obsession te plaît, pas à moi.
Mais comment tu vas faire ? sépouvanta Pierre.
Oh, je men sortirai, répondit Aurélie. Pas plus mal quaujourdhui. Je louerai un appartement pour moi et les enfants. Mon salaire vaut bien le tien. Jaurai de quoi payer le loyer, acheter vêtements et nourriture. Et surtout, tu ne me bassineras plus sur léconomie délectricité, de gaz ou deau. Jutiliserai la machine à laver le jour, pas la nuit. Je ne stresserai plus si joublie déteindre la lumière. Et jachèterai le meilleur papier toilette. Il y aura toujours des mouchoirs sur la table. Jachèterai ce dont jai envie, sans attendre les promotions.
Tu ne pourras rien mettre de côté ! haleta Pierre.
Pourquoi pas ? répondit Aurélie. Je pourrai. Dailleurs, je mettrai de côté tes pensions alimentaires pour les enfants. Cela dit… non, tu as raison. Je ne ferai pas déconomies. Pas parce que je ne peux pas, mais parce que je ne veux pas. Je compte tout dépenser, jusquau dernier centime, y compris ta pension. Je vivrai au jour le jour. Et le week-end je vous ramènerai les enfants, à toi et à ta mère. Ça me fera économiser, tu vois. Ces jours-là, je profiterai des théâtres, restos, expositions. Lété, jirai à la mer. Je ne sais pas encore où, mais je trouverai bien. Dès que je serai enfin libre de toi.
Pierre fut pris de vertige. Il sentit la peur le gagner. Pas pour Aurélie, pas pour les enfants. Non, pour lui-même. Il calcula rapidement ce qui lui resterait après la pension, après les frais des enfants qui viendraient le week-end. Mais cest lidée des vacances à la mer dAurélie, ces dépenses à ses yeux insensées, qui leffraya le plus. Pour Pierre, cet argent envolé, cétaient SES économies réduites à néant.
Jai gardé le meilleur pour la fin, poursuivit Aurélie. Le compte sur lequel tu gardes largent, on va le partager.
Le partager comment ? balbutia Pierre.
Équitablement, répliqua Aurélie. Et cet argent-là aussi, je le dépenserai. Quinze ans déconomies, ça doit représenter une belle somme. Et cet argent, Pierre, je ne vais pas le mettre de côté pour ma vie. Je vais le dépenser pour vivre MA vie, là, maintenant.
Pierre remuait les lèvres, aucune parole ne sortait. La peur paralysait sa volonté, il ne pouvait ni parler ni penser.
Tu sais quelle est ma plus grande envie, Pierre ? demanda Aurélie en se levant. Je voudrais quau moment de partir pour de bon, il ne reste pas un seul centime sur mon compte. Ce jour-là, je saurais que jai tout dépensé pour moi dans cette vie.
Deux mois plus tard, Pierre et Aurélie divorcèrent.

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